Macron, créature des oligarques milliardaires – L'analyse de Eric Stemmelen

Eric Stemmelen, Opération Macron. Chronique d’un tranquille coup d’État, Éditions du Cerisier, Mons (Belgique), juin 2019, 235 p.

"Oublié" par les éditeurs français auxquels il a adressé son manuscrit dès janvier 2018, l'ouvrage paraît, en Belgique, 18 mois plus tard. C'est, en soi, un succès. Mais l'épreuve n'est pas terminée: car le livre est scrupuleusement ignoré par la grande presse qui n'en donne pas le moindre écho. Seuls quelques sites minortaires en proposent un écho et encore moins ne serait-ce qu'une esquisse de lecture. Sans doute son enjeu est-il trop dévastateur: à en tirer les enseignements, force est de conclure qu'en France le pouvoir est aux mains de l'oligarchie milliardaire qui a fait de la presse l'outil ultime de sa mainmise sur la classe politique.

Il est probable que vous ne connaissiez ni l’auteur, ni le titre de l’ouvrage figurant ci-dessus, encore moins celui de l’éditeur. Rien d’étonnant à cela, aucun d’eux ne fait la une d’aucun des grands titres de la « presse », française et internationale. En « googlant » à partir des termes ci-dessus, vous trouverez plusieurs indications de libraires mettant en vente l’ouvrage (16 €), quelques rares échos au livre sous forme de simple copié-collé de la 4e de couverture ; et plus rares encore, des ébauches de comptes-rendus, le plus souvent d’une brièveté désespérante et n’allant guère au-delà de la 4e de couv déjà mentionnée. Fakir (Ruffin) publie un bref entretien avec l’A. D’articles se présentant comme compte-rendu critique, je n’en ai trouvé que deux, le premier sur un site à l’intitulé debordien « in-girum-imus » [vu 17.10.19]; le second sur un site intitulé « Quiéry à venir » [vu, 17.10.19]. (Un 3e, peut-être, en allemand sur le site de la Frankfurter Allgemeine, que je n’ai pu consulter, son accès étant payant).

 

Une omerta méticuleuse

Côté presse ayant pignon sur rue, pas un mot. C’est l’omerta, déterminée, scrupuleuse. L’auteur, ni le livre ne reçoivent la moindre mention. Pourtant son auteur n’est pas tout à fait un nobody dans le monde de l’information en France. Statisticien de formation, docteur en sciences économiques, il a travaillé, entre autres, comme directeur d’études à la Sofres, directeur de la Recherche et des Études de France Télévision, directeur de programmation à France 2. Il est également l’auteur de deux ouvrages parus en 2010 et 2014. Sa formation et son parcours professionnel devraient suffire à susciter un sentiment d’obligation chez les journalistes consciencieux d’au moins prendre connaissance de l’ouvrage et de ses conclusions, quitte à les discuter. Que nenni !

Du Monde au Figaro en passant par Libération, le Parisien, La Croix, Ouest-France, L’Obs, l’Express, Marianne, Le Point, sans même mentionner Valeurs actuelles, pas un mot, pas le moindre signalement. Idem sur les radios privées et de service public. Ces silences sont presque « naturels » est-on tenté de dire puisque nombre de ces titres, montre l’A, ont activement participé à cette « opération Macron » qui fait la matière de l’ouvrage. Parmi les quotidiens, l’Huma (consulté le 25.10.19), via un entretien, est le seul à en donner un écho. Une absence surprend : celle de Mediapart, d’autant que l’A y a posté quelques billets de blog et que ce journal a publié nombre d’articles très critiques sur la Macronie, en particulier en lien avec l’affaire Benalla, l’affaire A. Kohler et certaines des lois-ordonnances les plus problématiques du point de vue des libertés et de la justice économique. De surcroît, même s’il est parfois un peu épinglé, mais guère méchamment, le journal en ligne y est plusieurs fois cité pour des enquêtes qu’il a été le premier à mener et à révéler – lui rendant ainsi hommage pour son travail d’enquête.

Une recherche YouTube fait apparaître trois entretiens enregistrés : avec A. Bercoff sur Sud-Radio, sur Là bas si j’y suis et sur Pour.presse (ce dernier relayé par différents sites). Evidemment, aucun passage télé ou radio à forte audience.

La non-réception de l’ouvrage fut précédée par une étrange comédie du côté des éditeurs. Achevé fin 2017, le manuscrit est envoyé à plusieurs éditeurs parisiens dès janvier 2018 – l’A ne dit pas lesquels, précisant tout de même qu’il s’agit d’éditeurs habitués à publier des ouvrages critiques. Le livre ne paraît qu’en juin 2019, chez un éditeur belge ! Évoquant ce long temps de gestation, l’A relève n’avoir reçu aucun refus, mais au contraire des expressions d’intérêt suivies de longs silences jusqu’à recevoir, après de nombreux appels à la patience, une lettre lui indiquant que la collection dans laquelle il était prévu devait renoncer à le publier pour raison de réorganisation. Cela au printemps 2019. Parlant de cette étrange valse-hésitation autour de lui, l’existence de cet éditeur belge lui est signalée qu’il contacte … lequel entame aussitôt le travail d’édition … En gros, 18 mois d’attente entre le premier contact avec un éditeur et la publication. Difficile d’éviter la conclusion que la censure médiatique, depuis la parution de l’ouvrage, fut précédée d’une tentative de censure éditoriale … faisant furieusement penser à celle narrée par Juan Branco pour son Crépuscule.

