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Billet de blog 16 nov. 2021

Conseil du 19 octobre : moins de service public et plus d’achat boursier

Le conseil d’administration du 19 octobre a mis au jour deux dossiers importants : l’évolution des missions de service public et un nouveau schéma industriel du courrier. Pendant ce temps-là, direction continue à jouer au Monopoly des acquisitions en achetant 21 % d’une entreprise basée dans les Émirats arabes unis.

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Missions de service public : nous vendre du moins bien pour faire soit-disant mieux

Ce conseil d’administration a passé en revue une nouvelle fois les évolutions prévues sur les 4 missions de service public, avec un focus sur le Service Universel Postal. 

Aménagement du territoire

La compensation de cette mission s’élève à 174 millions en échange d’objectifs de services rendus au « client » (une dotation budgétaire de 74 millions vient compenser la perte de dégrèvement fiscal due à la réforme de la CVAE — voir dessous).  


Pendant ce temps-là, les fermetures des bureaux de poste continuent dans une certaine opacité et un manque flagrant d’explication. De nombreux maires insistent sur l’absence de transparence des décisions postales en mettant les élu·e·s devant le fait accompli. 


CVAE et fonds de péréquation 

La cotisation sur la valeur ajoutée (CVAE) est due par les entreprises et les travailleurs indépendants à partir d’un certain chiffre d’affaires.

La Loi de finances de 2021 a conduit à une baisse de 7 milliards de la CVAE.
Or le fonds de péréquation pour l’aménagement du territoire était financé notamment par les abattements dont La Poste bénéficiait sur la CVAE (les abattements étaient alors reversés dans le fonds de péréquation). La baisse d’impôts des entreprises fait baisser indirectement le fonds



Transport et distribution de la presse

Le ministère de la Culture a annoncé une évolution sur le transport de presse qui occasionnera les grands changements suivants :
– l’instauration d’un tarif unique pour tous les services de presse aligné sur le plus élevé.
– une aide à tous les porteurs de presse
– À partir de 2024, une baisse progressive de l’aide à l’exemplaire posté prendra place dans les zones denses pour aller vers une incitation au portage dans celles urbaines. 
Le président du comité est passé rapidement sur la question du modèle social le qualifiant « d’hétérogène et disparate », un euphémisme pour un secteur où les salarié·e·s sont payés à la tache, dans des conditions de travail difficiles.

Cette remarque est assez cynique. La Poste a eu pendant longtemps une filiale de distribution de presse basée sur le même canevas que les autres entreprises du secteur. La Poste voudrait nous faire croire maintenant qu’elle avait essayé d’introduire un nouveau modèle social. Facile de réécrire l’histoire quelques années après.

Franck Gervais, président du comité de service public du Conseil d’administration, augure un bénéfice sur les salariées du secteur. La professionnalisation et l’industrialisation dans ce secteur porteraient selon lui une exigence d’une amélioration du modèle social (sic). 

Accessibilité bancaire 

Pour le comité, La Poste est le seul opérateur capable de prendre en charge cette accessibilité. La Banque Postale est surtout « la banque refuge » pour les plus pauvres qui sont refoulés de tous les autres établissements bancaires. 

Plus inquiétant, le président du comité souhaite que LBP améliore son efficacité dans « l’exécution » de ce service public : des propositions seront faites « afin qu’elle demeure exercée dans des conditions économiques soutenables et des modalités opérationnelles adaptées aux capacités de la clientèle. » 

On sait très bien que leurs améliorations auront deux conséquences : la baisse du service public et la dégradation des conditions de travail du personnel. SUD PTT réaffirme le besoin d’un service bancaire de base gratuit accessible à toutes et tous sans discrimination.

LE SERVICE UNIVERSEL POSTAL ET SON AVENIR 1

Depuis des années, La Poste doit se conformer à un indicateur clair : le taux de distribution du courrier en J+2. Philippe Dorge a cependant précisé que le J+3 correspond à la réalité, la distribution ayant lieu en moyenne sur 3,2 jours. Un petit tour de passe-passe, alors que les objectifs de La Poste sont basés sur le J+2.
On assiste à une vraie opération de communication mise en place autour du J+3 pour faire avaler la pilule tranquillement avec les conséquences sociales induites.
Des travaux sont en cours au sein de la BSCC pour élaborer un schéma industriel qui se repose sur le J+3. Il devrait selon la direction de la BSCC être présenté rapidement.

