LETTRE OUVERTE AU CANDIDAT MACRON

Le candidat d' En Marche! semble parfois faire marche arrière sur certains sujets, rendant sa ligne politique tellement sinueuse qu'on ne sait finalement où il veut aller. La seule certitude est qu'il veut mener une politique ultra libérale, réduisant le rôle de l'Etat au strict minimum, et faisant une confiance aveugle à la loi du marché. Sa réforme des professions réglementées en est un exemple.

 

 

Monsieur le candidat, je vous vois bien engagé dans cette campagne électorale, mais parfois vous semblez en peine à garder une certaine cohérence dans vos propos, tant ils sont révélateurs d'un grand écart politique et idéologique. 

Il n’est en effet pas aisé  de n’être ni de droite ni de gauche, de critiquer l’Europe telle qu’elle fonctionne actuellement tout en ayant appliqué à la lettre ses recommandations, de prétendre  qu’une suite  de poncifs  peut faire un programme, et enfin d’avoir la prétention de vouloir diriger la France tout en défendant des idées qui sont  la négation même de ce qu’est une nation, et de ce qu’est la France.

Vous avez commencé jeune, puisque vos compétences en économie vous ont propulsé, à 30 ans, au poste de rapporteur de la Commission pour la libération de la croissance française, dite " Commission Attali". Cette même commission qui, en 2007, regrettait que "la France ne profite pas autant qu'elle le pourrait de la forte croissance mondiale actuelle et future". Beau diagnostic de l'état de l'économie mondiale...un an avant la crise mondiale de 2008/2009.

Je suis d’accord avec vous pour dire qu’il n’y a plus de clivage gauche/droite, et vous situez le nouveau clivage entre les progressistes et les conservateurs, sous- entendu entre ceux qui sauveront la France, et ceux qui la conduiront à sa perte. Pour moi, ce clivage se situe entre d’une part ceux qui se satisfont du système actuel, et promeuvent la gouvernance de la finance, et ceux qui veulent une rupture, et qui privilégient l’humain. Ceux qui veulent des jeunes qui rêvent d’être millionnaires, et ceux qui veulent des jeunes qui rêvent d’être heureux. Ceux qui stigmatisent l’illettrisme comme une tare, et ceux qui promeuvent l’évolution sociale. Ceux qui pensent que travailler permet de s’acheter un costard, et ceux pour lesquels cela permet d’abord  de nourrir sa famille et payer son loyer.

Vous avez pris conscience que l’Europe actuelle, telle qu’elle fonctionne, n’est plus acceptée par vos concitoyens et qu’elle conduit à une impasse. Vous affirmez donc qu’il convient de la réformer, de redonner la parole aux citoyens…

C’est oublier que la loi à laquelle vous avez tenu à donner votre nom n’est que l’application des recommandations faites par la commission européenne à la France en 2014 et 2015. On y retrouve tout ce qui fait votre loi :libéralisation des transports, ouverture des professions réglementées…et vous souhaitiez vous saisir des dispositions de ces recommandations relatives à l’emploi en vous attribuant la loi El Komri.

Que la Commission Européenne soit dirigée par un ex ministre du Luxembourg qui a pratiqué de façon récurrente l’ « optimisation fiscale » au détriment de ses partenaires ne vous émeut pas. Trop en accord avec votre passé de banquier ?

Vous postulez aux plus hautes fonctions nationales, mais ignorez ce qu’est la Nation française. Votre réforme des professions réglementées est la négation même de la notion de puissance publique, ce qui fait que l’état est respecté, ce qui est la base d’une société et qui suppose que l’Etat assume pleinement ses fonctions régaliennes. De façon plus générale, vous ne voyez aucune objection à ce que les modalités d’exercice de ces fonctions  soient déléguées  à des technocrates. Votre loi en est un pitoyable exemple, car quand vous élaborez une loi, vous vous inquiétez peu de savoir si elle sera applicable ou non. Vous vous limitez à des effets d’annonce, l’expression de dogmes recueillant la faveur de votre public.

Vous affirmez que la culture française n’existe pas, comme si la France elle-même était absente de la scène culturelle. La culture  est un marqueur sociétal, un lien entre les individus. Elle peut être de sources d’inspirations multiples, prendre des formes d’expression variées, être contestée, il n’en demeure pas moins que la culture française existe. Elle est précisément l’un des creusets de notre société.

Vos concurrents vous appellent « en même temps » face à vos atermoiements, alors que vous vous efforcez simplement de faire une synthèse de différents courants. En même temps, il ne se passe pas un jour sans que vous contredisiez vos propres propos. Un jour vous êtes socialiste, le lendemain vous ne l’êtes plus. Un jour vous êtes pour la légalisation du cannabis, et le lendemain vous êtes contre, pour finalement proposer le statu quo. Vous vous prétendez sensible à l’écologie, alors que le CETA, que vous soutenez, n’est pas compatible avec l’accord de Paris sur le climat. Vous vous contredisez sur les 35 heures, la dégressivité des allocations chômages, le diesel, l’aéroport de Notre dame des Landes...

Vous naviguez à vue, sans vision d’ensemble de ce que peut être votre projet de société, si ce n’est celui d’un libéralisme forcené, dont vos nombreux soutiens venant du monde des affaires sont la marque.

Cela est révélateur du monde dans lequel vous évoluez, qui est un monde hors sol.

