Les héritiers de Monsieur Bonhomme (et l'incendiaire)

Parce qu’il organise des paroles sous le masque de personnages, mais surtout parce qu’il en met hors scène, et donc hors-jeu, un plateau télé se prête toujours assez facilement à l’analyse dramaturgique. Une analyse des dérives totalitaires du politiquement correct médiatique, à travers l'ancestrale fonction apotropaïque de Méduse.

Parce qu’il organise des paroles sous le masque de personnages, mais surtout parce qu’il en met hors scène, et donc hors-jeu, un plateau télé se prête toujours assez facilement à l’analyse dramaturgique. Plus la pièce est mauvaise, caricaturale, grossière, plus cette analyse devient facile, ce qui n’est pas une raison pour la contourner. La période pré-totalitaire que nous traversons, ses mécanismes insidieux et relativistes de post-vérité, de xénophobie bienveillante ou de "haine inclusive", exigent au contraire un rappel des évidences – de tenir à « la liberté de dire que 2 et 2 font 4 », comme dit Winston dans 1984

L’émission Ca vous regarde diffusée le 27 octobre, et qui prétendait traiter du communautarisme (« Le communautarisme menace-t-il la République ? ») nous offre un exemple aussi édifiant que terrifiant de la faillite médiatique de la démocratie. Bien qu’étayée par de nombreux faits, relatée dans de nombreux ouvrages, la question du communautarisme est un problème de société que les médias ont globalement tendance à « droitiser », voire à fachiser, et ce faisant à refuser de traiter. Ce mécanisme de mise hors-jeu, qui fonctionne en grande partie sur l’anathème moral et la menace de mort sociale, est en fait caractéristique du communautarisme – effet miroir qui explique sans doute en partie le contournement compulsif du problème. Le communautarisme, en tant que dévoiement de la notion de communauté, fonctionne sur l’allégeance, la surveillance réciproque et la terreur de l’exclusion : exclusion du cercle de ceux qui ne « pensent pas bien », selon des règles qui sont à lire dans les non-dits, les « trouées » du discours.

 

La mise en scène, la mise hors-scène

 Ces non-dits, dans le cadre de l’exécrable pièce dont le titre a été rappelé, sont tout de même avoués dans un petit prologue où les metteurs en scène de la mascarade se sont mis eux-mêmes en scène - de manière assez naïve. Une vidéo. On y voit Rokhaya Diallo (la maîtresse de cérémonie des Y’a bon awards) aux côtés du journaliste qui anime et modère le plateau, Ahmed Tazir, dans un petit teasing qui se voudrait humoristique. Les deux compères, dont la connivence saute aux yeux, annoncent de manière granguignolesque que l’« on va parler du communautariiiiisme, ce mot épouvantail qui fait peuuur… les musulmans, cette horde de barbares qui va nous envahiiiir !!!! » Les deux masques s’esclaffent, fin du prologue.

© rokhayadiallo

 D’emblée, le sujet dont est censé traiter l’émission est discrédité par la raillerie, par des sous-entendus (très « entendus ») qui assimilent toute réflexion sur le sujet à une pensée « islamophobe ». Ce sketch, qui empile des amalgames racistes tout en les mettant sur le dos d’un hypothétique (et surtout absent) adversaire, est en fait la parfaite illustration du sujet censé être traité, le communautarisme : il y a exclusion radicale de la pensée « autre » grâce à l’usage, redoutable, de l’implicite et de l’anathème moral. Le choix offert est tranché: soit vous admettez l’hypothèse que le communautarisme est un problème et dans ce cas, vous devenez un « facho » qui pense que les musulmans sont des envahisseurs barbares ; soit vous êtes admis dans le cercle de ceux qui pensent bien, dont la pensée est autorisée et qui ont de l’humour. Nous aurons reconnu la dérive caractéristique de l’accusation d’islamophobie, qui consiste à neutraliser toute critique à travers une accusation dévoyée de racisme, mais ici étendue et généralisée.

