Gilets jaunes : révolution ou bourrichon ?

L’heure de vérité approche pour les gilets jaunes, mais pas seulement. Pour les medias, et pour le monde politique aussi. L’heure des comptes sonnera samedi. Sommes-nous collectivement lucides en anticipant un mouvement puissant comme les bonnets rouges ou les printemps arabe, ou à côté de la plaque en confondant facebook et la réalité ?

Ce qui frappe c’est le mode affirmatif. Le mouvement dit des gilets jaunes n’a pas rendez-vous samedi pour prouver sa puissance à la France. Non, il est déjà là, il est partout, il est irrésistible. Tous les médias retiennent le chiffre-clé : cinq millions de clics. Il prouverait l'intensité d’une organisation sans chef, venue d’une base insaisissable mais unie dans une révolte incompressible.

Sans chef c’est beaucoup dire, car il n'est pas sans égérie. Les gilets jaunes ont une figure de proue. Impossible de ne pas la voir, ne pas l'entendre, ne pas la lire. Elle est là dès qu’on allume sa télé, qu’on écoute sa radio, qu’on lit son journal sur internet ou sur papier.

Jacline Mouraud, Madame Cinq Millions de Clics sur Facebook est invitée partout, elle est tellement l’incarnation de la la réalité réelle que personne ne la contredit quand elle invente la carte grise obligatoire pour vélo, la trottinette qui remplacerait la voiture, ou l'armée française qui ferait son plein en Espagne parce que ça coûte moins cher. Une pythie ça ne s’écoute pas à la lettre, ça « parle vrai » donc ça suffit.

Ainsi les gilets jaunes existent, nous les avons rencontrés, à la télé, à la radio, dans les journaux. Et pas seulement. Ils bouleversent aussi le monde politique, depuis les oppositions jusqu'aux plus hauts sommets de l’Etat. L’extrême droite et sa cousine made in Laurent Wauquiez,  mais aussi les Insoumis de Jean-Luc Mélenchon ou certains d’entre eux, et certains hamonistes, et même quelques socialistes. On dit qu’ils veulent « récupérer » le mouvement. Ils s’en défendent, mais récupération ou pas, de quel pactole est-il question ? On verra bien samedi. C’est comme les cours de la bourse. On mise et on verra. On anticipe, on prépare son Opa.

Au gouvernement c’est pareil. On menace, comme Christophe Castaner hier, ou on concède, comme le Premier Ministre Edouard Philippe ce matin mercredi, ou même comme le Président de la République ce soir sur TF1.

Les gilets jaunes sont à la fois le désir et le monstre, le grand organisateur et la boussole, le peuple et le patron.

Pourquoi cette puissance de feu. Parce que le vase serait trop plein, et qu’une goutte pourrait suffire. Pourquoi seraient-ils cette goutte ? Parce qu'avant eux on a connu les bonnets rouges et les printemps arabes. Une révolution de la base, portée par Internet. A une différence près. Ces mouvements-là existaient concrètement quand les médias en ont parlé, ils étaient dans la rue, ils étaient renversants, tandis que les gilets jaunes sont une promesse ou une menace. Ils nous donne rendez-vous comme un bon vieux syndicat d’antan.

Mais peu importe. Nous avons déjà affaire à une « grande » manifestation puisque cet adjectif est repris en boucle, comme l’évidence des évidences.

En ce mercredi 14 novembre le réel n’existe pas encore mais nous le partageons déjà et deux hypothèses se profilent. La première est une immense fracture. Dans ce cas, chapeau bas au monde politico-médiatique qui aura su l'anticiper. La seconde hypothèse est un pschitt plus ou moins spectaculaire. Une série de petits et moyens bouchons sur les routes, qui jauniraient comme les feuilles mortes.

Dans ce cas nous aurons assisté à la plus belle cagade médiatico-politique du vingt-et-unième siècle : la confusion entre la Révolution et le bourrichon...

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