 

Difficile de ne pas penser que son orchestration n’est pas étrangère au contenu de l’ouvrage. Celui-ci se présente comme la collecte, dans un ordre chronologique, des apparitions de la figure de Macron dans les médias de grande diffusion, français surtout. Cela entre 2012 et 2017, jusqu’à l’élection. La force du procédé est de faire apparaître en pleine lumière l’effet de masse et de systématicité de la mise en avant du produit Macron et de la formidable accélération et intensification de la présentification médiatique de Macron et de son couple au cours de cette période. Au point d’occuper, à lui seul, durant au moins les deux ans précédant la présidentielle de 2017, plus d’espace médiatique que tous ses concurrents réunis. Dès avril 2016 en tout cas, l’A résume la situation en observant, anaphore à l’appui : « Emmanuel Macron est partout » (153). Cette médiatisation à outrance persistera jusqu’au lendemain du second tour de l’élection présidentielle. Jamais un candidat, qui plus est prétendument « hors-système », n’aura connu pareil matraquage médiatique.

Statisticien de formation, E. Stemmelen ne croit pas l’incroyable. Cette surprésence médiatique ne peut être attribuée au seul hasard, à ce qu’il « ferait vendre » – car même si, à la fin de la campagne, cet argument pouvait paraître plausible, cela ne pouvait être le cas dans les premières étapes de la construction médiatique du personnage. Car, ce que montre le relevé effectué par l’A, c’est que ce sont tous les médias de grande diffusion, tous supports confondus, qui mettent le paquet sur Macron ; et cela dès l’automne 2015, soit bien avant l’annonce officielle de sa candidature. Un tel « alignement des planètes » autour de l’étoile Macron est simplement exclu.

capture-d-e-cran-2019-10-26-a-18-17-50

Cela d’autant que les « informations » figurant dans ces multiples journaux et magazines, du « people » au journal « éco » sont les mêmes, jusque dans les formules vantant ses talents, ses charmes, son énergie, son agilité intellectuelle, sa culture, etc. ; jusque, aussi, dans les mensonges sur l’écart d’âge du couple, les « témoignages » de camarades de lycée de Macron, etc. La couverture médiatique du personnage s’apparente ainsi bien plus à de la publicité qu’à de l’information. En sorte qu’il convient de conclure que « les moyens réels du candidat Macron [ont] très largement dépassé, en équivalence d’espace publicitaire, la centaine de millions d’euros, non comptabilisés » ; et partant qu’ils « auront été dix fois supérieurs à ceux de ses deux adversaires réels » (170).

capture-d-e-cran-2019-10-26-a-18-08-22

Aucun autre candidat n’a bénéficié de la diffusion sur France 3, à une heure de grande écoute, d’un film d’une heure vingt à sa gloire, quelques jours après l’annonce de sa candidature, le 21 novembre 2016. Cela, sans le moindre coût pour le candidat, ni décompte de son temps de parole.

Le pactole ! Aucun des autres candidats ne bénéficia d’une pareille manne …

Il ne peut être question, ici, de répéter le parcours du livre – évidemment. J’invite vivement le lecteur à faire l’expérience de cette traversée chronologique du devenir omni-présence du signe Macron dans les médias au cours de cette séquence.  l’A en propose une anticipation dans les pages qui suivent l’annonce de sa nomination au rang de Ministre de l’Économie, fin août 2014 (57-62). Le sentiment qui s’empare du lecteur, d’abord incrédule, au fur et à mesure de ce parcours, est bien pointé par Mordillat : l’inexorable. Comme un remake de l’(ir)résistible ascension de Arturo UI. Il devient de plus en plus manifeste que les milliardaires propriétaires des grands médias privés de France ont, très tôt parié sur le cheval Macron pour défendre et promouvoir leurs intérêts – au plus tard janvier 2014 : Juan Branco, Crépuscule, 41-42 : « Sur le point de me [J.Branco] quitter, il [Xavier Niel] tient cependant à me montrer son téléphone : un certain Emmanuel Macron vient de lui écrire. “Le futur président de la République !”, me dit-il… ». Dès septembre 2012, le rouleau compresseur à la gloire du nouveau Secrétaire général adjoint de l’Élysée est enclenché. C’est Libération qui ouvre le bal en consacrant « sur deux pages un article dithyrambique à un parfait inconnu du grand public, nommé Emmanuel Macron » (24), qualifié de « pièce maîtresse du dispositif Élyséen » et encensé pour ses qualités hors-normes. Les autres organes de presse dans l’escarcelle des milliardaires emboîtent très vite le pas, lui inventant un CV semi-fantastique faisant de lui un prodige intellectuel sans égal. Dès octobre 2014, Macron figure dans un baromètre politique, certes à la douzième place, loin derrière Juppé (73) ; le sondage est produit et vendu par un institut de sondage, Odoxa, créé le 25 août 2014, veille de l’annonce de la nomination de Macron au ministère de l’économie… et généreusement financé par Bernard Arnault (72), ce « non-ami » (Branco, Crépuscule, 214) de Macron chez qui il dîne une fois par semaine (Ibid., ch. 23 s.).   [cf. « Comment les Médias ont fabriqué le candidat Macron »]

