Racisme ou islamophobie ?

Parmi les terribles questions soulevées par l'attentat de Nice, ainsi que par les tueries de janvier et novembre 2015, et au milieu des surenchères d'une droite qui court après son extrême, on entend monter un commentaire, plutôt venu de la gauche. Il redoute une montée de « l'Islamophobie ». Je comprends cette inquiétude, mais je me démarque de ce vocabulaire.

La question de l’Islamophobie est chauffée à blanc depuis les attentats. Ce mot est apparu en 1910 mais ne s’est répandu qu’à la suite des attentats du World Trade Center, puis de Londres et de Madrid. Après le massacre de Nice, le terme « Islamophobie » est devenu un objet incontournable. Un marqueur. Le 15 juillet, sur Twitter, un hashtag ouvertement islamophobe (dont je tairai le nom), d’abord isolé et fort peu répandu, est devenu numéro 1 quand il a été cité des centaines de fois par des tweets qui entendaient le condamner.

Il y aurait les « Islamophobes », virulents et comme dopés par les morts de la promenade des Anglais, y compris quand des familles entières de musulmans se comptent parmi les victimes, et les « Anti-islamophobes » qui dénonceraient le rejet radical et violent de millions de Français en raison de leur origine. Tous les arabes de France seraient ainsi soupçonnés en bloc, et sommés de faire leur autocritique.

Ce qui frappe dans cette confrontation empoisonnée, et susceptible de fracturer la société française, comme le souhaitent d'ailleurs les Jihadistes de l’Etat Islamique, c’est un glissement sémantique. Le rejet de l’autre, sa mise en accusation, la volonté d’exclusion, l’obsession de mettre des hommes, des femmes, et des enfants à la mer, ne sont plus présentés comme les marqueurs éternels du racisme le plus tribal, mais comme une question religieuse, donc élevée. La société française, confrontée aux attentats, ne serait pas travaillée par une tentation raciste mais par une allergie de nature théologique ! La question ne serait pas celle de notre terre commune mais des Dieux qu’on adore, même quand on ne les adore pas !

Au nom de quoi faudrait-il, quand on est de gauche et athée, ou intéressé par les croyances mais anticlérical, se référer à cette géographie. D’un côté les « Islamophobes », de l’autre les « Anti-islamophobes » ?  Nul ne pourrait y échapper… Pourquoi ce glissement qui passe de l’expression d’un racisme anti-arabe, un racisme trivial, à une notion religieuse, une espèce de dispute céleste ?

Pardonnez-moi de parler à la première personne. Je m’exprime ici dans un blog, et pas dans un article. Personnellement je suis « Antiraciste », un « Antiraciste viscéral » pour des raisons intimes, et un « Anticlérical», et même un « Anticlérical fanatique » comme disait Brassens, pour les mêmes raisons intimes. Je respecte, et j’envie même parfois les croyants pris un par un, mais je redoute les religions quand elles deviennent des armées.

Le racisme me révulse, mais les religions m'insupportent. Ils sont intolérables ces gugusses mégalomanes, officiellement animés par la grandeur de Dieu, qui n’éprouvent pas une infinie modestie face à l'infiniment grand, mais s’emparent au contraire de sa toute sa puissance présumée pour nous emmerder sur terre.

Au nom de quelle conversion tardive, parce qu'un racisme évident menacerait nos compatriotes arabes, devrais-je me mettre à devenir « proclérical » à propos d'une religion que pratique une partie d’entre eux ?

Voilà pourquoi je me refuse à utiliser le mot d’ « Islamophobie ». Fidèle à ce que je crois, et en réponse à ceux qui font le parallèle entre « l'Islamophobie et l'Antisémitisme d'avant guerre », je dirai plutôt que « le racisme anti-arabe menace de devenir le racisme anti-juif des années 30 ». Nous n’en sommes pas encore là, ce racisme n’est pas d’Etat, chez nous il n’y a pas de « Nuit de Cristal » organisée d’en haut, mais à entendre les dérapages de certains hommes aspirant à diriger cet Etat on peut s’inquiéter un peu.

Parler de « Racisme » plutôt que d’« Islamophobie », est-ce que cela ne revient pas exactement au même ? Est-ce que c’est une élégance ou une inélégance ? Ni l'un ni l'autre, mais une conviction profonde et inquiète. Je ne veux pas être embarqué dans la défense d'une religion alors que je me méfie de toutes, surtout quand elles sont monothéistes. Et pour cause. Elles ont leur grandeur, elles ont leur beauté, elles sont profondes, mais que de massacres, que de malheurs en leur nom !

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