Sur ce service public, pour le Président de la commission tout est avant tout une démarche marketing. Pour cela, La Poste a effectué un grand questionnaire auprès des client·e·s pour recueillir leurs attentes (à la fois pro et particulier) :
Ce qui ressort de l’enquête (que l’on n’a pas eue en main, comme d’habitude) :
Le courrier ne disparaîtra pas. Dans certains secteurs, il pourra même augmenter : juridique et comptabilité par exemple. 
Les Services associés vont devenir plus prépondérants que le prix. 
Ce qui est important c’est le service et non pas la rapidité. 
L’Offre centrée sur un délai tenu de J+3 satisfait 65 % des consommateurs.
Enfin, la gamme devra s’adapter et s’articuler autour des entreprises qui accepteraient une hausse des prix si le service est fiable et que l’indemnisation va de pair.

Toutes les réponses ont été dès le départ orientées, surtout que tout cela base sur un principe : considérer l’approche de ce service public par le prisme du marketing et sur une fausse idée : besoin du client. Or, il n’existe pas et ce sont, avant tout, les entreprises qui le créent à chaque fois

Nouveau schéma industriel du colis : Pour qui et pour quoi ?

Face à la montée du colis (croissance de 8 à 10 % du colis par an), la direction a présenté un nouveau schéma industriel.

Elle annonce de nouvelles PFC sur Toulouse, Cavaillon et Lyon et dans l’est et une création dans l’Ouest et la fermeture et la rénovation d’anciennes plateformes. Elle envisagerait d’implanter directement des ACP sur ces PFC (un peu sur le modèle Amazon) comme la création de PPDC multiflux (par quelquefois la transformation de PIC) et d’ACP. 

Pour l’instant, aucune donnée fiable n’existe sur les différenciations ACP et PPDC multiflux. Sur la question des PIC et du tri des colis, le directeur de la BSCC a indiqué qu’il n’y avait pas de projet d’investissement dans les PIC. L’apparition des tris du colis en PIC ne se poserait donc pas pour le personnel de la maison-mère.

La direction de la BSCC justifie ce plan (chiffré à 450 millions d’euros) par une baisse du coût unitaire du colis et donc une augmentation des marges futures. 2
Ces gains seront :
de 13 % sur le transport (mise en place des caisses mobiles avec plus de colis dans le camion)
de 9 % en PFC (liaisons directes en J+1)
de 2,5 % sur la mise en livraison des colis en PPDC et ACP. (Augmentation des points d’injection)

Elle le justifie également par la création de 500 emplois et la diminution de la sous-traitance de 20 à 11 %. Pour elle, la modernisation ferait baisser les accidents de travail dans les nouvelles structures. Pour le directeur de la BSCC, ce schéma industriel permettrait la sauvegarde de 7000  emplois de facteurs/factrices.

Or deux problèmes sur ces affirmations : 
il n’y a aucune garantie d’embauches de CDI postier·e·s maison-mère. En effet, le Président de la BSCC a souligné qu’un CDI intérimaire était mieux disant qu’un intérimaire en mission courte.
Les chiffres de sous-traitance demandent aussi à être un peu explicités, la direction annonçant déjà dans les CDSP 11 % de sous-traitance. Cette dernière serait restreinte à MEDIAPOST et VIAPOST (dans ce cadre rentrent les centres de tri et de distribution de colis qui commence à fleurir dans la filiale).

Le projet est sûrement joli sur le papier, mais ne dit rien ou très peu du volet social, tout en étant flou sur le dossier stratégique global. Reste un angle mort dans cette présentation : la répercussion des gains du secteur pour les colipostier·e·, mais aussi pour l’ensemble des postier·e·s. Avec un boom du colis, nous devrions voir les effets sur nos feuilles de paye. Or, depuis le COVID, cela a plutôt était l’inverse. 

L’élu SUD s’est abstenu sur ce vote.

Nouvelle participation dans le colis express et rachat total de la CNP  : Monopoly à haut risque ?

Aramex : un eldorado ?

Le patron de DPD par un communiqué a annoncé l’acquisition de 21,6 % d’Aramex, entreprise basée dans les Émirats arabes unis et détenue par un peu moins d’un tiers des actions par un fonds souverain (ADQ).
Pour effectuer cet investissement, GEOPOST a dû sortir pas moins de 330 millions d’euros. Cet achat serait justifié par une présence importante d’ARAMEX sur deux secteurs géographiques où la holding est absente : le Moyen-Orient Maghreb et l’Océanie. 
Cette participation pose quelques problèmes. Telle une multinationale quelconque, Le groupe La Poste multiplie les acquisitions et investissements à l’international en désertant le service public sur le territoire. Mais ce n’est pas nouveau puisque c’est la politique du groupe depuis des années qui s’est accentuée depuis la montée au capital de la Caisse des Dépôts. `

Plus inquiétante est la question des répercussions géopolitiques et géostratégiques de cette opération. Les Émirats arabes unis restent un pays “controversé” sur les droits humains : Droit de la femme et LGBTQI+ en berne avec des attaques assez répétées contre ces minorités, mises au silence d’opposants politiques quand ils ne sont pas incarcérés dans les prisons du Royaume. On ne peut pas dire que nous avons affaire à des enfants de chœur. On peut penser que le Groupe ne se contenterait pas à terme d’une part minoritaire dans cette entreprise du Moyen-Orient et qu’elle ressortira le chéquier dans un temps prochain. 

