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Billet de blog 18 déc. 2021

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Italie : une grève générale et politique

La grève générale décrétée ce 16 décembre en Italie a été un succès peut-être inespéré mais qui témoigne de la profondeur du malaise social dans la péninsule. Une grève politique et revendiquée comme telle par les deux principaux syndicats (CGIL et UIL). C'est sans doute la première victoire de la gauche en Italie depuis longtemps.

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C’était un pari risqué, les syndicats l’ont gagné. Ce jeudi 16 décembre, la grève générale — la première depuis 7 ans en Italie — menée contre la politique sociale, fiscale et économique du gouvernement Draghi a été un succès important. Les places étaient pleines pour les meetings syndicaux et la grève a été suivie à 85 % dans la plupart des secteurs. Le mécontentement grandissait contre un plan de relance et un budget qui ne s’attaquaient pas à la croissance des inégalités encore accentuées en Italie, comme ailleurs, par la pandémie. Les mesures adoptées par le gouvernement d’unité nationale (seuls l’extrême droite des Fratelli d’Italia et quelques rares députés de la gauche radicale forment l’opposition) ne s’attaquent ni à la précarité grandissante, ni au chômage persistant (en dépit d’un taux de croissance de 6,1 % en 2021), ni encore au bas niveau des salaires et des pensions — l’Italie est le seul pays de l’Union européenne où les salaires ont diminué de 2,9 % en 30 ans ! – pas plus qu’aux délocalisations industrielles qui se multiplient. D’une manière générale, le plan de relance gouvernemental (financé par l’Union) n’a pas le caractère redistributif exigé par la situation du pays.

Les syndicats négociaient avec le gouvernement, mais l’étincelle qui a provoqué l’explosion est une mesure fiscale ou plus exactement le retrait d’une modeste disposition fiscale pourtant prévue par le Premier ministre Draghi qui voulait suspendre pour quelques mois des avantages fiscaux prévus pour les revenus annuels supérieurs à 75 000 € afin d’en faire provisoirement bénéficier les bas salaires. C’était déjà trop : le premier à s’y opposer a été Mateo Renzi et son parti Italia Viva qui se rapprochent de plus en plus nettement d’une droite et d’une extrême droite (Forza Italia et La Lega de Salvini[1]) qui ont également et naturellement opposé leur veto. Draghi a fait marche arrière et le PD qui soutenait la mesure a piteusement capitulé au nom de l’unité nationale dont il est à la fois le garant institutionnel et la victime en termes de rapport de forces. Mais c’est bien le retrait de cette mesurette — cependant hautement symbolique — qui a provoqué la colère et la mobilisation syndicale.

L’organisation d’une grève générale est exceptionnelle et toujours à hauts risques pour les syndicats qui doivent être capables de mesurer l’état des rapports de force et la capacité de mobilisation. Dans ce cas, les obstacles étaient nombreux. La constitution et la politique du gouvernement Draghi ont provoqué une véritable anesthésie politique au nom d’une sacrosainte union nationale. Les syndicats se sont divisés : les deux organisations les plus à gauche, la CGIL (ex-communiste) et l’UIL (ex-socialistes) se sont lancées dans l’action sans la CISL (chrétienne) qui a refusé de s’y associer pour « préserver le dialogue avec Draghi » tout en partageant l’essentiel des revendications des deux autres syndicats. Mais surtout la CISL organise de son côté une manifestation ce samedi 18 décembre sous un slogan hautement polémique par rapport aux autres centrales : « la responsabilité descend dans la rue ».

Le mot est lâché, la « responsabilité » (et donc l’irresponsabilité des grévistes) qui est au centre de la véritable déferlante médiatique et patronale qui s’est abattue contre l’organisation de la grève générale. On a tout entendu et tout lu : jusqu’au mot « subversif ». La « grande » presse comme les médias audiovisuels ont crié haro sur la grève comme on ne l’avait plus fait depuis des décennies. Pour l’écrivain et journaliste, Gad Lerner, ces propos rappellent les paroles de la chanson de Paolo Pietrangeli, le porte-parole des luttes des années 60/70, récemment disparu : « Quelle affaire Comtesse, dans l’usine d’Aldo/Quatre ignorants ont fait grève/Ils voulaient une augmentation de salaire/Ils criaient — tu t’imagines — qu’ils étaient exploités »[2], chantait Pietrangeli[3]. Ce climat antisyndical fait partie de l’unanimisme « Draghien » qui paralyse la vie politique depuis des mois, mais surtout il témoigne d’une attaque inquiétante à un droit politique et constitutionnel fondamental. Alors que les grévistes étaient massivement rassemblés dans la rue, le PD, lui,  s’est tu dans toutes les langues.

Le succès de la grève générale est la première victoire de la gauche italienne depuis très longtemps. Maurizio Landini et Pierpaolo Bombardieri, les leaders respectifs de la CGIL et de la UIL, en assument le caractère politique. Certes, cela ne suffira pas à changer les plans immédiats du gouvernement, mais même La Repubblica, le quotidien du patronat dit « éclairé », devait reconnaitre que « cette grève politique avait permis de rouvrir la question sociale ».[4] Il y a là un changement significatif : c’est parce que le Centre gauche s’est coupé des couches populaires que les syndicats interviennent dans le champ politique et, ce qui est rare, en assument pleinement la responsabilité. C’est un début, mais dans l’horizon de la gauche italienne qui semblait désespéré, il est prometteur. Le chemin sera encore long pour lui trouver une expression crédible et efficace.

 PS : Pour en revenir à la lutte des 422 de la GKN à Campi Bisenzio (Voir le Blog du 21 septembre 2021 https://blogs.mediapart.fr/hugues-le-paige/blog/210921/italie-une-insurrection-pour-revoir-les-etoiles) , elle continue et, sous la bannière désormais célèbre dans les combats syndicaux, « Insurgiamo », le 16 décembre, les ouvriers de l’entreprise toscane étaient au premier rang des manifestants.

Ils négocient toujours avec le Ministère du Développement économique qui a désigné un gestionnaire provisoire. Le fonds de pension britannique  propriétaire de l’entreprise l’abandonne ce 23 décembre sans pouvoir licencier l’ensemble des travailleurs et cela suite à une décision de justice. Mais les « GKN » n’ont aucune garantie sur une reprise industrielle et encore moins sur le maintien de l’emploi. Avec des chercheurs en économie des universités de Pise et Florence, les syndicats de la métallurgie ont mis au point un plan pour la création d’une « usine socialement intégrée » dans le cadre d’un pôle public de la mobilité « soutenable ». Au lendemain de la grève, le gouvernement annonce un amendement au plan de relance qui prévoit de doubler les indemnités en cas de délocalisation d’entreprises (en général largement subsidiées par des fonds publics) et des sanctions pour celles qui ne négocieraient pas un accord avec les syndicats. C’est beaucoup moins et beaucoup plus vague que le décret anti-délocalisation prévu depuis des mois par les ministères concernés.

[1] Que les médias italiens et internationaux s’obstinent à qualifier de « centre droit ». Il faut le répéter inlassablement.

[2] https://www.ilfattoquotidiano.it/in-edicola/articoli/2021/12/16/buono-sciopero-a-tutti-il-conflitto-e-benvenuto/6427838

[3] Pour écouter la chanson : https://www.youtube.com/watch?v=1WOIfjPY5tc

[4] La Repubblica, 16/12/2021 «  Cgil e Uil, uno sciopero « politico » per riaprire la questione sociale », Roberto Mania

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