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Ecrivain et éditeur, Auteur de "Le temps des salauds", éditions Divergences, 2025

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Billet de blog 20 janvier 2026

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Le Grand Continent, ou la géopolitique mondaine des petits Machiavel de notre temps [2]

Soucieux d’éclairer les citoyens sur l’état du monde, Le Grand Continent entretient souvent la confusion générale et dissimule (assez mal) un agenda politique et idéologique au service du pouvoir.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Pour lire la première partie de ce texte, cliquez ici.

Créé en 2019 par trois élèves de l’Ecole normale supérieure, Gilles Gressani, Ramona Bloj et Mathéo Malik, Le Grand Continent est très vite devenu un acteur incontournable de la réflexion et de l’analyse géopolitiques. Cette revue en ligne, adossée à un « centre de recherche indépendant », publie aussi des ouvrages chez un grand éditeur parisien et organise de nombreux débats et rencontres publiques ainsi que des événements prestigieux, tels que Le Grand Continent Summit.

Très active, l’équipe est parvenue à construire autour d’elle un réseau impressionnant de collaborateurs et correspondants du monde entier, où l’on trouve des enseignants et chercheurs, mais aussi des avocats, des ambassadeurs en exercice (ou non), des représentants de fondations et d’ONG, des patrons de think tanks, des ministres en exercice (ou non), des conseillers et membres de cabinet, des hauts fonctionnaires, des économistes, des députés, des magistrats, etc. Il semble bien que tous les acteurs du pouvoir politique, technocratique, juridique, diplomatique soient représentés au Grand Continent.

La qualité de nombreuses contributions est indéniable : avec un tel réseau international de contributeurs, Le Grand Continent peut offrir des analyses détaillées de résultats d’élections dans de nombreux pays du monde, des données précises et chiffrées sur des secteurs économiques ou des flux commerciaux, des compte rendus informés et critiques de sommets internationaux ou régionaux, des focus précieux sur des conflits parfois sous-médiatisés, des critiques de livres parfois non traduits en français, etc.

A travers la masse des articles publiés, il est cependant difficile de se faire une idée précise du projet du Grand Continent, et le court texte qui présente l’intention éditoriale est en réalité un peu… court. Face à un état du monde, « de moins en moins compréhensible », la revue se veut « structurante, non structurée». Son objectif est de « configurer le débat politique, en l’orientant à travers des formalisations soutenues par un effort théorique, en l’intensifiant par des perspectives informées et en reflétant une véritable diversité. » On ne peut pas dire que, formulée ainsi, l’intention brille par sa clarté.

Les choses deviennent plus compréhensibles quand son fondateur le plus médiatisé, Gilles Gressani, explicite le propos dans un quotidien économique : « Quand on aborde un sujet, on essaye d’être structurant et pas structuré. Le but n’est pas de prendre position. Pour faire une revue aujourd’hui dans une époque où tout est en transformation, il ne faut pas être positionné idéologiquement, mais essayer d’aller chercher des pièces de doctrine, des éléments de fond qui servent à expliciter comment fonctionnent les nouveaux clivages ».

Refuser l’idéologie permet souvent de gagner immédiatement ses galons d’objectivité, d’empirisme, d’intelligence et de respect du pluralisme. Mais les années nous ont appris à nous méfier de ce genre de déclaration d’intention : nous savons désormais que le « refus des idéologies » est une pièce maîtresse de la rhétorique de l’idéologie centriste libérale européenne qui occupe le pouvoir dans les démocraties du continent depuis des décennies.

Gilles Kepel, l’un des protecteurs du Grand Continent dès ses débuts, a eu le mérite de formuler les choses de manière plus rugueuse : selon lui, « Le Grand Continent est aussi un antidote au poison de l’idéologie qui intoxique l’université en sciences humaines ». On ignore si Gilles Kepel faisait référence au « wokisme » ou au « marxisme » que l’extrême droite et la droite patronale et intellectuelle se font toujours une mission d’accuser de tous les maux, mais les enseignants, chercheurs et étudiants de l’université publique ont dû apprécier.

Gilles Gressani le répète sur tous les tons, le diagnostic de l’époque tiendrait au fond en une formule que la revue entend expliciter à travers son projet éditorial : nous serions désormais entrés dans une période d’« Interrègne », un mot un peu stylé qu’il emprunte à Gramsci pour qualifier ce qu’on appelle couramment une « époque de transition ».

