COVID 19 : PANIQUE ET CHÂTIMENT

Vient un moment où parler de perspectives revient à camoufler le bilan. Nous y sommes à propos du Covid en France, et en Europe. Depuis deux mois, les services de santé annoncent un emballement de l’épidémie. Depuis deux mois ils se plantent. Rien ne s’emballe à part le nombre de tests, et la France devient folle.

Le Conseil scientifique vient donc de dégainer la fameuse seconde vague pour cet automne, ou cet hiver... Ses prédictions s’étant avérées fausses au printemps et cet été, il renvoie la catastrophe à plus tard, dans une course en avant d’autant plus éperdue qu’il faut bien justifier le fantastique écart entre le bilan factuel de la première vague, lourd mais sans plus, et le cataclysme mondial provoqué par sa gestion politique, médicale, et médiatique.

 Aucune guerre mondiale, avec son cortège d’horreurs et de calamités, n’a jamais arrêté le cours de la vie des sociétés. On s’est nourri comme on a pu, on est sorti dans les rues, on a enterré ses morts, les usines ont tourné tant qu’elles n’étaient pas bombardées, les écoles ont fonctionné, les justices ont jugé, les trains ont roulé… Là non. Là tout s’est arrêté. La planète s’est suspendue et ses pouvoirs exigent désormais que nous-nous suspendions nous-mêmes, jusque dans notre intimité.

Pour quel objet jusqu’à ce jour ? On connait la réponse : sept cent mille morts en sept mois, à l’échelon mondial, le chiffre est impressionnant. On le martèle comme un mantra, cent fois par jour à la télé, dans un effet téléthon : un compteur collectif qui tourne, où se succèdent les pays donateurs de décédés. D’abord la Chine, puis l’Europe, puis l’Asie, le Proche-Orient, l’Amérique, l’Australie, la Nouvelle Zélande, ainsi que la promesse de dons venue d’Afrique, qu’on annonce ravageuse mais dont on s’étonne de ne pas voir la couleur.

 Sept cent mille ce n’est pas rien, mais rapportés aux cinquante-sept millions de morts annuels (car les humains ne sont pas éternels) ce n’est pas la fin du monde. Un peu moins de deux pour cent du train-train des mortels. Or si. Nous affrontons une forme de fin du monde. La vie a mis fin à son cours, dans une espèce de suicide collectif pour éviter la mort, et les jeunes générations en paient déjà et en paieront les conséquences pendant des dizaines d’années.

 Le psychodrame étant immense en regard du bilan, il faut bien le justifier. Tel est l’objet de la promesse de seconde vague. Anne ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? Seule cette vague, à condition qu’elle soit démesurée, donnerait du sens à un non-sens vertigineux. Puisque nous n’avons pas été décimés depuis janvier, c’est que nous le serons l’année prochaine, et tout ce que nous avons entrepris pour éviter les ravages qui ne sont pas survenus, nous devons le maintenir, voire l’amplifier, pour ne pas en souffrir à l’automne, ou cet hiver.

 

LA DEUXIEME VAGUE EST LA !

 

C’est un rayon paralysant. Une idée scandée jusqu’à la transe par des bulletins de santé, médiatisés comme des stars. Elle travaille les esprits, elle traverse les sociétés, elle les sculpte et les structure. Les sociétés ne sont plus divisées en droite et gauche, en jeunes et vieux, en pauvres et en riches, en puissants ou en révoltés, mais en gendarmes prévoyants et en esprits irresponsables. Une guerre est officiellement déclarée et les soldats d’élite déclinent un message sacré : « planquez-vous, tous aux abris ». Les autres, ceux qui s’étonnent, qui s’interrogent, qui comparent les faits et les commentaires, sont aussitôt désignés comme des ennemis du peuple. A l’époque de Staline dénoncer le goulag c’était faire le jeu de l’impérialisme et de la Cia. Aujourd’hui, trouver qu’on en fait trop c’est soutenir la mort et l’euthanasie des vieux. D’ailleurs si vous lisez ces lignes ne cherchez pas plus loin, c’est que vous êtes un supporter de Donald Trump, de Jair Bolsonaro, ou de Didier Raoult. Ainsi vont les idéologies, elles ferment le ban des controverses en brandissant des diables.

