Garde alternée: un témoin en colère

Chouette, encore une occasion de s’étriper ! Depuis que le député Modem Philippe Lacombe a proposé de favoriser la « garde alternée » en cas de divorce, les passions publiques ont trouvé un nouveau champ de bataille. Quitte à passer sur le corps des enfants.

Ce n’est pas encore le déferlement des années 2012 et 2013 sur le mariage pour tous, mais les ingrédients sont là. Même manière de grimper aux rideaux, même façon de prédire des catastrophes, même  tendance à transformer une question marginale en bombe à fragmentation de la politique familiale et du rapport hommes femmes.

Il a suffi qu’un projet de loi envisage de faire de la « garde alternée » la première hypothèse examinée par un juge, sans préjuger de sa décision, pour qu’une polémique s’engage avec des airs de guerre de religion. Une de plus…

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De quoi s’agit-il ? De peu de choses, et en même temps d’une question sans fond. Peu de choses car le député Lacombe proposait de modifier à la marge une loi votée en 2002 à l’initiative de Ségolène Royal. Mais un débat très lourd puisqu’il vise à décider si un enfant doit habiter avec sa mère, avec son père, ou avec les deux en alternance quand ses parents se séparent.

Logiquement, ce moment forcément déchirant devrait être envisagé par les adultes avec la retenue et la modération requises. Faire en sorte, par un effort sur soi-même, qu’après les cris et les tensions souvent de mises à l’instant des séparations, vienne un moment d’accalmie. Une manière de chercher l’issue la moins douloureuse, à la fois pour les parents qui se quittent et pour l’enfant qui les conserve. Or c’est le contraire qui se passe depuis la semaine dernière. Les adultes se déchirent le morceau.

« Ce texte est une récidive des lobbies masculinistes… Au mépris des besoins fondamentaux de L’enfant… L’enfant n’est pas une tâche domestique à partager…». Ces phrases pleines de mesure sont lancées par Danièle Bousquet, présidente du Haut conseil à l’égalité entre Homme et femmes. Cette responsable ajoute dans une envolée qui sent bon la nuance : « Ce texte est un véritable danger pour les femmes victimes de violences et leurs enfants, et dans le même temps une aubaine pour les agresseurs ». Et voilà comment des millions de pères qui aiment leurs enfants, et qui sont aimés par eux, se retrouvent associés à des brutes.

D’autres associations en fureur contre le texte, comme le Collectif national pour les droits de la femme évoquent des aspects plus matériels. La garde alternée aurait l’inconvénient d’aboutir à « la suppression des pensions alimentaires et au partage des allocations familiale ». Et puis il y a des chiffres, cités à la volée, par, disent-ils, « la plupart des spécialistes de l’enfance ». Leur conclusion ? « Ce mode d’organisation de la vie de l’enfant, tout particulièrement lorsqu’il a moins de 7 ans, est contraire à son besoin de sécurité ».

Affirmations péremptoires que d’autres vérités contredisent aussi vite. Le danger de violence ? Il existe, mais les agressions en famille attendent-elles le divorce pour se produire, concernent-elles l’écrasante majorité des pères, et le juge sera-t-il assez fou pour l’oublier quand il rendra sa décision ? Le besoin de sécurité ? Comme si l’absence de l’un des parents, père ou mère, ne créait aucun déséquilibre. La plupart des spécialistes de l’enfance le disent ? C’est faux ou largement exagéré. Ils existent, mais d’autres spécialistes assurent le contraire. La suppression des pensions alimentaires, la fiscalité, les allocations ? C’est bien-sûr un sérieux problème, mais qui osera soutenir que ces lourdes questions sociales et fiscales doivent être réglées par la domiciliation d’un enfant transformé en béquille ?

La vérité c’est que les polémiques autour de l’enfant et de la garde alternée ne s’intéressent ni à l’enfant ni à la garde alternée. Elles entretiennent une guerre qui ne veut pas rendre les armes. Une guerre d’adultes dont le champ de bataille est un enfant.

Il suffirait de remballer les idées péremptoires pour accepter, de part et d’autres, que dans cette affaire sensible tout le monde puisse avoir tort et raison. Non la garde alternée n’est pas une panacée. C’est vrai qu’elle peut être compliquée, et même délicate à mettre en place et à gérer. Mais oui, elle peut devenir une solution, la moins mauvaise des solutions. Elle présente l’avantage irremplaçable de ne pas obliger l’enfant à se couper en deux, c’est à dire à choisir entre sa mère et son père. L’avantage de rechercher la paix aussi, ce qui, à priori, n’est pas le premier souci des polémistes associés.  

D’autant qu’à bien des égards, cette guerre est aussi réaliste que les guerres picrocholines où l’on s’entretue pour savoir si on doit manger l’oeuf à la coque par le bout rond ou par le bout pointu. D’abord les députés ont largement amendé le texte initial. On n’y parle plus de « garde alternée » mais de « résidence de l'enfant en cas de séparation des parents selon les modalités de fréquence et de durée déterminées par accord entre les parents ou par le juge ». Philippe Lacombe, soucieux de calmer le jeu ajoute : « On n'oblige pas à un partage égalitaire. Le texte pose juste la résidence alternée comme la première option si elle est faisable »

D’autre part les limites de la garde alternée sont pour ainsi dire posées par son principe. Elle est impossible si les parents ne s’entendent pas. L’enfant ne peut pas devenir un punching ball alternatif, un coup maman accuse papa un coup papa dégomme maman… Et elle est impossible si les parents n’habitent pas dans un rayon qui obligerait l’enfant à avoir deux écoles. On peut même dire que si ces conditions morales et matérielles sont remplies, le couple divorcé n’a pas besoin du juge pour élever son enfant comme il l’entend.

Dès lors, que ce mode de garde, reconnu depuis les années 80, et élargie depuis 2002, soit désormais la première hypothèse examinée par le juge n’est pas une affaire d’Etat. Juste une manière de souligner son existence.  

Les lecteurs se demanderont peut-être pourquoi je me hasarde sur ce terrain, avec de telles affirmations. La réponse est simple. Il s’agit là d’un témoignage. Mon fils, 39 ans aujourd’hui, est sans doute l’un des premiers enfants qu’un juge, en hésitant un peu, a “partagé” entre son père et sa mère, à leur demande. Il était loin d’avoir 7 ans. Il va bien aujourd'hui, merci pour lui, mais il exprime une contrariété. A ses yeux la garde alternée est une évidence paisible, et les polémiques à son sujet sont une dispute pour la dispute.  

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