Pourquoi pas ? Il s’agirait alors d’en préciser d’abord les bornes chronologiques. Dans les propos des fondateurs, la crise du Covid et la guerre en Ukraine se disputent la place, sans qu’on comprenne bien quel rapport les deux événements peuvent bien entretenir. Le titre du premier volume de la collection du Grand Continent signale bien le flottement : Politiques de l’interrègne: Chine, pandémie, climat. Au fond, on se demande si la date du début de cet Interrègne ne correspond pas tout simplement à celle de la création… du Grand Continent.

Le moins que l’on puisse dire est que cet « Interrègne » échappe à toute tentative de caractérisation précise et un peu rigoureuse. Dans l’introduction au volume cité, Gilles Gressani et Mathéo Malik écrivent dans une langue quelque peu imagée que « nous vivons dans une crise qui a des formes innombrables et qui semble inévitable. Nous agitons beaucoup de mots pour la décrire : la fin, le désordre, l’effondrement, le chaos parasitent notre vision. Le temps, on le sait - c’est même sûr - est sorti de ses gonds. Interrègne : vacance d’une fonction. Interruption plus ou moins longue. Tendance d’un monde en pleine restructuration mais que l’on ne parvient pas à décrire, à transformer ou arrêter. »

Bref : on n’y comprend rien. Et, avec ce genre de phrases qui pourraient remplir des pages et des pages, on se situe quelque part « entre l’indémontrable et le même pas faux », comme disait Pierre Bourdieu. Certes, il faut bien reconnaître qu’il n’est pas simple de repérer dans l’actualité frénétiques des dernières années. Mais, plutôt que de formuler des propos vagues, mieux vaut parfois prendre le temps de réfléchir (en silence) à des hypothèses d’intelligence du monde un peu plus robustes, et plus sobres.

Le Grand Continent consacre une place très importantes aux idées, et plus précisément à ce qu’il appelle les « pièces de doctrines », une catégorie phare de la revue. Dans son souci d’éclairer les nouveaux enjeux et de proposer des nouvelles catégories de pensée, il expose nombre d’analyses de chercheurs et spécialistes issus de l’université - le réseau et la culture des animateurs du Grand Continent leur permet, là encore, de publier des articles précis et informés.

On est plus sceptique en revanche sur les têtes d’affiche de la revue qui viennent eux aussi apporter leur « pièce de doctrine » à l’édifice du Grand Continent : les nombreux dirigeants politiques européens (en exercice ou non), ministres, conseillers, hauts fonctionnaires, etc. C’est ainsi que (pour en rester aux auteurs français) le ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot propose en octobre 2025 une dissertation poussive sur le thème éculé de la « fatigue démocratique » à partir d’un portrait personnel du général La Fayette.

L’ancien ministre Bruno Le Maire, reconverti en « conseiller stratégique extérieur » pour une entreprise néerlandaise de semi-conducteurs, s’invite en mars 2025 dans le débat géopolitique. Il s’interroge dans Le Grand Continent sur « ce que peut l’Europe » face à l’« âge de la folie [qui] gagne les Empires autour du continent » et au « schisme d’Occident ».

De son côté, en décembre dernier, l’ancien patron de l’OMC Pascal Lamy devenu, entre autre, président de la branche Europe d’un groupe de produits de loisir (notamment des mini-yachts), part en quête d’une « anthropologie européenne » pour « retrouver le commun ». Un texte qui a rejoint très vite l’interminable liste de ces tribunes verbeuses sur l’unité-et-l’identité-de-l’Europe qui paraissent régulièrement dans les grands journaux du continent.

De tous ces textes et de quelques autres, le lecteur retiendra que n’est pas Kissinger qui veut, et qu’il faudra un peu plus, en guise de doctrine, pour asseoir une réponse européenne digne de ce nom aux agressions en cours.

