Macron-bashing, délit de faciès, et CV anonyme...

Il y a des moments de grâce dans la vie politique. Des anecdotes parfois, des mots lâchés sans y penser, mais qui en disent beaucoup plus long que tous les développements. A ce titre, le communiqué de presse de Didier Guillaume, président du groupe socialistes du Sénat, est une forme de chef d’œuvre.

Il y a des moments de grâce dans la vie politique. Des anecdotes parfois, des mots lâchés sans y penser, mais qui en disent beaucoup plus long que tous les développements. A ce titre, le communiqué de presse de Didier Guillaume, président du groupe socialistes du Sénat, est une forme de chef d’œuvre.

     Didier Guillaume est scandalisé par les critiques envers Emmanuel Macron, le nouveau ministre de l’économie. C’est son droit. Il n’est d’ailleurs pas le seul dans les allées du pouvoir. La défense du jeune prodige, surnommé « le Mozart de l’Elysée » dont il fut secrétaire général adjoint avant d’aller à la banque Rotshchild, est même devenu en quelques heures un élément de langage du gouvernement et de ses soutiens.

      Manuel Valls s’y est collé dès hier soir sur France 2, parlant de « symbole positif », et martelant sa conviction que « les étiquettes concernant le parcours de banquier d'affaires du nouveau ministre de l'Economie sont surannées ». Même message avec Michel Sapin, le Ministre des Finances, au micro de France Inter : « "On ne va pas porter une étiquette et, toute sa vie, être prisonnier de cette étiquette."

      C’est une manière de soutenir que Macron le libéral ne serait pas celui qu’on croit. Les convictions du nouveau Ministre, ce qu’il penserait, ce qu’il aurait dit, ce qu’il aurait fait jusqu’à présent, son goût pour la finance plutôt que pour l’Industrie, ne pèseraient pas sur les choix des prochains mois. Ne vous fiez pas aux apparences, dans son futur travail de Ministre, Macron ne dira pas ce qu’on fera, il fera ce qu’on lui dit. La parabole de l’habit qui ne fait pas le moine est désormais pulvérisée. Avec le nouveau locataire de Bercy, c’est le moine qui ne fait plus le moine.

      C’est là que Didier Guillaume entre en jeu, et donne à cette défense une dimension épique. A la manière des Monty Python qui chevauchaient des montures imaginaires dans « Sacré graal", il monte sur ses grands chevaux ! Il invoque l’image de la France qu’on abimerait « à force de dégrader l’image d’hommes et de femmes dévoués à leur pays ».

      Et il dégaine l’arme atomique : « Halte au délit de faciès ! ». Délit de faciès, carrément… On dirait du Fadela Amara, quand en pleine affaire de l’Epad, le 24 octobre 2009, la Secrétaire d’Etat à la politique de la ville avait cru bon d’enfourcher les principes supérieurs de la démocratie pour voler au secours de Jean Sarkozy, fils de son père : "Moi, j'aurais été sa conseillère, je vous le dis très franchement, je lui aurais conseillé de saisir la Halde (Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité), parce qu’on lui fait payer son nom, c’est ça la réalité ».

      Délit de facies ! Emmanuel Macron souffrirait des mêmes maux que les millions de jeunes Français des banlieues qui se plaignent des « contrôles au facies » et auquel le candidat Hollande avait d’ailleurs promis d’apporter une solution s’il devenait Président.

      Emporté par son élan, le Président du groupe PS au Sénat évoque un autre handicap dont souffrent les habitants des quartiers défavorisés : le CV ! Il s’indigne qu’on « préjuge d’une ligne politique en regard du CV d’un ministre » ! Le curriculum vitae, tellement important pour tous les Français, même pour un emploi précaire, ou pour un stage d’observation, le CV n’aurait pas de sens. L’examiner serait abusif. En tenir compte serait une atteinte aux libertés.

      De deux choses l’une. Ou bien Didier Guillaume a confondu les dorures du pouvoir et les souffrances de la France parce que la planète Sénat se serait détachée de la terre, ou bien le Président de groupe va déposer dans la foulée un projet de loi qui impose le CV anonyme. Ce jour là Manuel Valls ne pourra plus être soupçonné d’embaucher ses ministre en fonction de leur origine, ou de leur couleur…

      

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