SURTAXE : LE PERIL JAUNE

Edouard PHILIPPE, en affirmant d’un ton paternaliste qu’en taxant plus le diesel on protège la santé des français, ou encore qu’il vaut mieux taxer le carbone que le travail, cherche à donner un habillage écologique à une mesure qui somme toute n’est que fiscale. Agissant de la sorte, il a cherché à infantiliser les français. Il n'a rencontré que la colère de beaucoup d'entre eux.

En refusant d’écouter la gronde populaire le Premier Ministre commet, comme le Président de la République et les membres du gouvernement, une erreur qui pourrait conduire au chaos. Appliquer le principe de verticalité (que l’on pourrait résumer par « cause toujours, tu m’intéresses ») cher à Emmanuel MACRON  ne serait possible qu’à la condition que la politique menée soit cohérente et non sélective. Or, elle n’est ni l’un, ni l’autre.

En surtaxant le carburant à la pompe, sans taxer le kérosène des avions ou le fioul des super tankers, Edouard PHILIPPE décrédibilise son discours. Si sa véritable préoccupation était la santé des français, alors il ne devrait pas y avoir lieu de faire un distinguo en fonction de la qualité du pollueur. Ou plutôt si,  il y aurait lieu de surtaxer ceux qui font du profit tout en portant atteinte à la santé de la population.

En surtaxant le carburant à la pompe, sans inciter à la mise en place de véritables modes de transport alternatifs, notamment en développant le ferroviaire, il met les français dans une impasse. En disant  préférer taxer le carbone plutôt que le travail, il oublie qu’un autre élément, à savoir le capital, n’est plus taxé, et ce quel que soit son impact sur l’écologie. En un mot, en se réfugiant derrière des arguments écologiques pour justifier sa politique fiscale, il prend les français pour des imbéciles.

Cette façon de gouverner est assez caractéristique du mode de pensée binaire qui prévaut au gouvernement, dont les membres sont incapables d’imaginer que l’on puisse à la fois fumer des clopes ou rouler au diesel et ne pas aimer Laurent WAUQUIEZ. Même système de pensée dans les rangs des marcheurs, pour lesquels « la fracture en France se fait entre personnes intellectuellement construites et les autres ». Sans que l’on sache très bien de quel côté sont les personnes censées être intellectuellement construites, même si la teneur des propos ne laisse en fait aucun doute sur le fait qu’elles ne sont pas du côté de leur auteur.

Il est indéniable que le problème de la pollution est l’enjeu majeur des années à venir, et qu'il aurait dû être celui des années passées. Mais il est réducteur de dire que les gilets jaunes manifestent pour avoir le droit de polluer comme on a pu le lire ici ou là. Ils manifestent simplement parce qu’ils ne supportent plus ce discours moralisateur qui culpabilise le français lambda mais exonère de tout effort financier les véritables pollueurs que sont entre autres les compagnies aériennes et les super tankers. Ils manifestent parce qu’en augmentant les taxes sur le carburant on réduit leur pouvoir d’achat sans mettre en place de véritables solutions de remplacement. Ils manifestent parce que dire que l’on préfère taxer le carbone plutôt que le travail, c’est ignorer que de nombreux français ont besoin de leur véhicule pour aller travailler.

Il suffit d’aller sur les réseaux sociaux pour voir la multitude des solutions alternatives possibles : développement du ferroviaire, développement de l’énergie verte, promotion du télétravail, véhicules circulant à l'hydrogène…

Et il suffit d’aller sur internet pour apprendre par exemple que la Commission Européenne n’a toujours pas pris de disposition imposant aux constructeurs de camion de révéler les valeurs de consommation et de pollution des véhicules qu’ils construisent, comme cela se fait pour les voitures, et ce malgré la demande pressante des routiers. Cette obligation inciterait les constructeurs à réduire la consommation de leurs véhicules, et relancerait la recherche sur ce point.

Ou encore d’apprendre que le gouvernement transfère 577 millions d’euros du budget de l’écologie vers le budget général. Et on voudrait nous faire croire que l’augmentation des taxes a une visée écologique ? Un peu de sérieux messieurs du gouvernement !

Enfin, est- il utile de rappeler que la promesse d’Emmanuel MACRON d’inscrire dans la loi l’interdiction du glyphosate en 2021 n’a pas été tenue, avec la complicité bienveillante de….François de RUGY ? Le même François de RUGY qui, alors qu’il était au PS, déclarait que le programme d’Emmanuel MACRON n’avait aucune dimension écologique, ce qui ne l’a pas empêché d’entrer au gouvernement en qualité de Ministre de l’Ecologie. La boucle est bouclée, on sait maintenant dans quelle case le classer.

Les tentatives d’intimidation du gouvernement,  soulevant des problèmes de responsabilité et d’assurance jamais évoqués auparavant contre quelque type de manifestation ou de manifestant que ce soit, n’a pas empêché un nombre important de gilets jaunes d’exprimer leur mécontentement. Il est regrettable qu’une personne soit décédée, et que d’autres aient été blessées, car cela entache le discours de révolte.

