A Paris, trois hommes blancs pour un fauteuil

Les César ont rappelé l'immobilisme de notre société patriarcale. Paris, capitale de la France, le confirme tragiquement. Trois hommes, Monsieur Hidalgo, Monsieur Dati, et Monsieur Buzyn, prouvent que le féminisme des années 70 n'a rien fait avancer. OK boomeuses.

      OK boomer, on connait l’interjection popularisée par Greta Thunberg. Elle symbolise le fossé entre une génération née à l’approche de l’an 2000 ou après, et celle de ses parents et grands-parents. Un fossé et un procès : celui d’avoir abusé du monde privilégié d’après la guerre 39-45 pour ne laisser en héritage qu’une planète épuisée, et une société coincée dans les oppressions séculaire de sexe et de couleurs.

capture-d-e-cran-2020-03-05-a-09-51-13

      A ce titre, les indignations d’Adèle Haenel exprimant « La Honte » inspirée par cet immobilisme oppressif, ou la tribune de Virginie Despentes parlant de « morbide amour du plus fort », de « puissance sinistre », ou d’« une bande d’imbéciles funestes » situe le niveau de la dispute. Tout serait à faire, parce que tout serait en ruine et que rien n’aurait été fait, d’où le dégoût porté en étendard.

       Rien. Rien n’aurait bougé depuis les années 60 où les femmes n’avaient pas droit d’avoir un compte en banque. Simone Veil, aidée par « le manifeste des trois-cent-quarante-trois salopes » n’aurait pas fait voter la loi sur l’avortement, la peine de mort n’aurait pas été abolie, des lois (mal appliquées) sur l’égalité salariales n’auraient pas été votées, le Pacs n’aurait pas été une révolution, les hommes ou femmes n’auraient pas le droit de se marier entre hommes ou femmes, les différentes lois sur la parité n’amèneraient pas dans la gestion politique des centaines de milliers de femmes, et à l’intérieur des foyers les hommes ne feraient pas la cuisine, ne s’occuperaient pas des enfants, ne passeraient pas l’aspirateur.

       Non, rien de rien. Le monde serait tellement immobile depuis quarante ans que l’image de la bataille pour la mairie de Paris a quelque chose de décalé et d’irréel. Dans cet univers d’oppression patriarcale dénoncée dans le dégoût, la fureur, et la dénonciation de la domination « blanche » trois femmes sont en concurrence, pour l’un des postes les plus prestigieux et les plus importants de la République.

       Mieux encore (ou pire on ne sait plus), deux des candidates sont filles d’immigrés, l’une d’origine espagnole, donc Européenne, donc passe encore, mais l’autre est marocaine de souche, donc arabe, ce qui, dans la grammaire du nouvel antiracisme, n’est pas d’une blancheur immaculée.

       Bien-sûr, l’image de ce trio de femmes ne dit pas que tout soit aplani dans les déchirements de la société française, qu’il y ait égalité entre les hommes et les femmes, que Polanski, qui est un grand artiste, soit un homme fréquentable, que les discriminations raciales appartiennent au passé, mais il y a comme un décalage. Comment la société abjecte, raciste, colonialiste, voire même dictatoriale qu’on nous dépeint peut-elle se reconnaître dans l’affrontement électoral de ces trois candidates ?

       N’y a-t-il pas un hiatus entre le monde réel et celui qui exprime sa nausée à grand spectacle ? Un abus de mots ? Une démesure ou pire encore : un populisme issu non pas du peuple, qui regarde, mais de l’élite, qu’on voit à la télé ?      

   

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.