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Billet de blog 23 sept. 2022

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Italie : la campagne de Russie

On vote dimanche en Italie. La question russe a été au centre la campagne . Rien de plus normal au vu des dernières initiatives de Poutine. Ce qui l'est moins c'est l’instrumentalisation de la thématique depuis le début de cette courte campagne et qui a occulté bien des débats primordiaux.

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Qu’ à trois jours du scrutin du 25 septembre la question russe[1] soit au centre des débats électoraux italiens, rien que de très normal et légitime. Surtout après les dernières déclarations de Poutine sur la mobilisation partielle et ses menaces sur l’utilisation de l’arme nucléaire. Ce qui l’est moins, c’est l’instrumentalisation de la thématique depuis le début de la campagne électorale. Certes, dans un pays qui était un interlocuteur important de la Russie et qui dépendait à 40 % de son gaz, les « amitiés particulières »  de quelques dirigeants politiques avec Moscou étaient connues et débattues depuis longtemps. Berlusconi revendiquait haut et fort l’amitié de Poutine qui fut plus d’une fois son hôte personnel. Mais depuis l’invasion de l’Ukraine, le vieillissant leader de Forza Italia a fait assaut d’atlantisme qui correspond à son identité politique traditionnelle. Plus délicate était la situation de Matteo Salvini qui a dans le passé constamment vanté les qualités du président russe dont il faisait un modèle. En 2017, le « Capitano » de la Lega avait signé un accord de coopération, taxé par lui « d’historique », avec « Russie Unie », le parti de Poutine. Des soupçons ont pesé sur l’attribution de fonds russes à la Lega, mais jusqu’ici sans preuves. Au cours de la campagne, Salvini a navigué entre indignation et embarras. Il s’est démarqué de la Russie et a condamné l’invasion de l’Ukraine, mais en critiquant les sanctions envers la Russie et la poursuite des envois d’armement à l’Ukraine.

Sur ce dernier point, il n’est pas le seul : Conte pour les Cinque Stelle, à gauche Sinistra Italiana et les Verdi, l’Unione Popolare Luigi De Magistris, le Mouvement pacifiste italien, l’ANPI (Association Nationale des Partisans Italiens)… et le pape François ont tous, d’une manière ou d’une autre, mis en cause l’envoi d’armes et plaidé pour une initiative diplomatique. Ce en quoi ils semblent rejoindre une grande partie de l’opinion italienne. Selon un sondage[2], 59 % des personnes interrogées souhaitent un accord de paix basé sur une négociation sur le statut des territoires. L’opinion est par contre plus divisée  sur le soutien militaire à l’Ukraine (51 % favorables, 49 % opposés). Une photo de l’opinion (comme toujours à relativiser) qui contraste avec l’engagement atlantiste sans faille de la majorité de la classe politique (toutes tendances confondues) et des médias qui à quelques exceptions près (Il Manifesto, Il Fatto Quotidiano) pratiquent désormais un journalisme « en treillis ».

L’instrumentalisation de la question russe dans la campagne est à chercher de ce côté. Car si, on l’a dit, de vraies questions doivent être posées sur le positionnement de certains dirigeants politiques italiens et si l’ambassade russe à Rome se réjouit des polémiques[3], l’utilisation de la « question russe » a littéralement confisqué la campagne occupant une place démesurée alors que des thématiques essentielles et dramatiques comme l’environnement et la crise climatique étaient quasi absentes du débat. Et bien entendu, il ne s’agit pas ici de sous-estimer l’extrême gravité de la situation depuis l’agression russe en Ukraine. Mais la manière dont la question a été abordée durant la campagne s’est transformée en opération purement électoraliste. Le thème du financement par la Russie de certains partis a occupé une place centrale dans les médias et les débats. Un récent rapport américain sur les financements russes de partis européens avait encore accentué la polémique même s’il s’est avéré, selon Washington, que l’Italie n’était pas concernée. Dénégation confirmée à Rome par le Comité parlementaire pour la sécurité de la République. L’imprécision des informations est confirmée par l’interview de Kurt Volker, ancien ambassadeur américain auprès de l’OTAN, publiée par La Repubblica[4] et qui est un étrange mélange d’approximations, d’erreurs et d’extrapolations politiques. Car Volker se base sur les positions de certains partis pour insinuer qu’ils ont bénéficié de l’assurance moscovite : « Les sympathies pour la Russie de la Lega et de Berlusconi étaient connues, dit l’ex-ambassadeur US qui ajoute, “mais le refrain [5] constant est que les Fratelli d’Italia auraient pu aussi profiter d’une aide.” À la question «  Mais cette alarme concerne bien aussi les Fratelli d’Italia ?”, Volker répond “Je n’ai pas de preuves personnelles directes, mais il y a un refrain constant qu’il y a eu quelque assistance. Si on regarde bien leur ligne politique, certains aspects reflètent les positions russes.” On est loin de l’ultra atlantisme (compatible avec son accointance avec les démocraties illibérales) développé par Giorgia Meloni…

Enrico Letta, le secrétaire du PD, affirmera de son côté : “La Russie est entrée dans cette campagne électorale” et Luigi Di Maio, dissident des Cinque Stelle et ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement Draghi a fait un pas supplémentaire demandant l’instauration d’une commission d’enquête sur les relations entre les partis italiens et la Russie afin de comprendre “si quelqu’un a trahi”. Que la Russie de Poutine voie d’un bon œil l’arrivée au pouvoir de la coalition de la droite et de l’extrême droite ne fait guère de doute. Mais la manière purement instrumentale dont les partis les plus atlantistes ont utilisé la problématique dans le débat électoral a eu comme  double conséquence                   d’empêcher un véritable débat de fond sur la dramatique situation internationale et d’occulter des thématiques vitales pour l’avenir. Cette courte campagne aura sans doute encore accentué la désillusion des Italiens envers les partis politiques. Ce dont l’extrême-droite ne manquera pas de profiter.

[1] Voir aussi : https://www.mediapart.fr/journal/international/180922/la-russie-au-coeur-de-la-campagne-electorale-italienne

[2] La Repubblica 20 settembre 2022 : « Aumenta il sostegno all’Ucraina ma metà degli italiani vuole la fine della guerra. E chiede i negoziati »

[3] Ce 22 septembre, elle a publié sur les réseaux sociaux, une collection de photos montrant une série de dirigeants italiens en compagnie de Poutine (mêlant allégrement visites d’état et rencontres privées)

[4] La Repubblica 14 septembre 2022

[5] Souligné par nous

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