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Billet de blog 7 janvier 2026

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Venezuela : l’effondrement lent d’un Etat

L’opération américaine qui, début janvier 2026, a conduit à la capture du président Nicolás Maduro, ne constitue pas seulement un événement militaire ou diplomatique. Elle clôt symboliquement un cycle de décomposition de l’État amorcé depuis plus d’une décennie, où le pouvoir, la richesse et la souveraineté se sont confondus dans le seul mécanisme de la survie politique à tout prix.

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Contrairement aux régimes qui s’effondrent brutalement, le Venezuela s’est lentement désagrégé tout en préservant une illusion de stabilité. La crise actuelle, qui a duré des années, n’est pas une simple confrontation entre un pouvoir autoritaire et une opposition en quête de démocratie ; elle découle d’une capture méthodique de l’appareil d’État, d’un épuisement du modèle rentier et d’une corrosion morale des institutions. 

Lorsque Nicolás Maduro succède à Hugo Chávez en 2013, la démocratie vénézuélienne est déjà fragilisée mais conserve encore certaines pluralités : un Parlement élu, des médias indépendants, une opposition organisée. La victoire de cette opposition aux législatives de 2015 aurait pu enclencher un rééquilibrage du pouvoir. Elle se solde au contraire par la dissolution du Parlement et la mise en place d’une Assemblée constituante parallèle entièrement contrôlée par l’exécutif. À partir de 2018, les élections perdent tout caractère véritablement compétitif ; en 2024, leur falsification devient totale. L’exclusion de María Corina Machado, la répression des campagnes, le contrôle numérique du scrutin et la dissimulation des résultats illustrent ce basculement.

La scène politique s’accompagne d’un effondrement économique sans précédent. Le PIB reste bien inférieur aux niveaux de 2013, avec une inflation de 270% en 2025 et 70% de la population vivant dans des conditions de pauvreté multidimensionnelle. L’exode, désormais estimé à huit millions de personnes environ depuis le début des années 2000, a vidé le pays de sa main‑d’œuvre qualifiée et de sa jeunesse.

Cette trajectoire illustre le schéma classique de la malédiction des ressources. Depuis les années 1970, l’économie vénézuélienne s’est structurée autour de l’exploitation pétrolière, développant une dépendance quasi exclusive de cette rente. Aujourd’hui encore, les hydrocarbures représentent près de 90% des exportations et plus de la moitié des recettes budgétaires. Sous Hugo Chávez, la rente a été mobilisée pour financer une redistribution massive. A court terme, les programmes sociaux ont produit des effets réels sur la réduction de la pauvreté, mais ils sont restés largement non productifs. Ils ont gonflé la taille de l’Etat sans transformer la structure de l’économie. Sous Maduro, cette logique s’est radicalisée. La rente pétrolière est alors confisquée par des réseaux liés au pouvoir.

Cette économie de prédation transforme l’État en un dispositif d’intermédiation géopolitique plutôt qu’en acteur souverain. Les institutions sont vides, et le territoire se morcelle entre zones tenues par l’armée, segments contrôlés par des milices et espaces sous influence étrangère.

En se maintenant au pouvoir sans légitimité démocratique, ni reconnaissance internationale, le régime de Maduro a fait entrer le Venezuela dans une phase d’internationalisation du conflit. A mesure que l’Etat se délite, il cesse d’être un acteur souverain pleinement reconnu et devient un objet de gestion, ou plutôt, de prédation géopolitique. C’est dans ce cadre que le parallèle avec l’Irak de Saddam Hussein prend sens, non pour assimiler les situations, mais pour éclairer une certaine logique. Un régime autoritaire, rentier et corrompu finit par être perçu comme un obstacle par les grandes puissances. Dans les deux cas, la démocratie sert de justification normative à l’intervention extérieure. Et dans les deux cas, la chute ou la neutralisation d’un dirigeant ne garantit en rien la reconstruction d’un État fonctionnel. 

La délégitimation du régime de Maduro ne suffit pas, en elle-même, à justifier une intervention américaine, qu’elle soit directe, indirecte, économique ou diplomatique renforcée. L’expérience historique montre que les interventions menées au nom de la démocratie produisent rarement des démocraties fonctionnelles. La démocratie ne peut être importée ni imposée sans ancrage social, institutionnel et politique interne. De surcroît, l’intervention américaine contribue paradoxalement à affaiblir les forces démocratiques internes. En internationalisant le conflit, elle permet au régime de requalifier toute opposition comme un instrument de puissances étrangères, délégitimant ainsi les revendications populaires et renforçant la cohésion autoritaire autour du pouvoir. Ainsi, cette posture remet en cause la cohérence normative du discours démocratique occidental. Le recours sélectif aux principes démocratiques -invoqués contre certains régimes et ignorés face à d’autres- fragilise leur portée universelle et nourrit une vision instrumentale de la démocratie, réduite à un outil de politique étrangère plutôt qu’à un principe politique autonome.

La véritable question n’est donc pas celle de la chute d’un dirigeant, mais celle de la reconstruction d’un État. Le redressement du Venezuela ne pourra s’opérer sans un socle de légitimité interne, une refondation judiciaire, une réouverture de l’espace électoral et la participation des millions d’exilés au processus politique. L’effondrement du Venezuela est plus qu’un drame national, il montre comment une démocratie peut mourir lentement, tout en préservant les rituels du vote et les symboles de la légalité. Et il rappelle que les politiques de puissance, même parées des plus nobles intentions, tendent à reproduire les logiques qu’elles prétendent combattre. 

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