Après les attentats, la droite en mille morceaux

Depuis les attentats du 13 novembre, la droite française est prise entre deux peurs. L’angoisse de soutenir le pouvoir, et l’inquiétude de s’opposer à lui en période d’unité nationale. Résultat : elle donne dans la cacophonie, en passant de La Marseillaise à Versailles aux sifflets à l’Assemblée.

Depuis les attentats du 13 novembre, la droite française est prise entre deux peurs. L’angoisse de soutenir le pouvoir, et l’inquiétude de s’opposer à lui en période d’unité nationale. Résultat : elle donne dans la cacophonie, en passant de La Marseillaise à Versailles aux sifflets à l’Assemblée.

Exemple de proposition annoncée par Les Républicains depuis vendredi : par les voix de Laurent Wauquiez et de Christian Estrosi, LR envisage de retenir les suspects de radicalisation dans des centres d’internement, mais selon Nathalie Kosciusko-Morizet et Nicolas Sarkozy il n’est pas question d’ouvrir « un Guantanamo à la française ». Deux jours passent et, dans le journal Le Monde, l’ancien président se rallie à une autre solution : « L’assignation à résidence avec port du bracelet électronique des individus fichés S considérés comme à risque. »

Autre exemple : LR a songé à demander le report de la COP21, ce que confirmait l’entourage de Nicolas Sarkozy avant son rendez-vous à l’Élysée, puis LR n’y a plus pensé, ou plus vraiment, après la rencontre avec François Hollande.

Sur la réforme de la Constitution, le parti Les Républicains prévoyait de dire « Non » si l’on s’en tient au discours du chef du groupe parlementaire Christian Jacob, depuis la tribune du Congrès, mais Xavier Bertrand interrogé sur la chaîne LCP se déclare « prêt à soutenir la révision », tandis que Nicolas Sarkozy annonce qu’il n’y est « pas opposé par principe », et qu’Alain Juppé met tout le monde d’accord en lançant : « Attendons de voir. »

Sur la critique des mesures annoncées par le président de la République, LR est dans la même cohérence, un pied sur l’accélérateur et un autre sur le frein. Les offensifs se lamentent sur le temps perdu depuis les attentats de janvier et exigent d’aller plus vite, mais Alain Juppé ainsi que bon nombre de ses amis rappellent que les erreurs en matière de sécurité ne datent pas de 2012 : « Gardons-nous de faire croire que tout allait bien avant 2012 et que rien ne va plus depuis 2012. Nous ne sommes pas non plus blanc-bleu (...). Il fallait inverser la tendance. Je rappelle que nous avions supprimé 13 000 postes. »

L’hésitation entre la retenue et l’envie d’en découdre s’est cristallisée dans le contraste entre le congrès du lundi et les questions au gouvernement, mardi. À Versailles, on a vu des députés et des sénateurs debout, chantant La Marseillaise ensemble ; à l’Assemblée le lendemain, les invectives ont fusé en direction du premier ministre, et Christiane Taubira a été huée avant même d’avoir ouvert la bouche. C’est qu’entretemps Nicolas Sarkozy, qui avait parié sur la hauteur lundi, s’était inquiété de l’accueil reçu par le discours de François Hollande et avait changé d’avis. Il invitait mardi matin, en réunion de groupe, les députés LR à descendre dans l’arène. Comme d’habitude, les plus extrêmes ont mené un chahut peu conforme à la gravité du moment, à l’image d’un Patrick Balkany déchaîné. L’effet ayant été détestable, une nouvelle correction d’image et d’attitude survenait le mercredi, avec un Brice Hortefeux gêné aux entournures sur France Inter. Il admettait, à mots prudents, que « parfois il y a des dérapages ».

Ces allers et retours entre l’envie d’apparaître apaisé et le désir d’aller à la baston s’expliquent par une double hésitation. L’une est stratégique, et elle mine la droite depuis le discours de Grenoble : quelle attitude vis-à-vis de l’extrême droite ? L’autre question est circonstancielle et tout le monde ne pense qu’à elle : comment ne pas déplaire aux électeurs de la primaire ?

Il se trouve que la dimension tactique (la primaire) et la dimension stratégique (le rapport à l’extrême droite) s’additionnent dans un mélange détonant, alors que les carnages du 13 novembre bouleversent le paysage.

Dans ce genre de circonstance, le réflexe d’unité nationale profite en général au pouvoir en place, on l’a vu en janvier avec la remontée (éphémère) de François Hollande. Cette fois le traumatisme est encore plus profond, et le président de la République, comme en janvier, paraît avoir pris la mesure de l’événement. La crainte, chez Sarkozy, c’est que son successeur ne se « présidentialise » et que lui-même, par un jeu de vase communiquant, suive le chemin contraire en perdant son aura d’ancien numéro un. D’où sa valse-hésitation : le climat l’invite à retenir ses coups pour être au diapason de l’émotion publique, mais la montée en puissance (au moins médiatique) du président le pousse à jouer des coudes pour apparaître au premier rang, comme il le fit dans le cortège du 11 janvier. Il a publié un communiqué sans artifice dans la nuit des attentats : « Dans ces circonstances tragiques, la solidarité de tous les Français s'impose. C'est dans cet esprit que je soutiens la décision prise ce soir de décréter l'état d'urgence et la fermeture des frontières. » Mais dès le lendemain, sur le perron de l’Élysée, il a réclamé « des inflexions majeures ».

La partie s’est compliquée avec les annonces de François Hollande, qui a repris une bonne partie des propositions de la droite. Les candidats à la primaire LR doivent-ils dès lors s’en féliciter, quitte à sembler rentrer dans le rang, ou se démarquer en risquant de se déporter vers le Front national ?

Visiblement Alain Juppé, mais aussi François Fillon ont fait le pari de ne heurter personne, en s’abstenant de toute attaque frontale, même si le second dénonce le retard à l’allumage du gouvernement depuis les attentats de janvier. Bruno Le Maire, qui durcit le ton depuis six mois, est moins œcuménique et n’a pas hésité, sur France 2, à attaquer le pouvoir le soir même du congrès. Et Nicolas Sarkozy n’arrive pas à choisir. Il flotte. Son tempérament le conduit à la surenchère, mais son statut d’ancien président l’invite à se retenir.

Ce qui sépare les uns et les autres, ainsi que leurs partisans, et qui provoque un désordre général, c’est au fond leur pari différent sur le corps électoral de la fameuse primaire. Juppé est sûr que des millions de Français modérés et inquiets viendront y voter, il s’applique donc à se montrer consensuel. Sarkozy fait l’analyse contraire. Il espère que la primaire sera d’abord celle d’une droite chauffée à blanc, sur laquelle il doit souffler. Pour le premier, le risque est de se confondre avec Hollande au point d’en devenir incolore. Pour le second, le problème est de surenchérir à droite, jusqu’à se perdre à son extrême. Pour l’ancienne UMP, le danger est plus immédiat : s'éparpiller dans les luttes intestines au moment où le pays a besoin d'unité…

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.