Européennes et gilets jaunes: un bilan pour les nuls

Depuis six mois la France a vécu à la cadence des samedi jaunes. Le mouvement, très soutenu par la France insoumise, réclamait depuis les premières semaines la démission du Président de la République. Bilan : le Front National est conforté, Emmanuel Macron n’est pas tombé, et Jean-Luc Mélenchon a été « dégagé », avec Laurent Wauquiez.

Donc il ne fallait pas entendre ce qui montait des cortèges en jaune, toutes ces phrases qui auraient fait hurler la gauche si la famille le Pen en avait prononcé la moitié. Ca n’avait aucun sens puisque c’était le peuple en colère, et que le peuple en colère c’est forcément la gauche. C’est la Commune de Paris. C’est la Révolution Française et sa déclaration des droits de l’homme. Ce fut même, l’espace d’un délire érudit, la réincarnation par Jean-Luc Mélenchon du Drouet qui reconnut Louis XVI à Varennes et le fit ramener à Versailles.

Donc les violences n’étaient pas des violences, mises à part celles des policiers chargés du maintien de l’ordre, méticuleusement recensées par le journaliste David Dufresne transformé en notaire des coups et blessures à condition qu’ils émanent de l’Etat. Donc les voitures retournées, les magasins pillés, les incendies dans un immeuble, les morts par accidents sur les ronds points bloqués, ne devaient choquer personne car les bavures policières, inadmissibles et clairement condamnables, les expliquaient et les provoquaient même. Le boxeur était un boxé du système. On alla jusqu’à entendre, ces jours-ci sur le site Le Media, un expert historien nous expliquer que « le fusil » avait sa gloire et que son bilan était globalement positif.

Donc il ne fallait pas voir ce qui sautait aux yeux. Que ce mouvement faramineux sonnait brun plutôt que rouge, ni qu’il avait débuté petit (500 000 personnes quand les sondages en annonçaient 8 millions la veille du premier samedi), et qu’il rétrécissait chaque semaine, au point de devenir anecdotique. Dès janvier, il équivalait à une tribune du Stade de France, puis aux deux-tiers, puis à la moitié, puis à un quart, puis à quasiment rien, des attroupements par ci par là. Mais qu’importe ! On appelait encore « mobilisation » cette absence pathétique de réponse populaire. « Vingtième samedi de mobilisation », répétaient les médias, qui devront un jour réfléchir à leur bavure collective, « vingt et unième, vingt-deuxième, vingt-huitième »... Et il fallait s’émerveiller que le mouvement dure si longtemps même s’il était en panne depuis cinq mois.

Donc on se devait de croire sur parole les instituts de sondage, par ailleurs dénoncés par les gilets jaunes eux-mêmes, quand ils assuraient que le mouvement était soutenu par la moitié des Français. Il le fallait car nous étions, paraît-il, en présence d’un mouvement du troisième type, une mobilisation d’autant plus incontestable qu’elle était impossible à mesurer. Une insurrection de gens qui restaient à la maison mais descendaient moralement dans la rue ! Ce mouvement internet démodait, paraît-il, les soulèvements classiques genre CPE avec leurs manifestations rassemblant près de trois millions de personnes, et tant pis si l’Algérie démontrait qu’un peuple qui se lève, y compris à partir des réseaux sociaux, est un peuple qui se voit.

Mais pas en France. En France le mouvement gilet jaune ne se voyait plus que sur des chaînes d’information en continu capables de bâtir une édition spéciale à partir d’un monôme de cent personnes, et de quelques feux de poubelles qui mettent le feu à l’audimat.

S’il fallait ne pas entendre, s’il fallait ne pas voir, il fallait aussi ne pas comprendre. Surtout ne pas s’étonner qu’au bout d’un mois, la seule revendication de ce mouvement parait-il social, fut de se perpétuer au nom d’une exigence exclusivement politique : Renvoyer le Président de la République, éventuellement par le Ric, en lançant des ultimatums jamais suivis d’effet. L’un d’entre eux a même promis « l’Apocalypse » pour le 1er mai. Et il ne fallait pas rire de cet effet de manche courte, ni sourire des prophètes qui sur Facebook débitaient trois âneries à la minute, car c’eut été du mépris pour le peuple.

Bilan, le Président est encore là au soir des Européennes, mais eux n’y apparaissent pas. L’extrême-droite qu’ils ont largement soutenue, ou carrément rejointe, arrive en tête, et la France Insoumise qui s’est identifiée à eux a subi le redoutable effet du dégagisme. Malheur au Robespierre qui se croit du bon côté de la planche, un jour il s’y retrouve couché pour subir le couperet.

Mais prenez garde ! Evitez le contresens ! Ecoutez les objections ! Ne cherchez pas la trace des gilets jaunes dans le résultat des élections. Ce serait antinomique. Ce n’était pas leur truc. Elections piège à cons. Moins vous les trouveriez et plus ils y seraient. Plus on les dirait fragiles et plus ils seraient solides, et même indestructibles, ce qui est d’ailleurs cohérent : on ne peut détruire que ce qui est.

Reste une question. Un dernier sacrilège. Pourquoi traiter des gilets jaunes au lendemain des Européennes ? La réponse a l’air toute simple : parce qu’on en parle depuis six mois et qu’il faut bien tirer un bilan un jour ou l’autre. Parce que c’était une grande affaire. Un énorme événement. Du jamais vu dans l’histoire sociale de la France. Et qu’on ne peut pas conclure ce moment clé de l’histoire politique sans mesurer son influence.

Mais là je m’égare. J’aggrave mon cas. Si le bilan des gilets jaunes a l’air inexistant dans l’absolu, et carrément catastrophique pour la gauche, c’est qu’il est au-dessus des contingences électorales. Il est au-delà, comme Dieu dans son Olympe. Moins on le perçoit plus il est considérable. La preuve ? Ils seront dix ou vingt mille samedi prochain, pour leur 29ème acte, alors que dimanche dernier, dans les bureaux de vote, ils n’étaient que vingt-trois millions sept-cent-trente et un mille-deux cent cinquante-deux à s'être déplacés. Une bande de nuls insignifiants...

 

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