La revue s’est surtout illustrée en donnant une place particulière et éminente aux « doctrines », manifestes et autres écrits de Pieter Thiel, Curtis Yarvin, Marc Andressen ou encore Sam Altman, les nouveaux prophètes de la Tech et gourous libertariens-trumpistes. Même si ces textes semblent assez loin de l’idée qu’on se fait d’une « pièce de doctrine » (pour tout dire, on a du mal à les prendre tout à fait au sérieux), on se dit que Le Grand Continent ne fait pas là un travail inutile. Il est certain que si les dirigeants de l’époque avaient été plus nombreux à lire Mein Kampf à sa sortie en 1925, le sort de l’Europe aurait - peut-être - pris une autre voie. Après tout, connaître ses ennemis est la première étape sur le chemin du combat et de la riposte.

Illustration 1

Pour cette raison, il n’était pas non plus absurde de réunir certains de ces textes et manifestes et de les adresser au plus grand public. C’est chose faite avec L’Empire de l’ombre, Guerre et terre au temps de l’IA, un ouvrage collectif qui paraît en avril 2025. Le lecteur découvre alors que les élucubrations de ces « techno-césaristes », comme les appelle Giuliano da Empoli dans sa préface, se trouvent étrangement traités au même niveau éditorial que les contributions des experts et spécialistes. Comme si, dans la table des matières d’un ouvrage consacré au nazisme, un extrait de Mein Kampf avait un statut identique à celui d’un article d’historien de la période - tout éditeur sensé aurait pris la précaution de les présenter comme des « documents ». Mais non, ces délires sont livrés tels quels, sans aucune introduction ou avertissement au lecteur, sans note de commentaires, comme si toute cette prose, livrée brut, devait être prise à la lettre.

On pardonnerait aisément l’erreur éditoriale, même si, circonstance quelque peu aggravante, la rédaction du Grand Continent n’avait pas publié dans le même livre un extrait de d’Hypnocratie, un livre généré par l’IA dont l’auteur fictif Jianwei Xun est très sérieusement présenté comme « l’un des plus brillants philosophes de sa génération ». A la décharge des éditeurs, ils n’ont pas été les seuls à avoir été abusés….

Le problème est en réalité plus sérieux, au-delà même du livre en question. En effet, cette pratique de publication par Le Grand Continent de « pièces de doctrines » pose un problème méthodologique et scientifique plus ennuyeux lorsqu’on parle sérieusement de relations internationales. Elle dénote au fond un biais très idéaliste ou intellectualiste - autrement dit, qui accorde toute force aux idées dans l’explication des événements historiques.

De fait, la rédaction du Grand Continent publie ces textes sans, d’une manière ou d’une autre, interroger la réelle influence de toutes ces « doctrines ». Or, à la lecture de L’Empire de l’ombre, tout étudiant en première année à l’Université saurait mesurer la distance entre ces textes millénaristes et hallucinés venus de la Silicon Valley et la réalité concrète des jeux de pouvoir et des circuits de décision en vigueur à Washington. Et il saurait faire l’effort de mettre les doctrines à leur juste place, sans conclure qu’une idée fabrique sans détour une politique. Il saurait peut-être aussi - c’est de notoriété publique à Washington - que le Président Trump, dans l’exercice quotidien de son mandat, ne lit absolument rien - et qu’il préfère toujours de bonnes images, un graphique ou une vidéo au plus concis des mémos rédigés par son staff (son ghost writer repenti avait publiquement douté que Trump ait même pu lire un seul livre de toute sa vie d’adulte).

Les « Lumières sombres », ainsi qu’on appelle ce nouveau courant culturel de la droite radicale aux Etats-Unis, méritent la plus grande des attentions. En prenant garde, cependant, à ne pas leur donner l’importance qu’elle n’ont pas (encore). On peut douter que l’Histoire reconnaisse à Curtis Yarvin, Sam Altman ou Pieter Thiel l’aura et la postérité de Voltaire de Condorcet ou de Rousseau. En revanche, il est certain qu’offrir un telle visibilité à leurs idées et à leur influence sur le cours des événements contribue à crédibiliser leurs délires. Et dans l’époque que nous traversons, prendre pour argent comptant les propos de prophètes de l’Apocalypse expose au risque de se laisser aller à une sorte de fascination assez perverse pour ces nouveaux génies du mal. Et de finir par se laisser prendre à leur « jeu », d’intégrer, voire de valider, leur « pensée ». Ce qui n’était sans doute pas l’objectif recherché.

