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Billet de blog 21 nov. 2021

La beauté fragile d'un combat

« Nous ne combattons pas le réchauffement climatique, nous nous battons pour que le scénario ne soit pas mortel. » Parfois, par la grâce du documentaire, un film trouve le chemin de l’unisson entre éthique et esthétique. C’est ainsi qu’il faut saluer « L’hypothèse de Zimov  », western climatique, du cinéaste Denis Sneguirev, à voir absolument sur Arte.

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Parfois, par la grâce du documentaire — et le travail du réalisateur — un film trouve le chemin de l’unisson entre éthique et esthétique. C’est ainsi qu’il faut saluer L’hypothèse de Zimov  du cinéaste franco-russe Denis Sneguirev qui nous fait vivre intensément — mais au rythme lent des saisons et de l’immensité des terres — le combat d’hommes et de femmes associés aux animaux et à la nature pour tenter d’empêcher un désastre climatique.

L’équation est simple et dramatique : dans l’arctique aux confins de la Sibérie, le réchauffement climatique fait fondre le permafrost — le glacier souterrain — qui menace de libérer des millions de tonnes de méthane, de CO2 et de virus oubliés.

Une véritable bombe climatique dont on ne mesure pas l’effet dévastateur au niveau mondial.

Depuis des années, Sergueï Zimov et son fils Nikita, deux scientifiques aidés par leur famille et quelques amis étudient le phénomène et ont échafaudé une solution limpide : remettre la nature dans l’état où elle était quand le glacier s’est formé en Sibérie. Et pour ce faire, les moyens à mettre en œuvre sont tout aussi simples : il faut réintroduire des grands herbivores (bisons, yaks, rennes, chevaux).

Leur piétinement, comme celui des mammouths de l’ère glaciaire, permet de tasser la neige qui agit comme isolant et retarde ainsi le dégel du permafrost. Voilà « l’hypothèse de Zimov » que les scientifiques expérimentent — avec succès — dans leur Pléistocène Park de 20 km2 — au milieu des steppes sibériennes.

Totalement lucide, Sergueï dit : « Nous ne combattons pas le réchauffement climatique, nous nous battons pour que le scénario ne soit pas mortel. »

C’est comme un combat à mains nues, un combat harassant que mène la tribu Zimov pour faire la preuve de leur hypothèse. Sneguirev nous entraîne alors dans une sorte de western climatique où avec des moyens dérisoires les hommes se battent contre les éléments, ramènent des bisons du Danemark, capturent un couple de rennes au lasso, parcourent 1000 km sur un lac gelé à bord d’un camion brinquebalant pour transporter une horde de chevaux sauvages.

Un superbe plan aérien d’un canot qui transporte les deux rennes entravés et sur qui reposera la mission de fonder un troupeau nous dit toute la fragilité presque désespérée de l’équipage.

Filmé de nuit, en clair-obscur, dans la cabine de son camion chaotique, Nikita conduit et se remémore comment sa détermination est née de ne pas abandonner ce combat. À la maison, sa femme dit que « pendant que les mecs sauvent le monde, elle s’occupe des papiers et de la comptabilité. » Renaldo, l’ami, cultive une relation privilégiée avec les animaux dont il a la responsabilité dans le Park. « Entrer en contact avec les bisons, c’est la communication avec une autre civilisation », souffle-t-il. Et le soir quand il rentre de longues journées solitaires dans les steppes, il s’interroge : « est-ce qu’un homme sans religion peut vivre ici ? Oui ! mais un homme sans foi ? Non ! »

L’art du réalisateur, dans la grande tradition du documentaire en immersion, est de nous rendre intacte la vérité des personnages qui ne séparent pas la réflexion de l’action, qui vivent une « utopie concrète » et dont la détermination n’exclut jamais l’interrogation sur le sens et la validité de leur entreprise.

Sa proximité avec eux n’empêche jamais l’expression d’une ironie tendre et décalée. Il nous donne envie de partager le sort de cette tribu, de ces femmes et de ces hommes qui ont la beauté fragile de leur combat.

Il faut aussi lui savoir gré d’avoir évité une fable écolo-moralisatrice et ne pas avoir succombé à la tentation d’un esthétisme que l’immensité des paysages blanc - électrique pouvait inspirer. De ce point de vue aussi, le film est « juste » dans son rythme, son montage. Il respecte cette alliance rare et respectueuse des hommes, des animaux et de la nature qui est exaltée par la caméra.

Sergueï Zimov est d’une lucidité critique : « je ne vois aucun homme politique actuel qui se préoccupe sincèrement du climat » dit-il, tout comme il ne se fait guère d’illusions sur la succession et la pérennité de la station scientifique qu’il a fondée contre vents et marées.

Son pessimisme raisonné lui fait dire que « les chances que l’humanité disparaisse sont très élevées. L’homme a violé plein de lois de la vie. J’espère qu’il y a assez de gens capables de nager à contre-courant. Je parle à ceux qui peuvent nager de toutes leurs forces. »

En postface, le film nous dit qu’« aujourd’hui l’hypothèse de Zimov est considérée comme la seule solution fondée sur la nature pour éviter le dégel du permafrost et que des chercheurs d’Oxford, de Harvard ou Max Planck Institut reprennent les théories de Sergueï Zimov. »

Dans cette aventure humaine, scientifique et politique, dans le sens le plus noble du terme, il y a encore place pour un certain « optimisme de la volonté ».

Le film est une coproduction Arturo Mio ( France), 13 Productions (France), Ethnofund ( Russie), Take Five ( Belgique) avec Arte France et la RTBF – http://www.zimov-le-film.com/

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