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Le Club de Mediapart ven. 29 juil. 2016 29/7/2016 Édition de la mi-journée

Ce que révèle l'affaire Jouyet-Fillon

Parce qu'elle est minuscule, mais qu'elle est ravageuse, l'affaire Jouyet met en lumière le malaise de la Cinquième République. Les affaires d’État y deviennent un vaudeville, les politiques ne font plus de politique, la vertu se réduit à l’habileté, et l’action à la manœuvre. Retour sur un plongeon national.

Parce qu'elle est minuscule, mais qu'elle est ravageuse, l'affaire Jouyet met en lumière le malaise de la Cinquième République. Les affaires d’État y deviennent un vaudeville, les politiques ne font plus de politique, la vertu se réduit à l’habileté, et l’action à la manœuvre. Retour sur un plongeon national.

D’abord l’évidence qui crève les yeux, mais que l’abondance des commentaires ne relève pas : si cette conversation à table a pris une telle dimension, ce n’est pas en vertu de l’intérêt des convives, mais clairement en raison de leur faiblesse.

Jouyet est le symbole de l’ambiguïté, dans sa personne et sa fonction. Voilà un homme dont les engagements sont si fermes qu’il a suivi Sarkozy en 2007 et qu’il sert aujourd’hui Hollande, c’est-à-dire l’homme qui doit son élection au rejet de Sarkozy ! Cette confusion n’a pas gêné le président de la République, qui l’a nommé secrétaire général de l’Élysée, c’est-à-dire quelque chose comme vice-président, au nom d’une vieille amitié...

Ainsi l’État, qu’on croyait chargé de l’intérêt supérieur, s’est-il confondu, une fois encore, avec l’amicale des vieux potes ou le réseau familial. Ce n’est pas la première fois dans l’histoire de la Cinquième République : Mitterrand a eu son fils, Chirac a eu sa fille et sa femme, Sarkozy a eu Cécilia puis Carla. Mais avec Jean-Pierre Jouyet la confusion a pris un tour saisissant du point de vue politique : le 25 août dernier, sur le perron de l’Élysée, l’ancien ministre de François Fillon a carrément annoncé la liste des ministres de Manuel Valls. À l’heure où les politiques sont souvent, et parfois injustement, rassemblés dans le même sac, et rejetés en bloc au profit de l’extrême droite, il fallait quand même le faire.

Donc cet homme qui se flatte de ne pas faire de politique au sens partisan du terme, mais qui occupe un rôle central au nom de l’amitié, a rencontré un autre second rôle. François Fillon qui a cassé son image de gaulliste social en mettant sur le même plan le PS et le Front national, puis qui s’est enfoncé en se lançant dans un programme économique qui ferait passer Margaret Thatcher pour une radicale de gauche.

L’histoire commence ainsi par le repas d’un insaisissable et d’un éclopé, accompagnés d’un troisième homme, qui fut le collaborateur du premier à la Caisse des dépôts, et du second à Matignon. Ces trois-là n’ont fait ensemble que de la politique, et ne doivent leur carrière qu’à des nominations politiques, mais ils n’ont pas parlé de politique ! Ils se sont donné rendez-vous pour casser une graine ensemble, uniquement pour le plaisir.

Voilà les hommes et le scénario, ambigus de bout en bout : ils ne sont pas dans le même camp, mais l’ont été, ils ont encore un adversaire commun, Nicolas Sarkozy… Il y a là les ingrédients d’une intrigue pour acteurs de série B, et le scénario s’emballera quand l’un des deux lâchera le morceau devant deux journalistes : Fillon aurait demandé au secrétaire général de l’Élysée d’accélérer les procédures… Fillon, très embêté, accusera Jouyet d’avoir menti.

Tels sont les faits, et les faits sont des dires. L’homme qui a entendu l’homme qui a dit que et qui l’a répété, face à l’homme qui a vu l’homme mais qui ne l’a jamais dit, ce qu’accrédite le troisième, c’est-à-dire l’homme qui a vu les deux hommes et qui dit que l’un des hommes n’a pas dit, etc. Il n’y a pas trace d’intervention du pouvoir exécutif sur la justice, mais des supputations qui conduisent le porte-parole de Nicolas Sarkozy à s’interroger sur la présence à table d’un quatrième homme. Devinez qui : le président de la République !

