Fonctionnaires : le malaise des «parasites»

Les fonctionnaires étaient dans la rue ce mardi. Point d’indice, jour de carence, effectifs, on a beaucoup parlé de leurs revendications. Ces aspects quantitatifs, pour concrets qu’ils soient, sont pourtant loin d’épuiser leur malaise. Si les fonctionnaires sont épuisés, c’est d’être présentés, depuis bientôt quarante ans, comme des parasites à l’écart des temps modernes…

Comme le note Luc Rouban, Directeur de recherche au CNRS, dans un livre consacré aux idées reçues sur les fonctionnaires, le France serait, selon le café du commerce, « un pays de fonctionnaires » , ingérable et irréformable, prisonnier de « l’emploi à vie » , peuplé de personnes sans caractère, organisant leur carrière à l’ancienneté, bénéficiant d’une retraite supérieure, peu stressées dans leur tâche, se mettant en grève plus souvent qu’au travail, et encadrées par des syndicats qui feraient la loi.
Autant de « vérités » sommaires recadrées par le chercheur, à commencer par la première d’entre elle : parler de « fonctionnaires » ne voudrait pas dire grand chose. Il n’y a pas une fonction publique mais trois, celle de l’Etat, des Collectivités territoriales, et la fonction publique hospitalière. Quoi de commun entre un enseignant, une infirmière, un policier, un juge, un militaire, un jardinier, une auxiliaire de puériculture, une secrétaire de Mairie, ou un haut-fonctionnaire, sinon qu’ils sont au service du public, c’est à dire des citoyens, et qu’ils consomment tous ensemble, une part importante du budget national.
Ce qu’il y a de commun entre votre facteur et le professeur des écoles de vos enfants c’est donc qu’ils ont un prix, et que selon les points de vue, ils représentent « une charge » (trop lourde) ou « un investissement » ( indispensable ). Depuis la Révolution de 1789 et jusqu’au milieu des années 90 le nombre d’emplois publics a considérablement augmenté, et la thèse de « la charge » a pris le pas sur le principe de « l’investissement ». La critique des fonctionnaires est devenue l’un des plats préférés du discours politique. Les caricatures citées plus haut se sont transformées en vérités quasiment officielles, martelées médiatiquement avec une virulence extrême.
Dans un livre intitulé « les fonctionnaires contre l’Etat », et sous-titré « le Grand Sabotage » l’essayiste Agnès Verdier-Molinié qui est à l’économie ce qu’Eric Zemmour est à la philosophie, et dont on mesure le sens de la nuance sur toutes les chaînes de télévision, offre un raccourcis saisissant de cette mise au pilori : dans son ouvrage « les fonctionnaires pratiquent l’absentéisme à outrance », « n’ont pas conscience de faire financer leurs retraites par les autres », « monopolisent les postes politiques », « étranglent les initiatives qui permettraient à la France d’être compétitives », sont « au dessus-des lois », ou « sabotent l’intérêt général ».
Imaginez le même discours servi aux boulangers : ils ne feraient plus de pain. Aux maçons : ils ne monteraient plus de murs. Aux notaires : ils ne rédigeraient plus d’actes. Aux médecins libéraux : ils fermeraient leurs cabinets.
Mais pour les policiers, les militaires, les enseignants, les infirmières, c’est chose possible et l’on s’étonne qu’au-delà du point d’indice, du jour de carence, des effectifs, ils éprouvent un certain vague à l’âme.
Ce qu’on leur dit d’eux-mêmes, quand ils lisent les journaux, quand ils écoutent la radio, dès qu’ils regardent la télé, dans la bouche d’une armée de Verdier-Molinier, personne ne le supporterait. Même pas les super PDG du Cac 40, ou les cadres aux revenus énormes, comme la Ministre des armées, Florence Parly (avant qu’elle n’entre au gouvernement).
Dites à ces gens qu’ils sont des « privilégiés » et leur riposte vous foudroiera sur place : « Au nom de quelle morale vous permettez-vous de juger de mon statut et de mon argent ? » Pourtant, dès 1980, le Premier Ministre Raymond Barre pouvait tranquillement lâcher aux fonctionnaires de France : « Vous êtes des nantis ».
Dites aussi aux plus riches que l’écart entre leurs revenus et celui de la moyenne des Français est devenu scandaleux : ils vous répondront qu’avec un tel raisonnement on tire la France vers le bas. Dans la foulée, les mêmes s’étonneront que l’écart entre la retraite des fonctionnaires et celle du secteur privé puisse dépasser quatre ou cinq pour cent ! Et ils compareront la garantie d’emploi de la fonction publique et celle du secteur marchand pour déplorer "l'injustice".
Il existe une implacable exigence d’égalité quand on s’adresse aux fonctionnaires. Elle est formulée par ceux-là même qui considèrent que l’égalitarisme est une paralysie. Le plus petit avantage accordé aux agents du public devient un scandale économique et moral : « Honte à toi, agent de l’Etat, si tu gagnes un peu plus que ton voisin, je te le dis du haut de mes revenus ». Une manière d’exiger l’austérité, au nom du bien public, depuis une chaire d’abondance.
Ce contraste extraordinaire entre l’exigence de retenue et ce modèle de société qui admet les salaires sans limite, nourrit forcément le malaise. Il transforme le fonctionnaire en objet préhistorique, une espèce de pithécanthrope, décalé, inadapté au temps présent, Hibernatus qu’on prierait de rester au frigo.
Tout cela pourquoi ? Depuis quarante ans que le fonctionnaire est présenté comme un nanti dont on rabote les avantages au nom de l’égalité, qui en a profité ? Est-ce la masse des Français qui travaillent dans le privé ? Toutes les études prouvent le contraire. La mise au pas de ce privilégié, le fonctionnaire, s’est accompagnée d’une multiplication des chômeurs, des précaires, et des pauvres en général.
Terminus tout le monde descend ! La théorie du ruissellement ne marche pas pour diffuser la richesse mais elle fonctionne efficacement pour installer la pauvreté.

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