Cette opération pose donc pas mal d’interrogations sur le plan économique, mais aussi politique : en côtoyant un fonds souverain, le groupe pourrait être instrumentalisé sur le terrain géopolitique.

CNP : la suite logique de mandarine

La direction n’a pas attendu Mandarine pour sacrifier un service financier public sur l’autel des résultats. Le projet Mandarine a constitué une étape de plus dans cet objectif de développement des profits avant tout. 
  
Depuis début octobre, la direction de LBP e a entamé des discussions avec la BPCE pour racheter l’ensemble des actions qu’elle détenait. LBP a aussi annoncé, dans un communiqué de presse, vouloir acquérir les 21 % d’actions “flottantes”3. Le Coût total probable de l’opération s’élèverait, à terme, entre 5 et 6 milliards d’euros. Mais la note finale reste encore un peu floue4 .  Cela sera accompagné dans un futur assez proche d’un transfert des filiales IARD vers la CNP. Elle deviendrait l’unique canal de production assurantiel en renforçant la main de LBP sur ces derniers. 

Cette opération se situe dans la continuité de l’opération Mandarine. La direction du Groupe avait vendu cette opération et ses suites comme une révolution. Cette opération devrait générer en cumulé 1 milliard d’euros de dividendes supplémentaires pour les actionnaires et 2,3 milliards d’euros de résultat net de la banque. 

Pour l’instant, ce ne sont que les actionnaires qui en voient les premiers effets. Pour les postier·e·s de la Maison-Mère, c’est ceinture depuis des années. La cerise sur le gâteau pour la ligne-conseil bancaire c’est la baisse constante de la Rémunération Variable Bancaire et une celle de leur pouvoir d’achat.

Le Président de La Poste a essayé de justifier l’intérêt de l’opération pour les postier·e·s sur deux plans :
une partie de ses résultats vont impacter l’intéressement et donc bénéficieront aux postier·e·s. C’est factuellement vrai, mais ce sont avant tout les mêmes qui vont en percevoir la plus grosse part. Comme pour le colis, les postier·e·s de la première ligne n’en recevront qu’une portion congrue. Au vu des dernières années, on peut même se demander si la direction ne va pas trouver un petit tour de passe-passe pour encore faire baisser l’intéressement.
La deuxième c’est de rééquilibrer les pertes de la banque de détail. Présenter une opération boursière pour permettre de sauver des emplois, ce n’est pas la première fois qu’une direction d’entreprise nous fait le coup. Et à chaque fois, on ne peut pas dire que cela se soit bien fini. Avec un tel schéma, ce fameux pôle financier public que veut nous vendre la direction va clairement laisser de côté la clientèle particulière.  

La direction a déclaré vouloir sortir CNP de la cotation, mais uniquement parce qu’elle n’avait rien d’avantageux. Cette présence sur les marchés boursiers a précipité la convocation d’un conseil d’administration extraordinaire le 27 octobre. Depuis début octobre, parallèlement aux discussions entre les deux banques, le cours de l’action s’est envolé de 10 % d’augmentation. Conséquence logique, l’AMF (Autorité des Marchés Financiers) se penche sur cet épisode qui mènera peut-être une enquête pour établir si des fuites ont eu lieu. 

Pour toutes ces raisons, l’élu SUD PTT a voté contre ce projet.   

1 Le gouvernement a confirmé que la dotation sera de 520 millions au titre de cette année. Pour rappel, 480 millions vont dans les comptes de la BSCC et 40 millions au titre du réseau, mais qui sont mis sur une ligne budgétaire à part, le Réseau n’ayant pas de compte en propre Cela va changer car depuis juillet le Réseau a été fusionné avec la branche numérique dans un fourre tout grand public. 

2 soit un gain net de 14 cts d’euros par colis en comptant une inflation de 0,08 cts pour le coût unitaire

 3Actions susceptibles d’être échanger sur le marché boursier.

4 Au vu des aléas possibles autour de l’opération (notamment sur les prix de l’action et la revente des filiales ASSET Management à BPCE)

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