 Avant que Mr Tazir supprime le commentaire critique que j’avais laissé sur sa page Facebook et me bloque (montrant par là son rapport problématique à la contradiction, un principe pourtant bienvenu dans l’exercice de son métier), j’avais pu y lire la présentation qu’il faisait de ses invités. Chacun s’y trouve affublé d’une caractéristique, Mr Tazir distribuant en amont les bons points et les qualités de parole. Le journaliste du Monde et essayiste Jean Birnbaum devient ainsi le « très inspiré Jean Birnbaum » ; David Djaïz un « jeune essayiste normalien franco-algérien » qui a eu « 19,97 au bac » tandis que R. Diallo est qualifiée de « sémillante ». Rappelons (puisque le journaliste ne le fait pas) que Mme Diallo, sur l’échiquier politique, appartient à l'ultra-gauche racialiste et indigéniste ; elle est la version « média compatible », soluble dans le capitalisme multiculturel, d’Houria Bouteldja. Il paraîtrait saugrenu et déplacé de présenter un identitaire du GUD en le qualifiant de « fringant » ou Marion Maréchal Le Pen en l’affublant de l’adjectif « pimpante ». Mais pour les ultra-identitaires et les suprémacistes de gauche, cette valorisation ne semble poser aucun problème. Seul le député François Pupponi, censé dans le débat incarner la défense des valeurs républicaines (mais qui de ce point de vue laissera sa chaise relativement vide) n’est pas étiqueté d’un sobriquet hypocoristique.

 Avant même que la pièce soit jouée, nous connaissons donc sa distribution, son contenu (ou plutôt l’éviction de son contenu) et sa moralité. Nous savons qu’il s’agit d’une émission connivente - voire communautariste. Il arrive souvent que des racistes ou des racialistes s’emploient à traiter du racisme ; que des capitalistes parlent du capitalisme en prétendant le critiquer; que des experts formés à la pensée unidimensionnelle s’expriment sur la liberté d’expression. Ces configurations biaisées, qui réduisent la délibération démocratique à un jeu de masques, sont légion. Ici, tout est également en place pour qu’une émission communautaire parle du communautarisme.

C’est, hélas comme souvent, déjà joué et bien entendu perdu d’avance.

 

La fonction apotropaïque du racialisme (1)

 Il est une fonction dramaturgique de la parole racialiste imparable, et repérable à chacune de ses (nombreuses) apparitions : celle que Mr Tazir, dans son prologue burlesque, illustre par l’image de l’ « épouvantail », sauf que ce terme est bien plus adapté à sa manière de procéder qu’au sujet de son émission, qu’il a de toute façon escamoté. La fonction répulsive et protectrice de l’épouvantail est dite « apotropaïque » (on peut aussi citer l’exemple du talisman).

 Dans la mythologie grecque, le pouvoir apotropaïque de Méduse consiste à repousser ou inhiber toute forme d’atteinte et d’altérité. Ainsi, il suffit de disposer sur un plateau télé, dans une conférence, un colloque, un workshop, etc, un racialiste pour être sûr que le débat n’aura pas lieu et que toute forme de contradiction sera neutralisée - en s’appuyant sur sa disqualification raciste.

Pour que le masque de méduse remplisse sa fonction, il faut un metteur en scène mais aussi des protagonistes qui acceptent de se laisser « méduser ». Après le couplet attendu de Mme Diallo, qui, sans avancer aucun fait, déclare d’emblée que soulever la question du communautarisme revêt-une-dimension-raciste-en-empêchant-de-parler-du-racisme (je la fais courte), Mr Birnbaum commet l’erreur classique de se laisser méduser : au lieu de souligner le grossier tour de passe-passe racialiste, il donne raison à Mme Diallo, incarnation de la mauvaise conscience postcoloniale. Le passage obligé de la « bonne conscience » consiste en effet souvent à marquer sa mauvaise conscience… Bref, tous les intervenants vont, tour à tour, verser leur obole à Mme Diallo, en commençant, plus ou moins explicitement, leur prise de parole par une marque d’allégeance antiraciste. La fonction apotropaïque tourne à plein régime : non seulement elle empêche toute réelle contradiction, mais elle renforce le « magistère moral » antiraciste, pourtant hautement interrogeable, de Mme Diallo, dont les superpouvoirs de « répulsion » se voient renforcés. Ainsi fonctionne l’antiracisme dévoyé, ou racialisme : non seulement sur une vision obnubilée du fait raciste qui se nourrit des clivages identitaires et des haines que ce discours même engendre (« vous êtes des victimes, je vais vous défendre »), mais sur une infalsifiabilité totalitaire – toute forme de réfutation devenant suspecte de racisme - et se trouvant « droitisée ».

 Face à un tel dispositif d'inhibition, la seule solution est, bien entendu, de refuser toute allégeance et de ne pas entrer dans ce jeu pénitent très tentant. Les invités mettent hélas le doigt dans l’engrenage, pensant sans doute pouvoir rétablir la situation de manière dialectique, mais il est trop tard : on ne peut pas contredire un opposant en commençant par valider les critères idéologiques sur lesquels repose l’ensemble de son édifice rhétorique. 

