Ce que révèle l'affaire Jouyet-Fillon

Parce qu'elle est minuscule, mais qu'elle est ravageuse, l'affaire Jouyet met en lumière le malaise de la Cinquième République. Les affaires d’État y deviennent un vaudeville, les politiques ne font plus de politique, la vertu se réduit à l’habileté, et l’action à la manœuvre. Retour sur un plongeon national.

Parce qu'elle est minuscule, mais qu'elle est ravageuse, l'affaire Jouyet met en lumière le malaise de la Cinquième République. Les affaires d’État y deviennent un vaudeville, les politiques ne font plus de politique, la vertu se réduit à l’habileté, et l’action à la manœuvre. Retour sur un plongeon national.

D’abord l’évidence qui crève les yeux, mais que l’abondance des commentaires ne relève pas : si cette conversation à table a pris une telle dimension, ce n’est pas en vertu de l’intérêt des convives, mais clairement en raison de leur faiblesse.

Jouyet est le symbole de l’ambiguïté, dans sa personne et sa fonction. Voilà un homme dont les engagements sont si fermes qu’il a suivi Sarkozy en 2007 et qu’il sert aujourd’hui Hollande, c’est-à-dire l’homme qui doit son élection au rejet de Sarkozy ! Cette confusion n’a pas gêné le président de la République, qui l’a nommé secrétaire général de l’Élysée, c’est-à-dire quelque chose comme vice-président, au nom d’une vieille amitié...

Ainsi l’État, qu’on croyait chargé de l’intérêt supérieur, s’est-il confondu, une fois encore, avec l’amicale des vieux potes ou le réseau familial. Ce n’est pas la première fois dans l’histoire de la Cinquième République : Mitterrand a eu son fils, Chirac a eu sa fille et sa femme, Sarkozy a eu Cécilia puis Carla. Mais avec Jean-Pierre Jouyet la confusion a pris un tour saisissant du point de vue politique : le 25 août dernier, sur le perron de l’Élysée, l’ancien ministre de François Fillon a carrément annoncé la liste des ministres de Manuel Valls. À l’heure où les politiques sont souvent, et parfois injustement, rassemblés dans le même sac, et rejetés en bloc au profit de l’extrême droite, il fallait quand même le faire.

Donc cet homme qui se flatte de ne pas faire de politique au sens partisan du terme, mais qui occupe un rôle central au nom de l’amitié, a rencontré un autre second rôle. François Fillon qui a cassé son image de gaulliste social en mettant sur le même plan le PS et le Front national, puis qui s’est enfoncé en se lançant dans un programme économique qui ferait passer Margaret Thatcher pour une radicale de gauche.

L’histoire commence ainsi par le repas d’un insaisissable et d’un éclopé, accompagnés d’un troisième homme, qui fut le collaborateur du premier à la Caisse des dépôts, et du second à Matignon. Ces trois-là n’ont fait ensemble que de la politique, et ne doivent leur carrière qu’à des nominations politiques, mais ils n’ont pas parlé de politique ! Ils se sont donné rendez-vous pour casser une graine ensemble, uniquement pour le plaisir.

Voilà les hommes et le scénario, ambigus de bout en bout : ils ne sont pas dans le même camp, mais l’ont été, ils ont encore un adversaire commun, Nicolas Sarkozy… Il y a là les ingrédients d’une intrigue pour acteurs de série B, et le scénario s’emballera quand l’un des deux lâchera le morceau devant deux journalistes : Fillon aurait demandé au secrétaire général de l’Élysée d’accélérer les procédures… Fillon, très embêté, accusera Jouyet d’avoir menti.

Tels sont les faits, et les faits sont des dires. L’homme qui a entendu l’homme qui a dit que et qui l’a répété, face à l’homme qui a vu l’homme mais qui ne l’a jamais dit, ce qu’accrédite le troisième, c’est-à-dire l’homme qui a vu les deux hommes et qui dit que l’un des hommes n’a pas dit, etc. Il n’y a pas trace d’intervention du pouvoir exécutif sur la justice, mais des supputations qui conduisent le porte-parole de Nicolas Sarkozy à s’interroger sur la présence à table d’un quatrième homme. Devinez qui : le président de la République !