Si cette salade est une affaire d’État, c’est que l’État ne pèse plus rien, qu’il est descendu très bas. Il n’est pas éclaboussé en raison de ses actes, mais par des commérages, à deux pas du café du commerce. Faut-il qu’il soit fragile, et que la confusion soit grande, pour qu’une discorde de vieux ménage le fasse trembler sur ses bases. Dans cette affaire, l’État se réduit à trois fois rien, et c’est la première leçon, la plus grave de l’affaire Jouyet-Fillon.

La seconde leçon est une autre évidence, qui devrait crever les yeux. Cette affaire de seconde zone a pris une telle dimension parce que les médias, notamment les télés tout-info, en ont fait un feuilleton. Le personnage central est devenu Jouyet, en raison de sa position stratégique, mais ce n’est pas lui qui retient l’attention, malgré les apparences. Le héros de cette affaire, c’est naturellement Nicolas Sarkozy. Pourquoi ? Parce que la stature de victime qui lui sert de bouclier se retrouve, paraît-il, renforcée.

« Fillon le traître » serait pris en flagrant délit, et les plus hautes autorités de l’État, associées à la justice, et à ses rivaux internes, organiseraient des complots contre lui...

Cet argument a été resservi à chaque affaire, Kadhafi, Bettencourt, Bygmalion, etc., mais il semble inusable. Le zèle avec lequel ces proclamations sont moulinées à longueur de débats et de reportages tient du rouleau-compresseur. « Sarkozy veut ignorer cette marée de boue, et se tenir à distance d’un feuilleton écœurant où l’on veut abattre un adversaire ou un concurrent », répètent à l’envi les éditions spéciales en reprenant un discours prononcé à Caen... Au point d’oublier la véritable affaire. Une affaire qui ne démarre pas par un repas, ni par des échanges entre Jouyet et Fillon, mais par le refus de payer une amende. Nicolas Sarkozy, qui touche cent mille euros pour deux heures de conférence, et qui a cumulé deux millions l’année dernière, est poursuivi pour n’avoir pas voulu régler la pénalité personnelle infligée par le Conseil constitutionnel, et l’avoir refilée à son parti, c’est-à-dire aux militants.

Ainsi l’homme qui assure ne pas être concerné par l’UMP dans l’affaire Bygmalion lui fait payer l’addition dans l’affaire des comptes de campagne. Il y a là l’alliage de Tartuffe et d’Harpagon, mais les projecteurs se braquent sur une troupe de branquignols.   

La dernière leçon ramasse tous ces ingrédients : le caractère des hommes, Jouyet, Fillon, Sarkozy, la faiblesse de l’État et de son chef, et le rapport à la vérité.

Cette exigence de vérité est proclamée sur tous les tons, à propos du mensonge de Jouyet, qui a publié un démenti officiel, avant de le démentir officiellement. Il a effectivement menti, et son changement de version provoque des demandes de démission venues des sarkozystes, mais aussi de François Bayrou, ou de Delphine Batho.

Vérité, disent-ils… Comme si le scénario de cette histoire ne reposait pas sur un mensonge encore plus évident. Comme si Jouyet et Fillon s’étaient donné rendez-vous pour parler d’autre chose que de politique. Comme si leur but, entre amis qui se connaissent et s’estiment, n’étaient pas d’échanger des informations. Comme si la volonté du pouvoir n’était pas d’en savoir plus sur son opposition, et son idée de se servir d’un maillon faible. Comme si la volonté de Fillon n’était pas d’affaiblir son rival Sarkozy, en se servant d’un ancien compagnon aujourd’hui au pouvoir. Comme si, dans toutes les démocraties, les formations politiques ne cherchaient pas d’informateurs dans le camp d’en face. Comme si Paul Bismuth n’avait aucun réseau dans l’État.