En France nous frémissons de l’ardeur des convertis. Le masque ne servait à rien jusqu’à l’été, et voilà qu’on le promène en processions, comme un totem absolu. L’obligation de le porter à l’intérieur des lieux publics à peine obtenue (sans doute à juste raison), voilà que s’allume la guerre pour le porter partout. Les maires se mettent à l’exiger dans les rues de leurs cités. Christian Estrosi le sécuritaire, l’homme aux mille caméras de vidéo-surveillance qui n’ont rien empêché le 14 juillet 2016, est devenu le prince de la vertu municipale, le modèle imité par les élus de droite et de gauche, parisiens compris.

 La deuxième vague arrive ! La deuxième vague est là ! La deuxième vague nous chatouille les orteils en attendant de nous engloutir. Depuis le déconfinement du 12 mai la pression est maximale. Pas une journée sans ses alarmes, dans les journaux, à la radio, à la télé, sur Internet. Le chœur est impressionnant, unanime et culpabilisant. Un rouleau compresseur. Tout repart à cause de nous. De nos mauvais comportements.

 

FAUSSES ALERTES EN CASCADE

 

Dès le 7 mai dernier, le journal Le Monde publiait un reportage glaçant à propos de deux modélisations réalisées par l’Assistance publique-hôpitaux de Paris et la société d’analyse Public Health Expertise. Du sérieux. Du scientifique. De l’indiscutable.

La conclusion était angoissante : « La stratégie du gouvernement est insuffisante pour endiguer une seconde vague de l’épidémie ».

A cinq jours du premier déconfinement l’une des études était encore plus explicite : « Même si le port de masques et la distanciation physique permettent de réduire de 75% le risque de contamination, le nombre de cas graves serait tel que les capacités d’hospitalisation en réanimation seraient débordées dès la fin du mois de juillet ».

« Dans ce scénario un nouveau confinement serait inévitable » prédisait même Nicolas Hoertel, psychiatre et modélisateur à l’AP-HP, coauteur de l’étude. 

 Et ça ne s’est plus arrêté. Dans un déluge politico-médico-médiatique, la France est devenue un pays bombardé, dont les sirènes d’alarme se sont mises à résonner en permanence, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. A perdre la raison. Du jamais vu. Ouvertures des journaux de vingt heures, éditions spéciales, ronde de scientifiques dans les télés d’info en continu, manchettes des magazines et des journaux, alertes solennelles du Conseil scientifique, Ministres à la manœuvre, oppositions déplorant les « mesures insuffisantes », pas un jour sans que le pays n’entende qu’il courait au désastre.

Affolement et intervention des forces de l’ordre dès le 11 mai, où une foule joyeuse de parisiens fêtait le déconfinement sur le Canal Saint-Martin. Comme dans la chanson de Charles Trénet les avis et les aveux des savants prévenaient la cité : « dans deux semaines on verrait les effets désastreux ». Deux semaines plus tard on est passé à autre chose. Le bilan des décédés a continué de baisser. Celui des réanimations aussi.

 Indignation le 24 mai, avec des reportages à la télévision : cinq cent jeunes et leurs parents venaient d’organiser un match de foot à Strasbourg alors que les rassemblements de plus de 10 personnes étaient interdits. Mêmes messages et mêmes colères médicales, mais rebelote trois jours plus tard, avec une foule de trois cents personnes autour d’un match opposant Grigny à Corbeil-Essonne. Conclusion sans appel : On en paierait le prix à la mi-juin. Quinze jours se sont écoulés et rien n’est survenu. Moins de décès, moins d’hospitalisations, moins de réa.

