L’autoritarisme, destin de la « démocratie libérale » ? 1/3

Ce que LBD&GliF4 font au corps dans une manifestation pacifique, jusqu’à l’éborgnement et la mutilation, Tavoillot le fait à la pensée dans son livre. Il la mène à une hébétude proche de la terreur. Ici personne ne pense. Urgence dés-hébétude, pistes…

Explication critique avec : Comment gouverner un peuple-roi ? Traité nouveau d'art politique, de P-H. Tavoillot, O. Jacob, 2019 (sauf précision, les chiffres y renvoient).

J. Confavreux en a donné un  écho, auquel je n’ai rien à redire.
J’en tente ici une lecture politique. L’enjeu est de restituer la saisie par l'A du régime actuel des libertés, cause supposée des désordres présents ; ainsi que les correctifs proposés. Ceux-ci introduits, que serait le « nouveau » visage du « libéralisme politique », cet horizon indépassable de la modernité ? De sérieux « correctifs » viendraient très significativement entamer la liberté d’expression et de communication : de la presse donc – inquiétude soulevée ici entre autres par Usul. Poursuivant l’analyse, on montre que « libéralisme » tend à se confondre avec défense de la propriété, lucrative avant tout. Sous l’étendard du libéralisme, ainsi, l’A s’avance masquant son service au capital, maître ultime.

 

 

Le petit nombre fait travailler le grand nombre, est nourri par lui et le gouverne
Voltaire

  1. Un plaidoyer pour l’obéissance, premier art de gouverner ; et contre la désobéissance civile

De ce livre, il est impossible de rendre compte. Ses pages les plus intelligentes sont celles que l’A n’a pas écrites : les abondantes citations qui, parfois, font vibrer un peu entre les neurones. Pour le reste calme plat. Et servilité désespérante. Au service de la Macronie régnante dont, avec ce livre, il se fait l'idéologue plus que complaisant.

Il ne s’agira donc pas ici d’en faire un compte-rendu ; mais de s’expliquer avec.

Sous la surface chatoyante de son érudition pointilliste, il s’ordonne à la construction de l’opposition de deux postures citoyennes. L’une, celle du contestataire activiste, illustrée de manière emblématique par J. Assange ; l’autre qui s’incarne en la fameuse « majorité silencieuse » chez qui s’accomplit la vertu, toute cicéronienne, célébrée tout au long de ses pages, de l’obéissance comme premier art de gouverner. Le propos de l’A peut se résumer dans cet énoncé aussi simple que brutal : le destin de notre liberté dépendra entièrement de ce que nous saurons nous réconcilier pleinement avec la démocratie libérale et ses décisions ; et donc avec l’obéissance à celles-ci comme acmé de notre participation citoyenne ; cela, dans la pleine conscience « qu’à l’âge hypermoderne rien n’est plus urgent que de défendre [le pouvoir] » (259). Et, symétriquement, de ce que nous saurons voir dans la figure du rebelle –Assange en est ici la figure emblématique (40-43)– la face haïssable de l’égoïste libertarien, tirant la couverture à lui au mépris des droits des autres, mettant en péril le socle même de notre liberté – en tant qu’elle trouve son plein accomplissement dans les « démocraties libérales » ; et de ce que nous reconnaîtrons que cet activisme trouve son inspiration dans l’anarchisme – lequel, insiste l’A, « n’a rien à voir avec la démocratie » (70, 257).