(Ces derniers temps, l’actualité vénézuélienne a mis cruellement en lumière les limites de ce genre de biais intellectualiste. Dans un article publié à chaud sur le site de la revue, « Géopolitique hémisphérique », un universitaire décrypte les propos comme toujours passablement confus du Président états-uniens dans le but d’y repérer les bribes d’une « doctrine Trump », inspirée de la célèbre Doctrine Monroe… Mais il omet de s’attarder plus prosaïquement sur le rôle du Secrétaire d’Etat Marco Rubio, un anti-castriste obsessionnel qui pourtant s’est révélé absolument central dans la décision de kidnapper le président Maduro. Parfois, la lecture de la presse avec un regard de sociologue permet d’éviter de se fatiguer à construire des cathédrales théoriques.)

Devenu le « mage », la vitrine et l’ambassadeur du Grand Continent, Giuliano da Empoli a fait des émules au sein de la rédaction. Alessandro Aresu, un philosophe, italien lui aussi, et directeur scientifique de l’École de politiques publiques de Rome publie en août 2025 le récit fictif d’une rencontre à huis clos entre Wang Huning, un dirigeant historique du PCC, et Xi Jinping avec des chefs d’entreprise chinois.

Comme chez Empoli, la fiction fait entrer le lecteur dans les antichambres de l’Histoire pour lui faire côtoyer les puissants de ce monde et lui faire apercevoir ce qui se joue dans ce théâtre d’ombres. Là encore, on laisse au lecteur le loisir de découvrir ce texte passablement farfelu. On comprend qu’une revue aussi sérieuse que Le Grand Continent propose, de temps à autre, des moments plus récréatifs et plus légers. En revanche, on se demande ce qui obligeait les rédacteurs à écrire dans le texte de présentation de l’article que « pour comprendre où est la Chine aujourd’hui, il faut passer par la fiction ».

En réalité, ce genre d’initiative n’est pas sans lien avec la place que la littérature occupe dans leur entreprise d’éclaircissement des sombres nuées que traverse l’époque. Et que cette revue soit née à l’Ecole normale supérieure, à l’initiative de jeunes gens formés aux Humanités les plus classiques, ne tient pas du hasard.

Car la littérature est très présente dans le Grand Continent. On y trouve d’excellentes contributions et des conversations intéressantes avec nombre d’écrivains, de Jean Echenoz à Marie N’Diaye en passant par Pierre Michon.

On ne reprochera pas à la revue leur choix d’auteurs très installés, notamment les prix Nobel : le Grand Continent est une revue de géopolitique, et non une revue littéraire d’avant-garde. Cependant, le site réserve quelques surprises, comme l’hommage absurde à la carrière d’écrivain de l’ancien président Valery Giscard d’Estaing. Quant au romancier et homme politique péruvien Mario Vargas Llosa, il a fait l’objet de sept articles (de lui ou sur lui). Ce qui semble assez cohérent avec l’esprit de la revue : un intellectuel et écrivain devenu politique (ou, comme dans le cas de Giscard, l’inverse) incarne sans doute un idéal de vie et de carrière chez de jeunes intellectuels parisiens fréquentant les allées du pouvoir. Le plus surprenant est qu’à propos de Vargas Llosa, le Grand Continent ne rappelle pas les engagement tardifs du grand écrivain candidat malheureux à la présidentielle péruvienne, son soutien à l’extrême droite chilienne, à Jair Bolsonaro et à Javier Milei… A force de résumer l’extrême droite globale à des « pièces de doctrine », on oublie de regarder la scène politique réelle, et on s’abstient de repérer les mouvements du décor et les déplacements des acteurs.

En France, de longue date, la littérature et la diplomatie traînent ensemble au buffet des mêmes réceptions d’ambassade, qu’on pense à Saint-John Perse et Paul Claudel ou, plus récemment à Dominique de Villepin - dont l’oeuvre poétique est moins inspirée. C’est donc sans surprise que Le Grand Continent décerne depuis 2021, chaque hiver, un prix Grand Continent au cœur du Mont Blanc, entre l’Italie, la Suisse et la France, au sommet de la Pointe Helbronner « à 3 466 mètres d’altitude », est-il bien précisé.

