Taubira face au racisme: silence on coule

C’est sans doute un signe des temps. Les « inquiétudes » de Christiane Taubira sur la société française ne retiennent pas l’attention. La ministre de la justice a été insultée deux fois en une semaine, par des propos racistes, elle s’est émue hier d’un relâchement public, mais personne ne l’a noté.

C’est sans doute un signe des temps. Les « inquiétudes » de Christiane Taubira sur la société française ne retiennent pas l’attention. La ministre de la justice a été insultée deux fois en une semaine, par des propos racistes, elle s’est émue hier d’un relâchement public, mais personne ne l’a noté.

       C’est un retournement spectaculaire. Il ressemble, dans le domaine moral, au retournement politique survenu dans les années 90, quand le Front National s’est mis à revendiquer le réel, au point d’en devenir une espèce de dépositaire officiel, et quasiment labellisé, le parti qui voyait juste et posait les bonnes questions.  

       Après cette OPA sur le réel, au nom du vrai peuple, de ses vraies revendications, et de ses vraies souffrances, voici donc venu le temps de l’OPA sur l’indignation.  Il y a peu de temps, les dérapages, souvent racistes, étaient un objet officiel d’indignation collective. Désormais c’est le Front National qui s’indigne contre les indignés, présentés comme des allumés, au point même de promettre des poursuites aux medias qui le classeraient l’extrême droite.

       Avec l’affaire Taubira le retournement vient d’atteindre un double apogée.

       Premièrement, alors qu’une candidate du FN dans les Ardennes, Anne Sophie Leclère, a repris les vieux poncifs du racisme ancestral pour attaquer la garde des sceaux, le Front National, qui n’a évidemment rien à voir avec sa candidate, ne s’excuse pas, n’arrondit pas les angles, ne fait pas le dos rond. Non ! Il s’indigne que dans un mouvement d’indignation, madame Taubira ait parlé de pensée mortifère et meurtrière, et il saisit la justice. Ainsi le procès ne sera pas celui du racisme, mais de la personne insultée par le racisme.

       Deuxième retournement, sans doute le plus symptomatique. C’est l’acceptation publique. La tolérance. Elle vient de la droite classique qui ne s’est pas privée, dans ses attaques contre la politique pénale de la garde des sceaux, de jouer sur des ressorts pas toujours clairs, et même clairement obscurs.

       Elle vient aussi de la gauche, tétanisée par l’idée que les postures morales ne finissent par renforcer le vote Front national. La gauche politique, intellectuelle, et associative, sans doute par peur de contrarier le peuple, s’est abstenue de toute indignation bruyante.

      Il y a vingt ans elle était en ébullition parce que Chirac parlait de bruits et d’odeurs, il y a quatre ans les associations antiracistes poursuivaient Brice Hortefeux pour ses propos déplacés à l’égard d’un militant maghrébin, et là, une ministre noire peut être comparée à un singe deux fois en une semaine, dont une fois par des enfants ; un curé, le père Xavier Beauvais, peut défiler contre le mariage homo en criant dans un porte-voix « Y’a bon Banania, y’a pas bon Taubira », mais ce serait une anecdote. Il faudrait ne pas remarquer.

      Etre prudent, comme dans le métro, quand quelqu’un est attaqué par des voyous, et que tout le monde se contente… De regarder ses chaussures.

     

     

 

 

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