L’argument pivot comprend ces deux propositions : la démocratie libérale est notre destin ; elle est l’expression indépassable de « la puissance émancipatrice [de l’Occident …] inégalée dans l’histoire humaine » (324). En français courant : l’émancipation s’accomplit dans la démocratie et aucune forme plus démocratique de la démocratie n’est concevable que celle qui s’institue avec la démocratie libérale. Toute tentative en ce sens « risque … de la perdre » (71) ; est en elle-même crime contre la liberté ; partant doit être criminalisée dans la loi (d’où la nécessité des lois contre les fake news, la protection du secret des affaires, contre la haine…) ; et traquée méthodiquement (« vive les services secrets … », 211). S’en offusquer au nom de la liberté d’opinion n’est plus défendable dès lors que celle-ci « est utilisée par tous ceux qui entendent mener des guérillas de déstabilisation » (209). En mettant en cause nos institutions, les activistes, rebelles et autres apôtres de la « désobéissance civile » (256-9) constituent des menaces pour notre liberté qui doivent être combattus « avec la plus grande fermeté » (210), dans tout le spectre de leurs interventions. Le sort réservé à Assange et Snowden hante toutes ces pages. Nulle réserve sous la plume de l’A quant à la proportion de la sanction infligée, encore moins quant à son principe : “Bien fait pour leur gueule, hein ?”. Un sort semblable attend quiconque entreprendra de leur emboîter le pas ; ils et elles seront aussitôt désignés ennemis auxquels s’appliquera d’emblée le droit correspondant : le droit de la guerre. Et l’A de laisser entendre que rien ne saurait y être objecté. Ce sont des traîtres, ils méritent leur sort. Fin de la discussion.

Telle sera, à l’avenir, la « démocratie libérale » – selon Macron 1er et ses légistes, Tavoillot en tête. Tout.e opposant.e s’en déclarera, ipso facto, ennemi.e. L’idéal citoyen dont l’art de gouverner se résout dans celui d’obéir s’accomplit dans la sphère affective privée célébrée aujourd’hui par L. Ferry (cité p. 72) lui-même reprenant B. Constant, l’un des premiers à avoir chanté les louanges de cet accomplissement historique inouï de la liberté : la sécurisation « dans les jouissances privées » (Constant, De la liberté chez les Modernes, 1980, p. 502). Le citoyen contemporain s’accomplit comme sujet libre dans l’horizon restreint des préoccupations de sa sphère privée… sans oublier de faire son devoir électif –empêcher la victoire de l’extrême– aux intervalles fixés par la loi. S’accomplissant ainsi dans sa part à l’art de gouverner : obéir.

Dans son chapitre introductif –où il échafaude un semblant de théorie du peuple dans laquelle Sieyès se serait parfaitement reconnu, sauf la revendication du terme « démocratie » (cf. volet 2/3)–, Tavoillot s’arrête à ce qu’il appelle, pompeusement, les « pathologies de la démocratie ». Les deux 1es (34-39), « Propagande » et « Privauté » font photo : aucun usage ultérieur dans l’ouvrage. En revanche, la troisième, baptisée « pathologie de la transparence » sature tout le livre. Plus développée que les autres, elle est longuement illustrée par le cas qui arrête le plus longuement l’A, celui de J. Assange et Wikileaks – Snowden, « réfugié en Russie », (210) leur est bien sûr associé. Cette pathologie concerne toutes les formes d'activisme, de revendication, de résistance, de révolte, de désobéissance, toutes condamnées par l’A pour leur complicité aux « guérillas de déstabilisation » des institutions libérales. C’est que, martèle-t-il, « les démocraties libérales doivent d’urgence cesser d’être naïves en matière d’espace public » (214). Entendons : elles doivent cesser de se voiler la face devant l’évidence que la liberté d’opinion est le masque sous lequel se cachent les opérateurs de « guérillas de déstabilisation » (209) – ainsi que l’établirait une enquête « édifiante » à laquelle renvoie l’A ici.

On peut s’interroger : son ode à la servilité citoyenne est-elle juste mise en abîme de la sienne propre ?

Une interrogation plus “théorique”: qu’est-ce que cette « démocratie libérale » qui bornerait strictement le droit à la liberté critique ? Car l’A a beau dire : c’est quand même nouveau cette radicalité à affirmer que le libéralisme exige que la protection de notre liberté passe par la mise sous surveillance de la liberté d’expression. Longtemps en effet, le motto libéral ne fut-il pas : je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous ayez le droit de le dire ? Par ailleurs, la liberté protégée, du coup, n’est en tout cas pas celle d’expression… laquelle, alors ?     Cette question sera le point de départ de notre 2e volet.

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