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Billet de blog 26 sept. 2022

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Italie : il était une fois l’antifascisme

On peut tergiverser sur le sens de la victoire des Fratelli d'Italia. Entre la revendication d'un héritage fasciste et les propos qui se veulent rassurants sur l'avenir de la démocratie, une page se tourne. La constitution italienne basée sur l'antifascisme est de fait remise en cause.

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Peut-être que la répétition incessante des sondages — trop — rapidement transformés en verdict électoral avait préparé à ce tournant  historique et en avait estompé la gravité. Car désormais on est face au réel : les Fratelli d’Italia ont triomphé lors de ces élections. Pour la première fois, une formation (post) fasciste[1] va diriger la République italienne dont la Constitution  est par essence « démocratique et antifasciste ».

Certes on épiloguera longtemps sur la nature exacte des Fratelli, mais sa dirigeante victorieuse affirme haut et clair sa filiation politique avec le fascisme même si elle complète toujours ses propos par des déclarations d’intention démocratiques et qu’elle affirme tout aussi catégoriquement sa vocation atlantiste.

Vus de plus près, les résultats du parti de Giorgia Meloni sont impressionnants. Les 26 % qu’elle recueille (elle en avait 4,35 en 2018) se répartissent nationalement. Et elle a pris des voix à droite comme au centre gauche. Dans les bastions de la Lega au Nord Est (Vénétie, Trentin), elle prive Salvini de la moitié de son électorat. Encore plus spectaculaire, les Fratelli d’Italia sont désormais le premier parti dans tous les bastions des anciennes régions rouges du centre de l’Italie (Toscane, Émilie Romagne, Ombrie) où triomphait jadis le PCI et où le PD avait réussi à maintenir vaille que vaille ses places fortes.

Dans le Nord, dans la banlieue milanaise, à San Sesto Giovanni, ancienne forteresse ouvrière baptisée, en son temps, le Stalingrad italien, c’est la candidate des Fratelli qui l’emporte[2]. Et ce n’est pas n’importe qu’elle candidate, Meloni y a envoyé Isabella Rauti, fille de Pino Rauti, fondateur de la République de Salo, ex-secrétaire général du MSI et surtout d’Ordine Nuovo, groupe mêlé aux attentats de l’extrême droite durant les années de la « stratégie de la tension ».

Ces choix n’ont évidemment rien d’anecdotique, ils font partie des signaux que Meloni a constamment envoyés à son électorat le plus dur, réservant ses propos « rassurants » à un électorat de droite classique qu’il lui fallait conquérir. Mais ses victoires dans les anciennes terres rouges en disent long sur le travail idéologique qui a préparé ce succès électoral, un travail  que vingt ans de berlusconisme avaient déjà profondément entamé.

Elles témoignent aussi de la déliquescence d’un centre gauche passé progressivement au social-libéralisme, qui a abandonné toute prétention à représenter les intérêts des classes populaires[3] et dont la raison d’être se limite depuis 11 ans (exception faite des deux ans du gouvernement « giallo-verde » du Conte 1) à figurer au gouvernement comme garant des équilibres institutionnels. Le PD paie aussi une campagne sans véritable ligne directrice. Réduit à 19 % et privé de ses bastions, il  va  sans aucun doute connaître une longue crise interne dont l’issue reste encore imprévisible. Mais s’il ne veut pas purement et simplement disparaitre de la carte politique, le PD devra passer par des « révisions déchirantes ».

Quelle opposition peut-elle se construire et avec qui ?   Dans l’espace abandonné par le PD, Conte a positionné son parti à gauche ce qui a permis aux 5 Stelle de retrouver  un score de 15 %, loin des 32 % de 2018, mais inespéré après les nombreuses crises qu’ils ont traversées. Le  PD  devra trancher : se rapprocher des 5 Stelle ou se retourner vers les libéraux de Calenda et Renzi, déçus de leur 7,7 %,  mais qui pensent pouvoir  construire leur « terzo polo » sur cette base.

À gauche, Sinistra Italiana et les Verdi ont légèrement dépassé les 3 %, ce qui leur permet d’avoir des élus, mais on est loin d’une dynamique… L’Unione Popolare s’est contenté, comme prévu, de témoigner  (1,4 %). On comprend mal le sens d’une telle démarche électorale.

On va donc passer à l’étape de la formation du gouvernement Meloni. Ce ne sera pas simple. D’abord parce que le président de la République, Sergio Mattarella jouera scrupuleusement son rôle de gardien des institutions et qu’il ne manquera pas de poser ses conditions, comme il l’avait fait lors de la formation du gouvernement Conte 1 (5 Stelle- Lega). Et ensuite par ce que les rapports de force ne seront pas simples à gérer au sein d’une coalition dont on connait les divergences notamment en matière de politique internationale.

Salvini devra digérer son échec (8,9 %) et sans doute renoncer à certaines de ses prérogatives préélectorales, peut-être même à celle de redevenir ministre de l’Intérieur. Berlusconi sauvé des eaux électorales[4] avec 8,3 %  des voix qu’il n’espérait plus fera tout, lui, pour jouer les arbitres.

La formation du gouvernement indiquera déjà la part de l’héritage fasciste que Meloni compte imposer. Tous les observateurs s’accordent à penser que si sur le plan économique, elle  restera dans la ligne libérale tracée par Draghi. Par contre, sur le plan sociétal  (“Dieu, Famille, Patrie”) pour les droits de femmes, des immigrés, des lgbt, notamment, les risques sont grands. Mais aussi en matière de justice, d’enseignement, de sécurité, on peut craindre que les garanties d’une Constitution soient mises en cause. Car, comme le dit, Francesco Lollobrigida, le chef de groupe des Fratelli à la chambre : « La Constitution est belle, mais elle a toute de même 70 ans »

[1] On ne reviendra pas ici sur la sémantique politique qui fait l’objet de nombreux débats, d’ailleurs indispensables.

[2] Il est vrai que la transmutation politique y était déjà encours depuis un certain temps et que la ville s’était donné un maire d’extrême droite lors des

[3] Lors des scrutins précédents, il n’y  avait plus que 12,5 % d’ouvriers et d’employés  parmi les électeurs du PD. Ceux étant mieux représentés à la Lega, au Fratelli d’Italia et chez les 5 Stelle.

[4] Son élection au sénat d’où il avait été chassé après ses condamnations pénales.

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