On a pu assister sur BFM à la scène hallucinante d’une retransmission en direct du Ministre de l’Intérieur dialoguant depuis son QG avec les préfets de police ou préfets de région sur le déroulement des manifestations. Dialogue sur un ton professoral manquant de toute spontanéité avec, à chaque fois, la reprise des éléments de langage mettant en garde les manifestants sur leur responsabilité. On regrette que M CASTANER n'ai pas été Ministre de l’Intérieur le 1er Mai dernier, ce qui lui aurait permis de commenter en direct l’action de répression des forces de l’Ordre, et notamment d’Alexandre BENALLA dont on ne sait toujours pas à quel titre il est intervenu. Quelle est sa responsabilité ? Etait- il couvert par une assurance quelconque ? On aimerait que le nouveau Ministre de l’Intérieur, très à cheval sur ces questions, et on le comprend, s’en inquiète.

Cette intervention en direct du nouveau Ministre de l’Intérieur révèle sa façon d’agir en ne raisonnant qu’à court terme, car dès lors qu’il a créé ce précédent, on ne comprendrait pas pourquoi il ne fasse pas de même lors des prochaines manifestations, quelles qu’elles soient, en commentant tant l’action et les dérapages des manifestants, que ceux des forces de l’ordre. Il lui reviendra donc l’infime honneur d’être le correspondant attitré de BFM, avec pour mission de commenter les débordements des manifestants, et des forces de police.

Autre intervenant pour justifier la politique du gouvernement, c’était hier matin à Benjamin GRIVEAUX d’expliquer qu’augmenter les taxes sur les carburants permettrait de sortir la France du tout pétrole, et lui assurerait donc de garder sa souveraineté face aux pays producteurs…pour dire cinq minutes plus tard, sur un autre sujet, que la France ne décide pas seule de sa politique. Elle ne serait donc finalement plus souveraine ? Sortir du tout pétrole pour que les pays producteurs de pétrole ne puissent plus agir sur le porte- monnaie des français c’est aussi agir sur les produits dérivés du pétrole. Qu’en est-il ? Et pourquoi nécessairement augmenter les taxes pour sortir du tout pétrole ?

Il y a quelques jours, c’était François de RUGY qui nous expliquait qu’Emmanuel MACRON avait été élu pour appliquer son programme, ce qui est historiquement faux dès lors qu’Emmanuel MACRON a été élu non pour son programme, mais pour faire barrage à Marine LE PEN. Il n’est pas question ici de remettre en cause la légitimité d’Emmanuel MACRON au poste de Président de la République, il est simplement question de rétablir la réalité du (non) mandat qui lui a été donné, ce qui suppose une certaine humilité, tant du principal intéressé que de ses compagnons d’armes.

Ceci étant, il serait souhaitable que les gilets jaunes se posent la question de leurs modes d’actions.  Bloquer les routes comme ils l’ont fait jusqu’à présent pénalise au premier chef les commerçants et les petits producteurs, et toute une frange de la population qui ne peut faire sans se déplacer. Bloquer les routes, c’est pénaliser ceux qui précisément seront les premières victimes des mesures gouvernementales Et tout cela sans que le gouvernement en soit directement affecté, bien au contraire puisqu’il met en avant la gêne occasionnée par ces actions pour remettre en cause leur bien fondé.

Pour les manifestants, bloquer les camions, c’est bloquer les taxes. Effectivement. Mais les taxes, c’est une partie des ressources de l’Etat. Priver l’Etat de ces ressources, c’est le contraindre à trouver d’autres sources de financement, soit par déplacement des ressources existantes, soit par création de nouvelles ressources, soit par l’emprunt, ce qui entraine paiement d’intérêts. A moins qu’il ne décide de réduire ses dépenses. Dans tous les cas, au final, c’est le contribuable qui en fait les frais.

Celui- là même qui est gêné dans ses déplacements. Double peine donc pour lui.

Si l’action des gilets jaunes doit s’inscrire dans la durée, il est donc primordial qu’elle prenne d’autres formes de contestation, voir celle d’une demande de référendum conforme à l’article 11 al.3 de la constitution. Que les députés d’opposition fassent des propositions de loi touchant à l’écologie, afin de mettre le gouvernement fasse à ses contradictions, soyons tous plus écologistes que lui, ne lâchons rien sur ce qui peut être fait et ne lui pardonnons aucune erreur. Retournons leurs arguments contre eux : Dès lors que pour nos ministres, l’augmentation des taxes sur le carburant est justifiée par la préservation de notre santé, ne pourrait- on leur reprocher de nuire à notre santé en ne taxant pas le kérosène des avions et le fioul des navires et super tankers ?

Et surtout, n’oublions pas que la prochaine échéance électorale est proche puisque les élections européennes auront lieu en mai 2019. Ce sera l’occasion pour chacun d’entre nous d’exprimer son désaccord, ou son accord, avec la politique du gouvernement français, en ayant conscience que cette politique lui est largement imposée par la Commission Européenne, même s'il ne fait aucun doute, en l'espèce, que l'actuel gouvernement ne trouve rien à redire sur ce que l'Europe lui impose.

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