A partir du moment où personne n’a le courage de relever que le fonds de commerce d’un des invités repose précisément sur des prises de positions communautaristes et identitaires (pourtant connues de tous), la discussion est vouée à dériver - ce qu’elle fera, en amalgamant trop rapidement les questions du terrorisme ou du salafisme à celle du communautarisme. Car le propre de l'intimidation racialiste et anti-islamophobe est en effet de tourner, de manière tautologique, sur une véritable obsession à l'endroit l'islam. Il y a pourtant de multiples voies pour traiter du communautarisme, sans se focaliser sur l'islam ni même la religion (et encore une fois, les stratégies de R. Diallo sont exemplaires de ce clientélisme). Mais, conformément au rabattage effectué par Tazir et Diallo dès le prologue, aucun intervenant ne parviendra à s'extirper de cette dangereuse confusion, dont le seul avantage est de permettre d'éviter le sujet qui fâche.

Je ne m’attarde pas sur le reste de l’émission, de toute façon Mr Tazir, dans son introduction, a pris soin de tout placer sous le sceau de l’ironie et de la condescendance, en ridiculisant la « saaacro-saiiiiinte République » (il faudrait peut-être lui dire que la sainteté est malvenue, pour la caractériser) en se raclant l’intérieur du gosier - le corps étant parfois plus éloquent que le reste dans le castelet médiatique. Le boulevard se transforme en autoroute qui permettra ainsi à Mr Djaïz d’énoncer des vérités confusionnistes que ne renierait pas DAECH, soulignant par exemple avec goguenardise que le djihad revêtirait une dimension « insurrectionnelle » ("séditieuse" aurait été le terme approprié et non complaisant) ; ou avançant la thèse, dont le PIR et autres groupuscules font leurs choux gras, selon laquelle la laïcité serait coloniale – des énormités simplificatrices qui sont, hélas, aussi des banalités dans le paysage médiatique, intellectuel et culturel. Mme Diallo n’a même pas besoin de pousser la chansonnette, ses choristes sont au taquet. L’émission s’arrête avant que le désastre aille plus loin – car on connaît la suite, tous les principes non seulement républicains mais humanistes et rationnels deviennent, au terme de cette surenchère relativiste et cynique, racistes et coloniaux. 

Si je cite ce mauvais pas, ce n’est pas pour accabler Mr Birnbaum dont j’apprécie par ailleurs très souvent les écrits et les positions. C’est pour souligner une erreur que les intellectuels commettent trop souvent (et qu’il m’est, souvent, arrivé de commettre). Ce n’est pas non plus pour délégitimer la parole de Mme Diallo (aussi légitime, en démocratie, que n’importe quelle autre) mais dénoncer le « désert critique », pour reprendre le titre d’un livre salutaire de Renaud Garcia, dans lequel on lui permet de s’énoncer.

Dans Monsieur Bonhomme et les incendiaires, Max Frisch dressait déjà le portrait sans complaisance de ce que nous appelons aujourd’hui « l’idiotie utile » - une formule qui a le mérite de nommer des attitudes qui, en général, se prévalent de l’intelligence, de la complexité et de la culture (19,97 au bac, tout de même !). « La raison pourrait nous sauver », chante le chœur quant à lui lucide de Frisch devant la « connerie inextinguible ». Par souci de ne pas « offenser » et « de ne pas être inhumain », Mr Bonhomme entre dans une logique suicidaire « en confondant les bonnes intentions, et le bien ». Une pièce drôle et brillante à lire et relire (qui se termine dans les appartements de Lucifer), bien meilleure que celle qui s’est jouée sur la chaîne LCP – dont la mission est publique et dont la politique éditoriale se targue d’« impartialité des programmes » et de diversité des points de vue...

 

Pourtant, du problème du communautarisme, nous ne saurons rien, si ce n’est, apparemment, qu’il faut décréter qu’il n’existe pas pour, précisément, intégrer la communauté de ceux qui pensent « bien ».

 

(1) Le racialisme, avant d’être un positionnement politique, identifié par Laurent de Boissieu par exemple, est une grille de lecture communautariste qui renvoie toute configuration sociale, politique, économique à une question de races, dans une comédie ethnicisée où il n’existe plus que deux masques : le blanc et le non-blanc. Ainsi, le problème du patriarcat devient celui du « blantriarcat ». La lutte des classes une lutte des races, la dévoration écologique de la planète la faute du « capitalisme racial », etc. Le non-blanc est essentialisé en tant que victime, ce qui revient d’une part à le déresponsabiliser - donc, paradoxalement, à le déshumaniser et à le traiter en "bon sauvage" - et d’autre part à légitimer toute forme d’expression violente de sa part - à partir d'un conformisme clientéliste du ressentiment.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L'auteur a choisi de fermer cet article aux commentaires.