Macron – Icône politique des grands Médias Macron – Icône politique des grands Médias

Dorénavant, le non-candidat–non-ami-des-Arnault-Niel-Lagardère-Macron ne cessera de figurer dans le classement des présidentiables de ces sondages Odoxa, lui le ministre de l’économie harassé par une fonction ne lui laissant nulle distraction. Il ne cessera plus, non plus, d’occuper la une des médias, les reportages sur sa personnalité ou son couple tenant régulièrement plusieurs pages de magazines ou de colonnes dans les quotidiens.

L’A relate par le menu l’évolution du classement des candidats au cours des 18 mois précédant l’élection, montrant qu’à chaque fois, ce sont des informations lâchées par les médias qui contribuent à reconfigurer de manière décisive en faveur de Macron, le classement des présidentiables. Juppé d’abord : il perd, à la surprise générale, la primaire de la droite fin novembre 2016, cela alors qu’il était encore en tête des intentions de vote dans les sondages de mars (146), mai (155) et septembre (172) 2016. Remontant un peu dans le temps, on se rappelle qu’en septembre 2014 (68-9), Juppé avait été épinglé par certains commentateurs pour « sa complaisance » envers l’islam radical, ce qui lui avait valu d’être surnommé sur les réseaux sociaux « Ali Juppé, grand mufti de Bordeaux » (69), jusqu’à des accusations d’être « aux petits soins pour les Frères Musulmans », pas tout à fait infondées semble-t-il (63), et sans nul doute cause de sa disgrâce auprès des Saoudiens (64) dont l’influence au sein de l’oligarchie française est loin d’être négligeable. Les analystes semblent en tout cas formellement s’accorder sur un point : ce sont « les réseaux catholiques conservateurs » (172) – dont la chaîne KTO – qui auraient assuré la victoire de Fillon aux dépens de « Ali » Juppé lors des primaires de la droite (20 et 27 novembre 2016) ; et cela en manœuvrant de manière à échapper aux radars des sondages d’opinion. Victoire à la Pyrrhus, comme on sait, de celui dont FOG écrit « qu’il est une sorte d’enfant de chœur intègre sans qu’on n’entende jamais derrière lui le tintinnabulement de la moindre casserole » (180). Le propos, écrit avant même l’issue des primaires, est soit incompréhensible, soit prémonitoire. Suggérant, alors, que le scénario à venir était déjà écrit… Inutile d’y revenir ici.

 

Difficile d’éviter la conclusion qu’il s’est d’abord agi d’éliminer celui qui apparut longtemps comme le favori de 2017, pour ensuite laminer les chances de son rival victorieux en lâchant la bombe que l’on sait, au moment le mieux choisi pour favoriser Macron. En tout cas, ce que montre le relevé de la couverture médiatique, c’est que ce dernier est le « premier choix » des oligarques des médias : dès le lendemain de la victoire de Fillon, le couple Macron fait la Une en grand, large sourire, de Paris-Match cependant que Fillon figure sur un encart de côté, « l’air coincé, la mine sombre, figé dans un strict costume » (180). Étrange prescience : à cette date, Fillon est crédité de 28%, largement vainqueur de Macron à 15% …

Une du Match au lendemain de la victoire de Fillon aux primaires de la droite Une du Match au lendemain de la victoire de Fillon aux primaires de la droite

Hors d’une « opération Macron », cette suite d’événements est tout simplement inintelligible. Quant à « l’alignement des planètes », on a vu ce que l’A en pense …

 

En guise de conclusion, on ne saurait en choisir de plus appropriée que ces propos prononcés sur BFM un certain matin de septembre 2016 :  « Il y a là une tentative de très grands intérêts, financiers et autres, qui ne se contentent plus d’avoir le pouvoir économique. Ils veulent avoir le pouvoir politique. Posez-vous une question : pourquoi ces heures et ces heures de télévision ? Pourquoi ces couvertures de magazines, pourquoi ces pages et ces pages de photographies autour d’histoires … assez vides ? Je ne suis pas pour que le pouvoir de l’argent prenne le pas sur la politique. Je me suis toujours opposé au mélange entre la décision politique et le monde des grands intérêts, le monde de l’argent. Et il est absolument clair que c’est une opération de ce genre dont il s’agit. Quels que soient les moyens, notamment médiatiques dont peuvent disposer ces puissances, on ne doit pas se laisser abuser par les miroirs aux alouettes. » (168-9)

Par la suite, l’auteur de ces mots ne fit plus preuve de la même lucide intransigeance … puisqu’il, F. Bayrou, passa un pacte avec Macron afin de conserver un pouvoir d’influence sur la politique du pays … jusqu’à disparaître, ou peu s’en faut, dans l’insignifiance.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.