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Billet de blog 4 déc. 2022

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La fureur de l'eau

Le 15 juillet 2021, des inondations dévastatrices ont frappé le sud et l'est de la Belgique. 39 personnes ont perdu la vie et des milliers d'autres leur logement. Au dérèglement climatique s'est ajouté l'impéritie des pouvoirs publics. Dans un livre-documentaire « Toujours l'eau », l'autrice Caroline Larmarche et la photographe Françoise Deprez donnent la parole aux sinistrés.

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À propos de «  Toujours l’eau » de Françoise Deprez et Caroline Lamarche Éditions du Caïd, Tavier,  édition bilingue, 192p, 100 photos,  octobre 2022.[1]

©francoisedeprez2021  

« Dans les médias, on a parlé d’un certain nombre de morts et de cent-treize disparus. Qu’est-ce qu’ils sont devenus ? Ils sont où ? J’ai un peu de mal avec le nombre de morts. On a rien fait pour eux. On a oublié les vivants et les morts. Il y a une partie de nous qui est partie avec l’eau ».

C’est un témoignage parmi des dizaines d’autres que Caroline Lamarche, par le verbe, et François Deprez, par l’image ont recueilli chez les victimes et les sauveteurs des inondations meurtrières de juillet 2021 dans les vallées de l’Ourthe et de la Vesdre.

Pendant 9 mois, l’écrivaine et la photographe — qu’un même sens de l’empathie, du respect et de révolte aussi rassemble — se mettent à l’écoute de celles et ceux qui ont vécu dans leur chair le dérèglement climatique et l’impéritie des pouvoirs publics. Cette phrase « il y a une partie de nous qui est partie avec l’eau » résonne comme un cri lancinant dans ce livre que Caroline Lamarche qualifie justement de « livre-documentaire »[2].

L’autrice avait déjà engagé la même démarche en hommage aux soignants du Covid avec la publication de « Traces » avec le photographe Gaël Turine.[3] Cette fois encore, comme je l’écrivais alors, Caroline Lamarche fait œuvre de monteuse, comme au cinéma. Le cheminement documentaire s’installe dans son œuvre : partir du vécu des gens, travailler en immersion, trouver la « bonne distance » pour transmettre, avec leurs mots, la parole des femmes et des hommes qui ont souvent vécu l’indicible. Lamarche le dit elle-même : « Je me sens (donc) comme une sorte de scribe, plutôt qu’une porte-parole ».

Comme dans un documentaire sans voix off, mais non sans regard ni « point de vue ». On ne nous dit pas ce que l’on doit penser, mais on nous donne les moyens de penser. Le lecteur a toute sa place.

« Quand j’ai vu ma maison depuis la rive d’en face, j’ai eu l’impression que je n’étais plus dans mon corps. Je crois que j’ai voulu couper avec la douleur. Je regardais et je me disais : ce n’est pas chez moi. Je ne sais pas si je vais être expropriée. On ne me dit rien depuis des mois. Je ne sais pas faire mon deuil. Je ne sais pas aller de l’avant (Véronique). »

Il y a des paroles désespérées, des corps rompus, des regards perdus, mais aussi des cris de résistance, des mots de résilience, des actes d’accusation contre les institutions (pouvoirs divers, assurances, banques…) qui ont failli. La fureur de l’eau était telle… « Des gens meurent dans le processus de reconstruction : c’est trop dur », dit Marine.

Mais à l’envers du drame, il y a la solidarité immense, entre voisins d’abord. « Faut penser à ceux qui sont partis. Faut avoir plus de “peps” pour eux. Nous on a toujours notre porte ouverte, toujours une assiette en plus, toujours un peu de chaleur » dit Sabine. Il y a aussi ceux qui ont risqué leur vie pour sauver celles des autres. Stéphane raconte : « J’ai mis mes bottes de pêche pour aller aider les gens. On a été les chercher sur les toits. On a fait des ponts avec des échelles. On s’est attachés avec des cordes. On a aidé un jeune, diabétique et asthmatique, il n’osait pas sauter dans l’eau. On l’a soutenu en nageant. Niveau secours, on n’a eu personne, à part les voisins. »

Ce qui a frappé les sinistrés, c’est la solidarité venue d’ailleurs, de l’étranger parfois, de Flandre surtout. Pas un acte ponctuel, mais une solidarité qui s’est maintenue durant des mois. Carine n’oubliera pas : «  Un dimanche matin, on faisait tomber le plâtre du plafond, et on voit arriver un petit bonhomme avec un seau, une pelle, une brosse. Un Flamand, Édouard. Il était huit heures et quart du matin, il était venu de Bruges en train puis en bus. Il avait dû se lever avant cinq heures… Des gens comme ça, on en a vu des tas… »

Les photos de Françoise Deprez sont comme les mots rapportés par Caroline Lamarche : simples, directes, frontales, mais respectueuses. Des femmes et des hommes témoignent en donnant à voir leur image dont ils sont les acteurs lucides. Françoise Deprez ne « prend » pas des photos, elle les propose à ces femmes, ces hommes, ces enfants qui les lui donnent.

Elles font voir le délabrement, le deuil, le dénuement, mais aussi la volonté, la reconstruction parfois même l’ironie ou tout simplement le soulagement d’être encore là. Comme si la mémoire qu’elles constituent était malgré tout la promesse d’un avenir possible. Les rescapés font face à l’objectif comme face à la vie avec son cortège de désespoirs et de lueurs de vie.

Aujourd’hui l’eau tue par ses débordements ou par son absence. Le dérèglement climatique, fruit d’un capitalisme destructeur, alterne inondations et sécheresse également meurtrières. Et quand les gouvernants ne prennent pas la mesure des menaces dont aucune région n’est désormais prémunie, la mort s’ajoute à la mort. C’est aussi cela que nous dit « Toujours l’eau ».

[1]https://editionsducaid.com/  ,  www.francoisedeprez.be,  www.carolinelamarche.be

[2] Entretien dans « Solidaire » n° 6, novembre-décembre 2022

[3]Voir la revue Politique n° 116, juin 2021, La force inégalable du regard.

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