Dialogue social ou lutte des classes ?

Dans la conférence sociale, il y a les paroles, qui promettent la négociation, et la musique, qui claque les portes. Le Medef a menacé de boycotter les réunions avant de se raviser quand le gouvernement lui a lâché du lest sur la question des “seuils”.

Dans la conférence sociale, il y a les paroles, qui promettent la négociation, et la musique, qui claque les portes. Le Medef a menacé de boycotter les réunions avant de se raviser quand le gouvernement lui a lâché du lest sur la question des “seuils”. La CGT et FO annoncent maintenant qu'ils ne participeront pas à la deuxième journée de ce sommet voulu par l’Élysée. Cette montée en tension révèle l’état de santé du dialogue social à la française. Il est plus proche de la lutte des classes que de l’idée de compromis.

Il y a longtemps que les syndicats français sont accusés de pratiquer la politique du pire, en s’accrochant à des avantages de moins en moins acquis, et en s’opposant à toute idée réformatrice. Seule la CFDT aurait amorcé un virage à l’allemande en essayant de pratiquer le donnant-donnant plutôt que l’opposition frontrale, d’abord avec Nicole Notat, pendant la réforme Juppé sur la sécurité sociale, ensuite avec François Chérèque, lors de la réforme Fillon sur les retraites, en 2003.

Il se trouve que cette CFDT se sent très seule pendant la Conférence sociale. Très seule et en colère. L’impression d’avoir été grugée. Elle avait échangé son feu vert à la dernière réforme des retraites contre la création d’un compte pénibilité, or le Medef, qui avait accepté ce chapitre, n’a cessé de le dénoncer par la suite, jusqu’à obtenir son ajournement par le gouvernement…

Mieux encore, ou pire selon les points de vue, une autre revendication patronale a été entendue à la veille de l’ouverture de la Conférence sociale. Elle touche à la question des “seuils” à partir desquels les entreprises sont tenues d’accepter un délégué syndical (à partir de 10 salariés) ou de créer un comité d’entreprise (au-delà de 49 salariés). Une vieille exigence mise en avant par le Medef qui répète que ces “seuils technocratiques” empêchent la création de dizaines de milliers d’emplois…

Au niveau des “paroles”, c’est-à-dire de la justification technique, les arguments patronaux peuvent être entendus. Comme l’explique dans Le Figaro le patron de Redex, Bruno Grandjean, l’un des spécialistes français de la machine-outil, ces seuils peuvent effectivement créer « une barrière psychologique », qui pousse les chefs d’entreprise à contenir leur croissance ou à créer des entreprises différentes afin de rester au-dessous de 10, ou de 50…

« Il faut cesser d’opposer les chefs d’entreprise et leurs équipes, nous ne sommes plus dans la lutte des classes », proclame Bruno Grandjean. Vu sous cet angle, le retrait de la CGT et de Force Ouvrière serait anachronique, en pariant sur le bras de fer plutôt que sur l’échange.

Le problème, c’est qu’au-delà des paroles, qui promettent l’apaisement et la prise en compte des intérets communs, il y a la petite musique, et que cette musique chante une autre chanson.

Quel est le refrain de Pierre Gattaz et ses amis, repris en chœur par les politiques ou les économistes libéraux ? Ils disent que la France est en crise parce que : 1) Les Français ne travaillent pas assez ; 2) que le Code du travail est trop lourd ; 3) que les chômeurs, trop longtemps indemnisés, ne sont pas encouragés à reprendre le travail ; 4) que le Smic est trop élevé ; 5) que les minimas sociaux, trop généreux, sont des trappes à chômage…

En clair, si plus de cinq millions de Français sont sans emploi, ou complètement précaires, si le nombre de pauvres augmente sans cesse, si les riches sont de plus en plus riches, c’est parce que : 1) Les Français sont fainéants ; 2) que les Français ont trop de droit ; 3) que les chômeurs se la coulent douce ; 4) que les salaires sont trop élevés ; 5) que ceux qui dorment s’en sortent mieux que ceux qui travaillent et vivent à leur dépens.

Dans cette grande confrontation de points de vue que devait représenter la Conférence sociale, l’idée dominante n’est donc pas celle d’un partage des responsabilités dans les causes du malaise. Pas celle d'un compromis. Non ! Elle est que les salariés sont la cause essentielle du cancer du chômage…

Si cette idée dominante n’est pas le moteur éternel de la lutte des classes, c’est qu’en 14-18, l’Europe s’est embrassée sur la bouche, et que les monuments aux morts sont des arbres à palabres…

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