Si cette salade est une affaire d’État, c’est que l’État ne pèse plus rien, qu’il est descendu très bas. Il n’est pas éclaboussé en raison de ses actes, mais par des commérages, à deux pas du café du commerce. Faut-il qu’il soit fragile, et que la confusion soit grande, pour qu’une discorde de vieux ménage le fasse trembler sur ses bases. Dans cette affaire, l’État se réduit à trois fois rien, et c’est la première leçon, la plus grave de l’affaire Jouyet-Fillon.

La seconde leçon est une autre évidence, qui devrait crever les yeux. Cette affaire de seconde zone a pris une telle dimension parce que les médias, notamment les télés tout-info, en ont fait un feuilleton. Le personnage central est devenu Jouyet, en raison de sa position stratégique, mais ce n’est pas lui qui retient l’attention, malgré les apparences. Le héros de cette affaire, c’est naturellement Nicolas Sarkozy. Pourquoi ? Parce que la stature de victime qui lui sert de bouclier se retrouve, paraît-il, renforcée.

« Fillon le traître » serait pris en flagrant délit, et les plus hautes autorités de l’État, associées à la justice, et à ses rivaux internes, organiseraient des complots contre lui...

Cet argument a été resservi à chaque affaire, Kadhafi, Bettencourt, Bygmalion, etc., mais il semble inusable. Le zèle avec lequel ces proclamations sont moulinées à longueur de débats et de reportages tient du rouleau-compresseur. « Sarkozy veut ignorer cette marée de boue, et se tenir à distance d’un feuilleton écœurant où l’on veut abattre un adversaire ou un concurrent », répètent à l’envi les éditions spéciales en reprenant un discours prononcé à Caen... Au point d’oublier la véritable affaire. Une affaire qui ne démarre pas par un repas, ni par des échanges entre Jouyet et Fillon, mais par le refus de payer une amende. Nicolas Sarkozy, qui touche cent mille euros pour deux heures de conférence, et qui a cumulé deux millions l’année dernière, est poursuivi pour n’avoir pas voulu régler la pénalité personnelle infligée par le Conseil constitutionnel, et l’avoir refilée à son parti, c’est-à-dire aux militants.

Ainsi l’homme qui assure ne pas être concerné par l’UMP dans l’affaire Bygmalion lui fait payer l’addition dans l’affaire des comptes de campagne. Il y a là l’alliage de Tartuffe et d’Harpagon, mais les projecteurs se braquent sur une troupe de branquignols.   

La dernière leçon ramasse tous ces ingrédients : le caractère des hommes, Jouyet, Fillon, Sarkozy, la faiblesse de l’État et de son chef, et le rapport à la vérité.

Cette exigence de vérité est proclamée sur tous les tons, à propos du mensonge de Jouyet, qui a publié un démenti officiel, avant de le démentir officiellement. Il a effectivement menti, et son changement de version provoque des demandes de démission venues des sarkozystes, mais aussi de François Bayrou, ou de Delphine Batho.

Vérité, disent-ils… Comme si le scénario de cette histoire ne reposait pas sur un mensonge encore plus évident. Comme si Jouyet et Fillon s’étaient donné rendez-vous pour parler d’autre chose que de politique. Comme si leur but, entre amis qui se connaissent et s’estiment, n’étaient pas d’échanger des informations. Comme si la volonté du pouvoir n’était pas d’en savoir plus sur son opposition, et son idée de se servir d’un maillon faible. Comme si la volonté de Fillon n’était pas d’affaiblir son rival Sarkozy, en se servant d’un ancien compagnon aujourd’hui au pouvoir. Comme si, dans toutes les démocraties, les formations politiques ne cherchaient pas d’informateurs dans le camp d’en face. Comme si Paul Bismuth n’avait aucun réseau dans l’État.

La mise en avant du mensonge, à propos d’un bobard, en dit long sur le statut de la vertu dans la société française. La vertu dans cette République épuisée, c’est « pas vu, pas pris », et malheur au maladroit qui se prend les pieds dans le tapis. La vertu, c’est d’être adroit, et les médias comptent les coups...

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