 Et puis la fête de la musique est arrivée. Encore la danse et l’abandon joyeux des gestes barrières. Dénonciations sur les ondes, la presse, et les réseaux sociaux. La santé publique était compromise par des « irresponsables ». Le Covid se vengerait en juillet, et provoquerait des ravages identiques au rassemblement évangéliste de Mulhouse, les 17 au 24 février. Mais « Caramba encore raté ! ». Le 14 juillet les statistiques ne constataient aucune relance.

 Sauf une… La reprise de l’épidémie décevant ses prophètes, les alarmés trouvèrent une autre poire pour épancher leur soif : Nice. Cette fois on tenait le méga cluster : là-bas, le 12, un concert sauvage venait de rassembler une foule considérable sur la promenade des Anglais. Christian Estrosi, débordé comme d’habitude, s’en prenait à l’Etat, c’est une seconde nature chez lui. Les jugements tombaient comme à gravelotte, unanimes. Cette fois l’épidémie s’emballerait pour de bon. Aux dernières nouvelles, pour l’ensemble des Alpes Maritimes, on comptait le 6 août quatre personnes en réanimation.  

 

 CHANGEMENT DE THERMOMÈTRE

 

A ces événement massifs et ponctuels se sont ajoutés les bulletins de santé de la Direction générale de la Santé ou de l’Oms. Tonalité commune : on s’enfonce grave. Au point que le 28 juillet le journal de 20 heures de France 2 proposait une édition spéciale autour de la Mayenne. Ce n’était plus une hypothèse, mais un fait établi : l’épidémie s’emballait. Provence, Bretagne, Centre, les régions en voie de submersion défilaient à l’écran avec leurs micro-trottoirs et leurs blouses blanches. Résultat : le 6 août il y avait trois personnes en réa en Mayenne et le Président du département Olivier Richefou dénonçait « une stratégie de l’Ars qui vire à l’entêtement », aucune dans le Finistère, une dans le Morbihan, aucune dans les côtes d’Armor, sept en Ile et Vilaine, onze dans les Bouches du Rhône, et en France le bilan continuait de baisser.

 Mais qu’importent les chiffres, le thermomètre avait changé. Jusqu’à la fin du printemps, lors de conférences de presse quotidiennes, on décomptait les morts, les hospitalisations, et les personnes en réanimation (statistique considérée comme la plus fiable depuis le mois de mars), et voilà que ces décomptes ne valaient plus tripette. Ils se réduisaient à de simples communiqués, à peine repris ici et là.

 Ce qu’on soulignait partout, n’était plus que tant de personnes avaient perdu la vie (moins de dix chaque jour), mais que « le nombre de cas détectés » avait augmenté. On comparait les chiffres des mois de juillet et août à celui du mois d’avril, et tant pis si à cette époque on ne testait presque personne (même les malades potentiels se plaignant de symptômes étaient parfois renvoyées chez eux en attendant d’aller moins mal), mais peu importe. Aujourd’hui, avec cinq cent mille tests dans la semaine du 17 au 23 juillet, puis six cent mille la semaine dernière, avec la recherche systématique des clusters, on détecte davantage et mieux, mais la politique de prévention s’est transformée en argument d’alarme. La seule donnée qui fasse les titres, et qui tourne en boucle à la radio et à la télé c’est désormais « le nombre de cas ».

 Ainsi la France s’est enfoncée dans la certitude d’une effrayante aggravation de l’épidémie. Une idée renforcée mondialement par l’OMS. Ca flambait à Pékin, sauf que ça n’a pas flambé. Ca chauffait en Nouvelle Zélande, sauf qu’il n’y a pas eu de mort. Ca repartait toutes les semaines en Allemagne depuis le déconfinement, selon l’institut Robert Koch, mais la situation est restés sous contrôle. Ca brûlait en Israël mais l’épidémie n’a rien à voir avec ce que nous avons connu en Europe. Ca explose dit-on en Catalogne mais les services de réanimations ne comptent que quelques malades. Ca s’affole en Belgique sauf que le 5 août on n’a compté que deux décès, et que les nouvelles contaminations, bien qu’en légère remontée, atteignent le tiers de ce qu’elles furent au mois d’avril. 