Vous n’hésitez pas à vendre 49,90 % de l’aéroport de Toulouse-Blagnac à un consortium chinois (dont l’un des membres, Mike Poon, a été cité dans une affaire de corruption en Chine ) en affirmant «  On ne peut pas aimer les Chinois qui achètent des Airbus et pas les Chinois qui investissent dans l’aéroport de Toulouse-Blagnac », comme si l’un et l’autre étaient comparables, comme si la vente d’un produit fini donnait droit à prendre une participation significative dans un service qui pourrait se révéler stratégique.

Vous estimez qu’il faut surtaxer l’immobilier, afin de mettre un terme à une situation que vous qualifiez de rente, et exonérer au maximum les capitaux placés dans les entreprises, créateurs d’après vous d’activité économique. Pour vous donc tous les propriétaires d’immobilier sont des rentiers, alors que les investisseurs boursiers seraient couverts de vertu. C’est ignorer la réalité qui veut que nombre de propriétaires immobiliers ont fait ce choix pour avoir un complément de retraite régulier, et qu’à défaut de propriétaires investisseurs, le parc locatif serait restreint. C’est ignorer également que le rapport de force entre les propriétaires et les locataires s’est inversé, et que seule une carotte fiscale peut aujourd’hui redonner envie d’investir dans l’immobilier, ce qui est anormal. C’est ignorer enfin que la politique de certains gestionnaires d’actifs boursiers est telle qu’ils envisagent ce placement sous le seul prisme de la rentabilité à tout prix, ce qui conduit parfois à des drames humains.

Vos zones d'ombre restent dans l'ombre, faute d'éclaircissements.

Vos explications sur l'utilisation de vos revenus sont peu convaincants . Vous évoquez des prêts privés sans plus de précision, la mise à disposition de 300.000€ à votre épouse pour financer des travaux sur sa résidence secondaire ( sous quelle forme?), et un train de vie dépensier...

Votre déclaration d’ISF ? Vous avez subi une rectification sur la valeur de la résidence secondaire de votre épouse….portée pour un montant bien supérieur au seuil de déclenchement de l’ISF avant 2011, qui était alors de 800.000€. Trouve-t-on trace de vos déclarations d’ISF d’avant 2011 ? N’oublions pas en effet que ces déclarations sont faites par foyer fiscal. Phobie administrative ?

Je vous plains enfin de recevoir autant de soutiens d'apparatchiks de gauche (et de droite), vous qui vous présentez comme le candidat du renouveau. Cela vous décrédibilise, tant ces ralliements à votre personne prouvent à quel point vous n'êtes finalement qu'une émanation du système que vous prétendez combattre. 

Adoubé par un chef de parti politique que l'on croirait tout droit sorti d'un film des Monthy Python tellement il a le sens du gag qui n'en n'a pas l'air, vous  en ressortez néanmoins certain d'avoir décroché le Saint Graal. Le quidam ne cherchait qu'une porte de sortie honorable à défaut d'être  glorieuse à sa carrière politique, mais comme lui non plus n'est pas à une contradiction près , il se complaît  en votre compagnie après vous avoir fortement critiqué. Qui se ressemble s'assemble et cochon qui s'en dédit. 

À croire que votre mouvement  est un aimant à parjures.

Ceci étant, cela peut être une méthode de gouvernement. Affirmer une chose et faire son contraire, et vouloir tellement concilier les opposés que l'on reste dans l'immobilité. Cela me rappelle bizarrement  quelqu'un, mais qui?

Pour finir, je dois avouer que, si vous n'aviez pas réformé ma profession comme vous l'avez fait, c'est à dire avec une verticalité menant droit aux abîmes, j´aurais très probablement été tenté de voter pour vous, ou plutôt pour l'image que vous donnez de vous. Car m'intéressant peu à la chose politique, je n'aurais pas cherché à savoir qui vous étiez réellement, et n'aurais pas pris conscience à quel point l'image que vous donnez de vous est bien loin de la réalité de vos actions.

Oui, mais voila. Vous avez porté cette réforme sans tenir compte de la spécificité de notre profession, qui résulte du fait que nous sommes délégataires de la puissance publique, et comme tels soumis à un statut particulier. Cela pourrait paraître dérisoire ou bien théorique pour qui se suffit de juger en surface. Mais cela est révélateur d'un état d'esprit particulier, d'une conception de l'Etat réduit au rôle de simple contrôleur, démissionnaire de ses fonctions régaliennes qu'il délègue à la sphère privée, et de préférence au monde de la finance.

Car c'est bien ce que contenait en germe votre loi, et la façon dont les choses se passent actuellement en sont la preuve formelle. Les jeunes diplômés, qui auraient dû être les premiers bénéficiaires de votre réforme, passent du statut de disrupteurs à celui de disruptés.Cela ne vous émeut pas, vous êtes passé à autre chose. Vous considérez certainement que c'est la loi du marché, de la concurrence, le jeu d'une saine émulation entre acteurs économiques. Ce risque avait été relevé par certains commentateurs de votre projet de loi, la preuve que vous en aviez conscience, et que vous en avez fait fi. Votre loi est pire qu'un échec.

Certains me taxeront de parti pris, et mettront mes propos sur le compte d'un esprit de revanche.

Il n'en est rien, car je sais ce qui est essentiel, et ce qui l'est moins. Et ce que je pense de vous fait partie de la seconde catégorie.

Je tenais simplement à m'exprimer une dernière fois au sujet de votre personne et de votre réforme. 

Nous verrons simplement, si vous êtes élu, le résultat de votre action.

Et je prends le pari que, comme vous avez cassé ma profession, au point que j'ai décidé d'en changer, vous casserez bien d'autres choses, un peu comme un jeune enfant peut casser ses jouets par caprice, pour montrer qu'il existe.

 

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