Élection en Italie : illusion d'optique

Le centre gauche italien a remporté une victoire sans doute importante aux municipales partielles de ces 5 et 6 octobre. Mais une lecture plus attentive et critique de ce scrutin nous apprend que le rapport de force politique dans la péninsule demeure des plus incertains.

Après le premier tour des élections municipales qui concernaient les trois plus grandes villes du pays et quelque 12 millions d’électeurs, le PD ( Parti démocrate-centre-gauche/social-libéral) n’a pas le triomphe modeste.

Il est vrai que le parti d’Enrico Letta qui avait vécu ces dernières années de nombreux revers a connu un vrai succès électoral. Les candidats du PD, alliés avec les Cinque Stelle[1], ont remporté dès le premier tour les mairies de Milan, Naples et Bologne. Ils sont en ballottage plutôt favorable pour le 2e tour ( 17 et 18 octobre) à Rome et à Turin.

Le PD s’affirme comme le premier parti dans la plupart des grandes villes. Et Enrico Letta, lui-même, devient député de Sienne à l’occasion d’un scrutin partiel. Le secrétaire du PD jubile et en conclut que les alliances autour du PD ( qu’il veut élargir, notamment aux sociaux libéraux du parti Italia Viva de son vieux rival Mateo Renzi et des libéraux rassemblés par l’ancien ministre Calenda) sont désormais capables de battre le « Centre-Droit »[2] aux prochaines législatives. 

Et il n’en faut pas plus pour que le quotidien La Repubblica, principal soutien du PD de Letta – et du gouvernement Draghi - affirme haut et fort que les résultats de ce scrutin annoncent « le début de la fin de la saison populiste ».[3]

On aimerait partager cet optimisme, mais une lecture plus attentive et plus critique des résultats oblige à une conclusion nettement plus nuancée.

Certes, dans le cadre d’un scrutin majoritaire à deux tours, on retient légitimement la victoire finale et le pourcentage obtenu par les candidats. De ce point de vue, le PD est un vainqueur incontestable, comme le sont à (l’extrême) droite, les post-fascistes de Giorgia Meloni ( Fratelli d’Italia). Tandis que Matteo Salvini et sa Lega apparaissent comme les perdants tout aussi évidents, leurs candidats ayant échoué dans les principales villes en jeu.

Il faut cependant recadrer ce tableau.

D’abord parce que, comme lors des dernières consultations locales en France, l’abstention a atteint un record historique : 54 % de moyenne pour l’ensemble des consultations. Et, que comme en France, c’est l’électorat populaire qui s’est massivement détourné des urnes. Ensuite parce que l’analyse des scores en nombre de voix est révélatrice d’une tout autre réalité.

Le quotidien Il Manifesto[4] publie, de ce point de vue, une analyse détaillée et pertinente. Il en ressort notamment que dans les dix plus grandes villes concernées par le scrutin, le PD, considéré comme le  grand vainqueur, perd 123.000 voix par rapport au scrutin précédent de 2016, soit une perte de 20 % des  suffrages.

À l’opposé, l’extrême-droite (FdI) gagne 147.000 voix, soit une progression de 82 % et même la Lega, présentée comme la grande perdante, progresse de 14 % en voix. Finalement les deux principaux perdants, toujours en termes de voix, sont les berlusconiens de Forza Italia ( -45 %) et surtout les Cinque Stelle dont le recul et spectaculaire ( - 73 % ) soit de 698.000,à 187.000 voix, toujours par rapport au scrutin précédent, même si cette défaite cuisante est amoindrie par le bénéfice qu’elle tire, par ailleurs, de l’alliance victorieuse avec le PD. Le rapport de force global demeure totalement incertain.

Les leçons à tirer de ce scrutin sont donc beaucoup plus ambiguës.

Certes, le PD relève la tête et pourrait prétendre dépasser son rôle d’axe institutionnel, éternel garant des larges majorités, où la confusion politique et idéologique règne en maître, comme, c’est encore le cas dans le gouvernement Draghi. Mais cela nécessiterait une véritable mue politique dont on ne distingue pas vraiment les contours. Un espoir vient peut-être de Bologne où le maire sortant, le PD  Matteo Lepore qui a obtenu 62 % des suffrages a dû se battre pour s’imposer sa candidature contre une partie de son propre appareil et les manœuvres des amis de Matteo Renzi. 

Lepore a choisi une large alliance à gauche, comprenant notamment la Coalizione Civica, rassemblement de forces réellement marquées à gauche[5] qui avait aussi fait le choix de participer à l’exercice du pouvoir[6].

À sa tête l’italo-canadienne, Emily Clancy, que l’on pourrait qualifier d’« écoféministe » radicale et qui obtenu le record de voix de préférence ( 3451). Elle entrera sans aucun doute dans l’exécutif municipal, comme d’ailleurs Mattia Santori, le leader du mouvement des Sardines [7] (2586 voix de préférence) qui avait fait le choix de figurer, comme indépendant, sur les listes du PD. Dans les mois qui viennent, à gauche, les regards seront tournés vers Bologne.

En attendant, Mario Draghi qui ne veut pas trop en savoir de l’activité des partis qu’il ne fait d’ailleurs que consulter poursuit dans sa logique technocratique qui tranche certes avec l’inertie des gouvernements précédents, mais qui a pour résultat et sans doute pour ambition d’anesthésier la politique.

[1] On reviendra  dans un prochain Blog sur les stratégies du PD et des Cinque Stelle

[2] Curieusement les médias nationaux et internationaux, les commentateurs et même ses adversaires politiques continuent de qualifier de « centre-droit » , la coalition qui regroupe l’extrême droite et  la droite radicale  xénophobe des Fratelli d’Italia, de la  Lega aux côtés de la droite dite « modérée » de Berlusconi ( Forza Italia)

[3] La Repubblica 05/10/2021

[4] Il Manifesto 06/10/21, « Vincere perdendo voti, perdere crescendo un po’ » ( Vaincre en perdant des voix, perdre en augmentant un peu », Andrea Fabozzi.

[5] Sinistra Italiana, Articolo 1, le groupe Emilia Coragia d’Elly Schlein ( Elle, italo-américaine, vice- présidente de la région Emilie-Romagne animatrice de la gauche radicale locale mais sans doute promise à d’autres destinées), ainsi que des militants des Centri Sociali.

[6] Les  deux groupes de la gauche radicale demeurés en dehors de cette coalition et refusant toute « compromission »  ont fait des scores de moins de 1,5 %

[7] Voir : https://leblognotesdehugueslepaige.be/?s=Les+sardines

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