(Sans doute un brin jaloux, le Quai d’Orsay n’allait pas se laisser distancer, et a décidé de créer en 2025 son propre prix littéraire. Comme il est écrit sur le site du ministère, les heureux lauréats « se verront proposé (sic) une résidence d’une semaine en ambassade, pour partager au quotidien la vie et les activités d’un ambassadeur ou d’une ambassadrice, à l’issue de laquelle ils pourront laisser une trace sous la forme de leur choix. »`On attend avec impatience ces passionnants récits de cocktails et autres intrigues d’alcôves.)

En novembre 2020, moins d’un an après la création du Grand Continent, le Président Macron choisit la revue pour exposer sa vision du monde dans le cadre d’un long entretien sans surprise intitulé : « La doctrine Macron : une conversation avec le Président français ». La revue ne pouvait espérer meilleure publicité pour son sujet (les « doctrines ») et ses formats (les « conversations ») de prédilection.

Le monde de la géopolitique pratique de longue date le mélange des genres, et ne s’interdit pas de brouiller la frontière avec le monde des décideurs - c’est peut-être même le coeur de son identité. Le Groupe d’études géopolitiques, dont émane Le Grand Continent est présenté par ses fondateurs comme un « centre de recherche indépendant ». On est donc un peu étonné que le plus médiatiques d’entre eux, Gilles Gressani, se retrouve un an après sa création à animer une table ronde de think tank à l’Élysée pour préparer la présidence française de l’Union européenne. Qu’il participe désormais aux fameux dîners du Siècle, ce haut lieu de l’entre-soi parisien dont l’objectif officiel est de bâtir « un pont entre des mondes qui s’ignorent trop en France (politiques, hauts fonctionnaires, journalistes, industriels, banquiers) ». Et qu’il tient une chronique hebdomadaire dans la matinale de France Culture depuis l’été dernier.

Il n’est jamais facile, à moins de disposer d’outils sophistiqués, de mesurer précisément l’étendue et le fonctionnement d’un réseau. En revanche, cet extrait de l’enquête que La Lettre, une publication très informée, a consacré au think-tank-revue donne un aperçu assez parlant du petit monde du Grand Continent : « Lors d’un petit déjeuner organisé le 27 février [2025] à l’École normale supérieure, le député Renaissance David Amiel et l’économiste Shahin Vallée ont présenté leurs propositions de réplique à Donald Trump, devant Clémence Lenoir, conseillère d’Emmanuel Macron, Alexandre Pointier, directeur de cabinet de Laurent Saint-Martin, et Muriel Lacoue-Labarthe, une ancienne du Trésor très écoutée par le premier président de la Cour des comptes, Pierre Moscovici. Le futur secrétaire général de l’Élysée, Emmanuel Moulin, était également dans l’assistance. »

L’enquête de La Lettre s’étend longuement sur les nombreux soutiens financiers, publics (ministère des affaires étrangères, ministère des armées) et surtout, privés. Les nombreuses activités du Grand Continent passent par des partenariats avec de nombreuses entreprises dans des secteurs très divers, dont certains interrogent plus que d’autres : « Tel était le cas, par exemple, de La Fabrique Défense, un salon organisé en 2020 et 2022 par le ministère des armées, avec le soutien de l’écosystème militaro-industriel, afin de “consolider l’émergence d’une culture stratégique européenne commune en renforçant le lien entre les forces armées et les écosystèmes académiques tels que les instituts de recherche, les universités et les think tank”. » En matière d’« indépendance », on peut assurément mieux faire.

Le Grand Continent n’est donc pas un observateur tout à fait impartial des désordres de ce monde. Il participe, en réalité, à la construction de la réponse du bloc central européen et libéral, qui traverse aujourd’hui une forte crise d’hégémonie sur tout le continent. Si la crise externe est patente avec les agressions, intimidations et autres ingérences russes et états-uniennes, elle se double d’une crise interne, dont les défaites successives du bloc macroniste aux élections européennes puis législatives de 2024 ont constitué presque un cas d’école.

La lecture de quelques articles de la revue le confirment amplement, Le Grand Continent veut incarner la relève : identifier la menace, mais aussi imaginer l’avenir, c’est-à-dire élaborer une stratégie de survie pour le régime de gouvernance néolibéral des élites européennes - une Fondation Saint-Simon de la géopolitique européenne, en somme. L’opération permet ainsi de resservir les vieilles recettes et les mêmes plats néolibéraux en les accommodant avec les ingrédients à la mode.

