Le danger des données: le rôle de la collecte des données dans les génocides.

L'Histoire montre que certains génocides ont été d'autant plus "efficaces" qu'une abondance de données sur la population était disponible pour les régimes criminels. Qu'en sera-t-il avec la révolution numérique? Traduction d'un article paru le 21 novembre 2016 dans le Responsible Data Forum et qui constitue une mise en garde salutaire à tous ceux qui n'ont "rien à cacher".

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Une façon de savoir si les données que vous collectez sont particulièrement sensibles est de vous poser la question suivante: que se passerait-il si ces données tombaient entre les mains d'une personne mal intentionnée? Qui pourrait avoir envie de mettre la main dessus? Quelles sont les pires choses que ces personnes pourraient faire avec ces données?

Cependant, il est parfois difficile de se mettre à la place de ses ennemis, ou d'imaginer des événements futurs. Par conséquent, pratiquer la minimisation des données est un élément clé d'une utilisation des données à la fois responsable et respectueuse des droits. Et malheureusement, c'est l'inverse de l'approche adoptée par les gouvernements dans le monde entier.

La semaine dernière, le gouvernment britannique a dopté ce que Jim Killock, directeur du Open Rights Group, a qualifié de "loi de surveillance la plus extrême jamais adoptée dans une démocratie". Cette loi, dont le nom officiel est Investigative Powers Act, oblige les fournisseurs d'accès internet à stocker l'historique des navigations sur Internet - y compris les sites visités -  pendant un an, pour le cas où une enquête policière serait nécessaire. Officieusement, et à cause de son pouvoir inquisitorial, elle est surnommée la charte du fouineur (Snooper's Charter).

Dans le même temps, le nouveau président-élu des USA "n'exclut pas" de mettre en oeuvre sa promesse de campagne de constituer un 'registre' des Musulmans, tout en refusant de préciser en quoi cela serait différent des politiques de l'Allemagne Nazie consistant à répertorier les Juifs.

La collecte des données sensibles a été utilisée de façon nocive et à des fins malveillantes au fil de l'Histoire.

Il y a même eu de multiples occasions où la surveillance de masse et la collecte de données ont joué des rôles déterminants dans la survenue de crises humanitaires et même de génocides.

Pour bien comprendre le lien entre surveillance et atteintes massives aux droits humains, et pour mettre en évidence quelques-uns des pires exemples de ce qui peut arriver avec la surveillance de masse, l'absence de liberté d'expression et l'exploitation des données, voici juste quelques exemples.

Le génocide rwandais

The Rwandan genocide

Pendant le génocide de 1994 au Rwanda, le fait que les cartes d'identité mentionnaient le soi-disant "groupe ethnique" des individus, a constitué, pour certains d'entre eux, une véritable condamnation à mort.

La décision prise par les autorités rwandaises de faire figurer le "groupe ethnique" sur les cartes d'identité, suivant en cela une pratique introduite en 1933 par le pouvoir colonial belge, a non seulement ancré l'idée même de groupe racial identifié et rigide, mais elle a également facilité l'identification des futures victimes et permis que le génocide se déroule d'une façon effroyablement systématique et organisée.

Ten years ago in Rwanda this Identity Card cost a woman her life, by Prevent Genocide

Discrimination institutionnelle envers les demandeurs d'asile au Bangladesh

Institutionalised discrimination towards asylum seekers in Bangladesh

La mise en place de cartes d'identité au Bangladesh pourrait priver des millions de demandeurs d'asile Rohingyas de leurs droit humains élémentaires: droit à l'éducation, à la nourriture et aux services publics de base.

Il y a plus de 200.000 demandeurs d'asile Rohingyas qui n'ont pas droit aux papiers d'identité attribués aux ressortissants Bengalis.

Ces cartes rendent également l'accès à un travail 'officieux' beaucoup plus difficile pour les Rohingyas non enregistrés, ce qui réduit encore leurs maigres possiblités de gagner de l'argent.

“New ID card policy could hit Rohingya asylum-seekers” by IRIN News

No respite for Rohingya in Bangladesh, Al Jazeera English

Collecte de données aux Pays-Bas avant la Shoah

Data-gathering in the Netherlands prior to the Holocaust

Avant l'occupation Nazie, les Pays-Bas avaient déjà mis en place "un système complet de recensement de la population à des fins statistiques et administratives".
Pendant l'occupation Nazie, cette structure, destinée à suivre les gens "du berceau à la tombe", fut alors adaptée pour créer des systèmes d'enregistrement spéciaux pour les Juifs et les Roms résidant aux Pays-Bas, et joua un rôle important dans leur arrestation.

La preuve de "l'efficacité" de cette méthode apparaît sans doute dans les statistiques: 73%. C'est le pourcentage de Juifs néerlandais qui ont été tués, le taux le plus élevé de toute l'Europe de l'Ouest occupée. On peut comparer avec le taux de mortalité parmi la population juive en Belqique (40%) et en France (25%).

The Dark Side of Numbers: The Role of Population Data Systems in Human Rights Abuses, by William Seltzer and Margo Anderson

IBM et la Shoah

"Le gouvernement de notre Führer et Chancelier du Reich Adolf Hitler est très intéressé par les statistiques", a écrit Zahn dans le Allgemeines Statistiches Archiv (ASA), le journal officiel de la société allemande de statistiques.

Source: Gizmodo, “How IBM Technology Jump Started the Holocaust”

Les systèmes permettant d'identifier les Juifs à une grande échelle ont joué un rôle clé dans la Shoah, et le développement de la technique des cartes perforées a permis l'automatisation - et donc la rapidité - de la collecte de ces données.

La publication de statistiques par l'Allemagne pendant toute cette période, avec des titres tels que "Développement des statistiques de la population allemande par inventaire génétique et biologique" et "Situation des statistiques dans le nouveau Reich" donnent peut-être une idée de l'importance attribuée aux statistiques comme facteur contribuant à la mise en oeuvre de la Shoah.

Internement des Japonais-Américains pendant la seconde guerre mondiale

Après des décennies de dénégations, il a été révélé il y a seulement quelques années que pendant la seconde guerre les services du recensement américain ont fourni aux services secrets US les données du recensement de 1940 pour identifier les personnes d'origine japonaise, "pour contribuer à regrouper les Japonais-Américans et les enfermer dans des camps d'internement en Californie et dans six autres états pendant la guerre".

Les chercheurs qui ont fait cette révélation disent que la rapidité avec laquelle les données ont été fournies, sept jours seulement après que la demande en eut été faite, les porte à "penser que c'était un plan bien préparé".

Confirmed: The U.S. Census Bureau Gave Up Names of Japanese-Americans in WW II

The Dark Side of Numbers: The Role of Population Data Systems in Human Rights Abuses, by William Seltzer and Margo Anderson

Aiding Surveillance, by Privacy International

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Article original: Dangerous data: the role of data collection in genocides

Traduction: Bruno Menan

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