La mise en avant du mensonge, à propos d’un bobard, en dit long sur le statut de la vertu dans la société française. La vertu dans cette République épuisée, c’est « pas vu, pas pris », et malheur au maladroit qui se prend les pieds dans le tapis. La vertu, c’est d’être adroit, et les médias comptent les coups...

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Tous les commentaires
  • 08/12/2014 17:58
  • Par LOYS

Bien sûr toutes ces affaires politiques ne sont que copinage...

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Le blog

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Hubert Huertas

À propos du blog
"Qu'est-ce que tu ferais à ma place ?". Depuis lundi la question m'est souvent posée par des proches et des amis d'Avignon, Toulon, ou Marseille. Il se trouve que j'ai longtemps, très longtemps, vécu et travaillé en Provence Alpes Côte d'Azur. J'y ai voté Chirac en 2002. Ce dimanche, si j''étais encore inscrit là-bas, je ne voterais pas Estrosi. Je n'aime pas le journalisme à la première personne, mais que l'on me pardonne : cette fois nous sommes dans un moment exceptionnel, il faut sortir de sa réserve et je n'écris pas un article, je m'exprime sur un blog. Observer ne suffit plus. Depuis dimanche je m'interroge. Si je votais encore dans le Sud-Est, moi qui ne vote pas à droite, je choisirais quelle ligne ? Celle de Cambadelis, ou de la canne à pêche ? Le vote "républicain", comme ils disent, c'est à dire en faveur de Christian Estrosi, ou l'abstention qui ouvrirait la porte à Marion Maréchal Le Pen ? Le choix de Sarkozy ou celui de l'extrême droite ? Mon idée c'est que cette question n'a plus grand sens. Quelle différence entre les deux ? Ils sont en compétition, parfois féroce, mais c'est le même drapeau qu'ils essaient de s'arracher. Celui de la France qui se recroqueville dans ses souffrances, ses méfiances, ou ses rejets. Les Le Pen parce qu'ils se sentent propriétaires des des peurs, celle des étrangers entre autres, la droite forte parce qu'elle se croit dépossédée de son bien et compte récupérer ses électeurs en enfiévrant les mêmes colères. Le discours est identique : cinquième colonne, pain au chocolat, cantines, canalisations, famille réduite au refus des homos. Leur seul point de divergence, au fond, le Figaro l'écrit d'ailleurs chaque jour, c'est le programme économique ! Et encore... Marine Le Pen voudrait sortir de l'Europe tout en comptant y rester tandis que les Sarkozystes en appellent à un monde ouvert mais hérissé de frontières. Enfin le candidat, sa vie, son oeuvre... Un recours Christian Estrosi ? L'ultime rempart de la République ? Il a bonne mine ce mur de Jéricho avec ses couvre-feux pour les mineurs, ses arrêtés anti-mendicité, anti youyou, anti bivouac, ses 1250 caméras soit une pour 283 habitants, ses demandes d'incarcérations préventives, ses négociations successives avec Jean-Marie Le Pen, en 1992 et 1998 en vue d'accord pour les régionales avec vice-présidence à la clé. Ce rempart est aussi hermétique aux idées de sa jeune adversaire qu'un réservoir à son vase communiquant. Mais je sais, et tant d'amis me le répètent depuis lundi. Je ne vote plus en Provence Alpes Côte d'Azur, ils sont d'accord avec mes objections, ils les connaissent, il les partagent, mais eux ils votent ici, et s'ils suivent ce raisonnement Marion Maréchal Le Pen, petite fille de Jean-Marie et nièce de Marine deviendrait la Présidente de la Région. Présidente ! Pourtant je persiste. Je ne voterais pas Christian Estrosi. Non pas pour éviter la confusion entre la gauche et la droite, mais pour ne pas cautionner le mélange avancé de la droite et de l'extrême droite. Quoi, mardi, à Rochefort, Nicolas Sarkozy, président des Républicains a pu décréter qu'il n'y avait pas de différence entre le PS et le FN, et la