Trente ans après ? Nous sommes encore français...

Attention, un anniversaire peut en cacher un autre. Il y a dix ans, la mort de Zyed Benna et Bouna Traore à Clichy-sous-Bois déclenchait la révolte des banlieues françaises. Vingt ans plus tôt, en octobre 1985, Le Figaro Magazine publiait une enquête apocalyptique : « Serons-nous encore Français dans 30 ans ? » Nous y sommes, et tout est faux dans cet état des lieux.

Attention, un anniversaire peut en cacher un autre. Il y a dix ans, la mort de Zyed Benna et Bouna Traore à Clichy-sous-Bois déclenchait la révolte des banlieues françaises. Vingt ans plus tôt, en octobre 1985, Le Figaro Magazine publiait une enquête apocalyptique : « Serons-nous encore Français dans 30 ans ? » Nous y sommes, et tout est faux dans cet état des lieux.

Étonnant plongeon dans cette France des années 80, vue depuis le pays de Renaud Camus, Éric Zemmour, Michel Houellebecq, voire Alain Finkielkraut, et de tant de responsables politiques : Robert Ménard, Nadine Morano, Christian Estrosi, Nicolas Sarkozy… La France du Grand remplacement, c’est ce pays dont, paraît-il, l’identité culturelle et génétique est sur le point d’être submergée par une population grise et noire, embrigadée sous la bannière de l’Islam. Une France par ailleurs en déclin économique et en faillite morale, dénoncée à longueur de semaine par Nicolas Baverez et ses émules.

Il se trouve que cette France contemporaine, qui se flatte de bousculer les tabous, de briser les omertas, de fustiger  la « bienpensance », ne brise strictement rien, ne révèle rien, ne découvre rien, ne bouscule aucune idée reçue et ne fait que bégayer des préjugés remis au goût du jour il y a trois décennies, quand la droite déjà décomplexée, et déjà stupéfaite d’avoir été battue aux élections présidentielles, se lâchait sans retenue en couverture du Figaro Magazine.

Le Figaro Magazine, 26 Octobre 1985 Le Figaro Magazine, 26 Octobre 1985

Qu’ont inventé nos déclinistes, quand Louis Pauwels, le directeur du magazine, parlait de « Sida mental » en 1986, ou que Philippe Sollers, en 1999, développait la même idée en dénonçant une « France moisie » ?

Et que professent Renaud Camus ou Éric Zemmour quand ils brandissent leur théorie du « Grand remplacement » sinon les idées fixes exposées par Jean Raspail dans son fameux article du 26 octobre 1985, avec sa Marianne voilée à la une : « Serons-nous encore français dans 30 ans » ? Au demeurant, Raspail ne faisait que radoter ses obsessions d’avant-guerre, développées dans un roman publié en 1973, Le camp des saints, dans lequel il décrivait une Europe submergée par des migrants du monde entier…

En 1985, Raspail prétendait s’appuyer sur la science ! Il travaillait avec un démographe, Gérard-François Dumont (qui déploie toujours ses prédictions effrayantes, notamment sur le site Atlantico). Et selon les statistiques de Dumont, la France serait mécaniquement dominée par une vague musulmane devenue majoritaire en 2015 parce que « le taux de fécondité des Françaises serait de 1,25 à partir de 1992 » et celui des « Maghrébines » était de 4,69 enfants par femme !

Muni de ce passeport scientifique, Raspail, comme ses petits-fils et petites-filles d’aujourd’hui, pouvait lâcher ses prédictions : « Le grand conseil des muftis, soufis, cafis, imams et autres recteurs d'instituts islamiques aura plus de poids que la conférence épiscopale. » Un peu plus loin, il imaginait de gigantesques manifestations : « Deux millions de personnes dans la rue pour exiger l'école libre… musulmane. » Sur le plan politique, le visionnaire annonçait encore que « le plus démocratiquement du monde, les musulmans s'empareront de villages, de départements, voire même de régions entières »

Il se trouve que « le taux de fécondité des Françaises » n’est pas de 1,25, mais qu’il atteignait 2,1 en 2012, et qu’il est l’un des meilleurs d’Europe. Il se trouve que les « Maghrébines » n’ont pas dans leurs gènes un taux de 4,69 mais qu’elles se rapprochent d’autant plus des femmes françaises qu’elles le sont devenues (une statistique de l’Institut américain Pew Research parlait pour elles d’une moyenne de 2,8 entre 2005 et 2010).

Il se trouve donc que la France “remplacée”, telle que l’annonçait Le Figaro Magazine en 1985, compte aujourd’hui 65 millions d’habitants, dont, selon le même Figaro, daté cette fois de février 2011, 4,7 millions de musulmans, soit 7,2 % de la population totale. Pour un grand remplacement, c’est une petite statistique. Ces chiffres n’empêchent pas Gérard-François Dumont de commenter, cette fois pour l’horizon 2030, « les défis imposés par le boom de la natalité des Musulmans », un « boom » totalement invalidé par deux chercheurs américains, Nicholas Eberstadt et Apoorva Shah, pour qui, au contraire, « dans l’ensemble des pays de culture musulmane, il a suffi d’une génération pour que les taux de fécondité s’effondrent ».

Trente ans après, les prédictions catastrophistes de Raspail et Dumont ressemblent donc à des superstitions. On y décèle des préjugés raciaux plutôt que des diagnostics. Ce qui apparaît dans ce fameux numéro du Figaro Magazine n’est pas le profil d’un pays malade mais bel et bien la permanence d’une France réactionnaire, recroquevillée sur ses peurs et sur ses préjugés.

Face à ces faits, la gauche aurait cependant tort de hausser les épaules en décrétant qu’il n’y a aucun problème avec l’intégration depuis les années 1980. La révolte des banlieues, il y a dix ans, est venue jeter sur le devant de la scène des déchirements qui durent encore, ou qui empirent. Quant à la religion et à son rapport avec la République, jamais les choses ne sont allées d’elles-mêmes, la loi de 1905 est là pour le rappeler. Que chacun reste à sa place, la République pour tous et Dieu chacun pour soi.

Un “détail” prouve d’ailleurs que rien n’est figé dans l’histoire d’un pays, ni son identité, ni sa culture, ni même ses religions. La Marianne maghrébine et dévêtue du Figaro Magazine ne correspond plus à la réalité, même fantasmée. Raspail, tout à ses identités essentialistes, n’a rien vu venir, et n’est d’ailleurs pas le seul. Sa Marianne arbore un voile clair, comme celui qu’ont toujours porté les musulmanes du Maghreb, puis de France, jusqu’à des années récentes. Il se trouve que ce voile se démode. Il a tendance à noircir, à l’image de celui qu’on porte en Arabie saoudite ou au Qatar. Cette évolution, qui dépasse de loin la France, ouvre un chapitre imprévu, religieux peut-être, mais surtout politique…        

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