Bilan de l’Euro: la France n’est pas terrorisée

Les Bleus n'ont pas gagné l'Euro et le peuple est déçu… Voilà le message répété depuis dimanche soir après la victoire du Portugal. L'information majeure de cet Euro est peut-être différente, et plus réconfortante : elle dit aussi que la France ne se sent pas en guerre.

Contrairement à ce que disent les allergiques, nous ne risquons pas l’indigestion de football. Bien sûr, à la veille de la finale France-Portugal, il était impossible d'allumer une télé, de brancher une radio, d'ouvrir un journal ou d'aller sur Internet sans tomber sur des visages maquillés en bleu-blanc-rouge, sur les yeux clairs de Griezmann ou les grands airs de Ronaldo. Bien sûr…

Mais si l’on met bout à bout les reportages, témoignages, enquêtes, révélations, éditions spéciales, diffusés partout depuis un an et demi, le foot devient anecdotique et le trop-plein vient d'ailleurs. Ce ne sont pas les dieux des « stades pleins à craquer » où Camus se sentait « innocent » qui font la une des médias et le buzz des réseaux sociaux. Non. Ce qui fait l’événement permanent, c’est la guerre et la menace intérieure. C’est le terrorisme qui nous attend au coin de la rue. L'information majeure n'est pas l'insouciance des foules qui se regroupent par centaines de milliers comme si le destin ne tenait qu'à un ballon, mais la méfiance, le repli sur soi, les visages fermés comme une porte blindée, le chacun chez soi des mauvais jours. L’obsession d’éviter les kamikazes et les kalachnikovs.

La France est en guerre, répète Manuel Valls à la tribune de l'Assemblée, et son peuple angoissé a, paraît-il, un besoin vital d'être rassuré. Ainsi va le message officiel diffusé depuis des mois et des mois depuis le sommet de l'État, et illustré par des milliers de reportages et de témoignages poignants. La France a peur de son voisin, terroriste potentiel, et elle réclame des lois d’acier, comme on fonce aux abris.

La France, d'ailleurs, s'interrogeait gravement par la voix de ses politiques, ces dernières semaines. Surtout à droite. Frédéric Péchenard, directeur général des Républicains et sarkozyste de choc, se sentait en phase avec le peuple épouvanté quand il déclarait, sur Public-Sénat : « Quand j’entends que Mme Hidalgo à Paris veut créer une “fan zone” sous la tour Eiffel pour accueillir cent mille personnes tous les soirs pendant un mois, je suis bien sûr contre. C’est offrir aux terroristes une possibilité de faire un attentat-massacre, une possibilité de faire des actions extrêmement simples puisqu’on saura qu’il y aura cent mille personnes tous les soirs. »

Naturellement, le Front national, expert en protection des citoyens menacés, y allait de son couplet. Par la voix de Wallerand de Saint-Just, il condamnait aussi ces « fans zones » déraisonnables : « Malgré les très sérieuses menaces terroristes, les risques de débordements de supporteurs ivres et les nuisances quotidiennes dans un des quartiers les plus attractifs de Paris, la “fan zone” ouvrira bien ses portes. »

Ces fleuves d'informations et de discours alarmistes, distillés vers un peuple a priori tétanisé, dans le dessein de le rassurer, viennent donc de déboucher sur un mois de compétitions, de fêtes, de plaisir, de quelques incidents épars, et surtout de grands rassemblements.

Il y a là comme un décalage. Ou bien le discours de guerre entendu depuis un an et demi décrit la réalité réelle et dans ce cas, nous avons dû rêver. Nous n'avons pas pu voir ce que nous venons de voir. Un peuple qui a peur se terre, il ne se rassemble pas. Il se planque. Il évite de devenir une cible. Ou bien la fête a bien eu lieu, partout en France, et dans ce cas, cet Euro devrait être l'occasion de réviser notre doctrine sécuritaire.

Si ces fêtes ont bien eu lieu partout, « à découvert » comme on dit sur les champs de bataille, c'est que les menaces ne sont pas celles qu'on décrit, ou pas seulement. Le terrorisme peut effectivement frapper, pour faire croire à la guerre, mais le plus grand risque est de lui emboîter le pas en faisant croire qu’il a gagné la partie. Que nous sommes effectivement « en guerre », comme en 14-18, en 39-45, en Indochine ou en Algérie. Le danger, c’est ce récit obsessionnel d'une menace permanente et d’un peuple flageolant, entretenu à coups de mentons et de discours martiaux, de lois d'exception, de surenchères sécuritaires et de reportages à sensations.

Si l’Euro a bien eu lieu, et il semble que ce soit le cas, le péril qu’affronte la France ne se résume pas aux attaques de Daech. Le danger, c’est aussi l’idée qu’elle est atteinte en profondeur et qu’elle claque des dents. Or cette idée vient de voler en éclats de façon spectaculaire, le temps d’une séquence football. L’évidence de cet Euro, c’est que le terrorisme existe mais que la France n’est pas terrorisée.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.