gauche lui permettrait, dimanche soir, de distancer son modèle par la droite, puis de se croire autorisé à pavoiser en extrémisant encore son discours, pour battre les Le Pen sur le terrain des Le Pen ? Oui, insistent mes amis... Mais Marion Maréchal Présidente de la Région Paca, est-ce que ce ne serait pas pire encore, et pour cinq ans ? Cinq ans ! Peut-être. Mais il y a pire que ce pire là. Pire que Paca, pire que le Nord, pire que l'Alsace et la Lorraine. Il y a la France. Pardon du mot, mais l'infection marine depuis trente ans. Depuis trois décennies aucune digue n'a résisté. Les partis classiques ont sonné le tocsin pour éviter qu'un élu Front National ne s'empare d'un canton, et des cantons sont tombés, à l'unité puis par dizaines. Les villes ne devaient pas céder, et plusieurs ont succombé sans le regretter, des députés ne pouvaient pas être élus au scrutin majoritaire (cinquante pour cent des suffrages c'était parait-il inaccessible pour l'extrême droite) et des circonscriptions sont allées à l'extrême droite. Nous voici au bord des régions. De barrages passoires en barrages vermoulus faut-il aller jusqu'au pouvoir suprême en laissant à ce parti qui dit n'importe quoi, et qui concentre toutes les dérives qu'il dénonce, la dictature d'une parole non confrontée à la réalité, à la complexité, aux contradictions, aux dilemmes, aux oppositions, aux révoltes ? Faut il le mettre à l'abri du pouvoir jusqu'à ce que le fruit tombe et qu'il s'empare du pouvoir suprême, dans cette France où le Président de la République les concentre tous entre ses mains ? Le mouvement est trop ancien, trop ancré, pour buter sur nos obstacles en carton. Jamais dans l'histoire les barrages n'ont fait barrage à un mouvement exponentiel. Quand le vin est tiré il faut le boire. Souvenez-vous de la gauche dans les années 70. La droite avertissait, menaçait, annonçait les soviets et les chars russes sur la place de la Concorde, mais au bout de dix ans Mitterrand a quand même été élu, et des ministres communistes ont été nommé. Il y avait à l'époque un espoir irrésistible, il existe aujourd'hui, par nos fautes, nos dénis, nos commodités, nos abandons, et parceque le monde a changé, un désespoir exponentiel. Le FN, diabolique ou dédiabolisé, s'alimente à tous les malheurs, et à toutes les contrariétés. Pire encore il est maintenant légitimé par une colère raisonnable. Une colère républicaine. Au nom de quoi, depuis trente ans, un parti fort de dix, de vingt, de vingt-cinq, de trente pour cent des voix serait-il tenu á l'écart des responsabilités ? Ça ne peut pas tenir la route en démocratie. La droite ne peut pas passer son temps à légitimer les discours successifs de l'extrême-droite, le PS au pouvoir ne peut pas mettre en oeuvre le programme de la droite, la gauche alternative ne peut pas contempler ce désastre en s'enfermant dans sa protestation polyphonique, et leurs electeurs ne peuvent plus croire qu'un vote contre nature, une fois de temps en temps, stoppera la marche d'un mouvement que tout le monde alimente. Puisque dans certaines régions le FN est majoritaire, qu'il ait la majorité, c'est aussi bête que ça. Tout effet barrage ferait grossir sa colère, donc sa puissance, pour la prochaine élection, et la prochaine c'est la Présidentielle. Marion Maréchal Le Pen présidente en Paca, Marine Le Pen dans le Nord, Florian Filippo dans l'Est, c'est effrayant. Mais Sarkozy qui ramasserait la mise grâce à cette gauche qu'il vomit, c'est de la nitroglycérine pour le Front National. Entre deux maux il faut choisir le moindre. Dimanche, si j'étais inscrit sur les listes électorales de la région Provence Alpes Côte d'Azur, je ne voterais donc pas pour Christian Estrosi. Je voterais blanc, puis avalerais trois aspirines.
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