Exemple parmi d’autres, un tout jeune Inspecteur des finances publie en octobre 2025 un article au titre stupéfiant : « Manifeste pour un DOGE de gauche », parce que « l’efficacité ne peut pas être le privilège d’Elon Musk, la gauche doit partir d’une nouvelle utopie : une réforme radicale de l’État ». Pour mémoire, le DOGE (Département de l’Efficacité gouvernementale en français), dont la direction a été confiée au patron libertarien de X, était le bras armée de Donald Trump pour sabrer dans les dépenses publiques fédérales avec une brutalité dont on se souvient encore.

Un mois avant sa dissolution aux Etats-Unis, un haut fonctionnaire à l’esprit provocateur s’amuse donc à défendre l’idée d’un DOGE de gauche en Europe, et en France en particulier : « Un DOGE progressiste inverserait le paradigme libertarien : l’efficacité n’y serait pas synonyme de retrait mais de réallocation stratégique ». Quant à la méthode, de l’aveu même de son auteur, « elle ne surprendra personne ». Et pour cause, c’est la soupe que la technocratie néolibérale nous sert depuis des décennies : auditer, mesurer, évaluer les dépenses publiques, numériser les services publics (à grand renforts d’IA, cette fois) « avec l’objectif sincère (sic) d’augmenter l’accès aux droits », « réorganiser, simplifier, parfois supprimer des structures devenues inefficaces — tout en réaffirmant la valeur et la mission des agents publics ». Nul besoin d’avoir recours à ChatGPT pour ânonner la rengaine du « en même temps » : chez certains, ça sort tout seul.

La géopolitique est à la mode. Son grand retour et le succès du Grand Continent s’expliquent, sans aucun doute, par l’époque. La guerre en Ukraine, celle de Gaza, l’actualité états-unienne, entre autres, réclament à l’évidence des éclairages et des tentatives d’élucidation. En la matière, les chercheurs et universitaires spécialistes de leur région ou de leur sujet, dans le domaine des relations internationales, doivent subir la concurrence assez peu loyale de nouveau entrants, arrivés en masse dans l’espace public : anciens des services de renseignements, « consultants » internationaux, généraux à la retraites, patrons de think tank et autres experts autoproclamés qui enchaînent les plateaux télé et les studios de radio pour commenter l’actualité mondiale.

Les ouvrages se multiplient, proposant des approches géopolitiques d’à peu près tout (soja, numérique, drogue, or, eau, pétrole, etc., mais aussi éducation, climat, etc.), ou des traversées du monde à grandes enjambées. On y parle (entre autres) d’« Etat », et d’ « organisation non étatique », de « puissance », de « soft power », de « souveraineté », de « gouvernance », de « sécurité », de « stratégie », de « crise » ou de « basculement », de « refondation » de l’« ordre mondial », de « développement », de « fin » ou de « retour » de l’Histoire, d’ « intégration », de monde « multipolaire », etc. Des concepts « aussi gros que des dents creuses », disait Gilles Deleuze.

Comme l’écrivait Jean-François Bayart, il y a plus de quinze ans, dans un remarquable texte, « le “nouvel ordre mondial” et la globalisation néo-libérale aidant, la novlangue de la “géopolitique” s’est répandue, accréditant l’idée que ce discours constituait une discipline à part entière bien que l’on n’en vît pas l’ombre des prémisses théoriques ou épistémologiques ». Il rappelait aussi, et surtout, que la géopolitique se définit aussi par ce dont elle ne parle pas, ou très peu, ou alors de manière secondaire : les sociétés. Et c’est ce qui ressent celui qui fréquente régulièrement le site du Grand Continent. Souvent, il en retire l’impression qu’on lui parle d’un monde où il n’a pas sa place. Et encore moins voix au chapitre.

*

Notes

1.Les propos de Gilles Gressani reproduit au paragraphe 163 sont issus d’un article des Echos.

2.L’enquête de Daniel Bernard, « Les bonnes fées qui se penchent sur la revue Le Grand Continent », est paru dans La Lettre le 30 mai 2025.

3.Le texte de Jean-François Bayart, Comparer en France. Petit essai d’autobiographie disciplinaire, est paru dans Politix 2008/3 n° 83, pages 205 à 232, et disponible sur le site Cairn.

Tous les articles cités issus du Grand Continent sont aisés à retrouver sur le site de la revue.

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