 

CE QUE DISENT LES CHIFFRES

 

Mais le courant est irrésistible. La reprise de l’épidémie, et la promesse de seconde vague sont devenue si évidentes qu’il est malséant d’en mesurer les effets. A quoi bon pinailler, citoyen ! Le bon citoyen se planque. Le bon citoyen se tait. Le bon citoyen ne discute pas l’évidence des consignes. En cas d’écart, il sera d’ailleurs rappelé à l’ordre par une génération spontanée de professeurs de vertu… 

 De fil en aiguille le port du masque devient donc obligatoire dans les rues de nombreuses villes y compris en se promenant, ou en faisant son jogging ! Il y a le feu à la maison, proclament des lobbies d’alarmistes, et les maires, sagement, ouvrent leur parapluie.

 Si bien qu’on est pris par un tournis. Depuis deux mois, à longueur de journées, de flashes, de bulletins, de tweets, une « réalité » s’impose. Elle dit que par la faute de l’incivisme et de l’irresponsabilité de chacun, la France court à grand pas vers la fameuse deuxième vague. Mais pendant ce temps les chiffres qui remontent des hôpitaux contredisent la plupart de ces messages. Ils ne soutiennent pas que l’épidémie soit finie, la preuve elle continue, mais qu’elle est contenue. Voici ces chiffres :

 Le 1er juin il y avait 14228 malades à l’hôpital. Il en restait 5148 le 5 août, soit 9080 de moins, une baisse de 63%

 Le 1er juin il y avait 1302 personnes en réanimation. Il en restait 384 deux mois plus tard, soit une baisse de 70% des cas

 Le 1er juin il y avait 14228 décès à l’hôpital, on en comptait le 5 aôut 1093 de plus, soit une augmentation de 5,5%

 Le 1er juin il y avait 10327 décès en Ehpad, on en compte 179 supplémentaires, soit une augmentation de 1,7% de début juin à fin juillet.

 En un mot comme en cent, l’épidémie a considérablement ralenti pendant que le message officiel, martelé jusqu’à la déraison, prétend qu’elle accélère. Au moins jusqu’à ce jour les présages catastrophistes ne se sont pas réalisés.

Pourquoi cet emballement national et mondial ? Délires complotistes mis à part, les hypothèses sont légion. Principe de précaution poussé jusqu’à l’obsession du risque zéro, comme le disait la semaine dernière encore l’épidémiologiste Antoine Flahaut ? Peur d’une nouvelle affaire du sang contaminé ? Pression de l’information en continu et des réseaux sociaux sur les gouvernements de la terre entière, avec l’hyper-visibilité accordée aux dégâts spectaculaires de l’épidémie et l’invisibilité des immenses conséquences sociales et médicales des confinements ? Montée en puissance du pouvoir médical et batailles de mandarins ? Rivalités des laboratoires ? Terreur primale de la mort qui se voit ? Risque réel ?

 La certitude c’est que les conséquences médiatiques politiques et sociales de la gestion du Covid 19 à travers la planète sont sans commune mesure avec le bilan (provisoire) de l’épidémie elle-même. D’un côté un tsunami, et de l’autre une secousse. Il faudrait que la deuxième vague existe, et qu’elle soit cent fois pire que la première, pour justifier le blocage planétaire et les millions d’heures d’éditions spéciales qui lui furent consacrées. Le monde connait sans doute son premier désastre high-tech. Une catastrophe tout de suite pour éviter une calamité plus tard.    

 

 

 

 

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