Résister c'est créer, résister c'est transformer !

À la veille de l’ouverture de la 13e édition du Forum social mondial à Salvador de Bahia, au Brésil, Jean Ziegler et Ilias Panchard retracent l’histoire du courant altermondialiste et identifient les défis et alternatives à l’échelle mondiale comme en Suisse.

Du 13 au 17 mars, des dizaines de milliers de syndicalistes, de paysan-ne-s, de militant-e-s politiques et de citoyen-ne-s engagés du monde entier se retrouveront à Salvador de Bahia pour une nouvelle rencontre du Forum social mondial (FSM). Il s’agit en fait d’un «retour aux sources» brésiliennes pour le mouvement altermondialiste, la première édition du Forum ayant eu lieu à Porto Alegre, en 2001. Après un tour du monde, avec des rencontres à Mumbai, Karachi, Bamako, Nairobi, Dakar, Tunis et Montréal, le FSM revient donc cette année sur le continent sud américain. Par son appel «Resistir é criar, resistir é transformar» (résister, c’est créer; résister, c’est transformer), le Forum montre cette année en quoi les résistances locales et globales font pleinement partie du processus de transformation de la société, et donc de la construction d’alternatives politiques.

Victoires du populisme et de l’extrême droite dans de nombreux pays, guerres et agressions militaires dans plusieurs régions du monde, toute-puissance des multinationales, enchaînement de catastrophes climatiques, inégalités grandissantes: le contexte mondial a de quoi nous inquiéter.

Les victoires de Donald Trump à l’élection présidentielle aux Etats-Unis et du camp du Brexit en Grande-Bretagne symbolisent cette montée du populisme. L’échec des mouvements politiques «progressistes» à construire des politiques économiques, sociales et internationales différentes n’y est pas étranger. Le fameux «changer la vie» n’a pas dépassé le stade du slogan pour les gouvernements sociaux-démocrates ou progressistes au pouvoir en Angleterre, aux Etats-Unis, en Allemagne, en Espagne, en Italie ou en France. Le soutien du premier ministre travailliste britannique Tony Blair à l’intervention étasunienne en Irak, motivée par des «preuves» inventées de toutes pièces, fut, avec la précarisation totale du marché du travail en Allemagne par le gouvernement Schröder, le symbole des reniements et de la gestion des affaires dans la continuité libérale voulue par une majorité d’acteurs politiques.

Le soutien aux processus démocratiques, la solidarité totale avec les peuples maltraités par l’histoire et les puissances (ex)-occupantes, ainsi que la bataille pour la justice sociale, piliers sur lesquels le mouvement altermondialiste s’est construit, s’avèrent d’autant plus importants, au moment où certains continuent d’affirmer qu’il n’y aurait aucune alternative en dehors du «choix» entre un régime autoritaire et un régime religieux. Les situations humanitaires dramatiques au Yémen – oublié d’un trop grand nombre – et en Syrie, particulièrement à l’est de Damas, dans la Ghouta orientale – bastion de l’opposition à Bachar Al-Assad – illustrent entre autres la guerre larvée entre l’Arabie Saoudite et l’Iran à l’œuvre dans tout le Moyen-Orient et la péninsule arabique.

Opposition au néolibéralisme

À ce titre, notre engagement – aux côtés de parlementaires fédéraux – en faveur d’une condamnation de l’invasion de l’armée turque et des milices djihadistes dans l’enclave kurde d’Afrin, dans le nord-ouest syrien, s’inscrit pleinement dans cette solidarité avec les peuples en lutte. L’alternative politique démocratique, féministe, pluriconfessionnelle et écologiste qui se met en œuvre au Rojava [Kurdistan syrien] s’avère un vrai signe d’espoir dans la région. La Suisse, État dépositaire des conventions de Genève et qui abrite le siège européen des Nations Unies, ne peut rester silencieuse et inactive face à cette invasion militaire, aux graves violations des droits humains et à l’ingérence inadmissible de la Turquie. Afrin ne doit pas devenir un nouveau Kobanê! [autre enclave du Rojava dévastée par un siège de 9 mois imposé par les djihadistes de l’EI en 2014].

Au niveau économique, les processus de dérégulation, d’abaissement des barrières douanières et de libre-circulation des capitaux se sont encore accélérés; cela a conforté la spoliation des ressources naturelles par de grandes multinationales aux quatre coins du globe et la mise sous tutelle des petits paysans du Nord comme du Sud, mené à des privatisations supplémentaires de services publics et à des programmes d’austérité scandaleux sur le dos des plus pauvres.

Né en 2001 à la suite d’un appel lancé par des organisations et mouvements sociaux à l’échelle internationale, le Forum social mondial s’est créé lors d’une grande rencontre à Porto Alegre, au Brésil. Bien décidé à s’opposer au néolibéralisme symbolisé par le Forum économique de Davos (WEF), les altermondialistes posèrent ainsi les bases d’un mouvement mondial pour la justice sociale, la solidarité, la paix et la protection de l’environnement.

La première édition du FSM a été suivie par les tragiques attentats du 11 septembre 2001 qui ont conduit à l’invasion de l’Afghanistan, puis de l’Irak. Au nom de la lutte contre le terrorisme, les Etats-Unis et une majorité des pays occidentaux ont justifié leur sordide «guerre contre la terreur», et ses graves conséquences toujours visibles près de vingt ans plus tard. Ce contexte de violence et de stigmatisation a poussé le FSM à, par exemple, se mobiliser fortement contre la guerre en Irak et à s’engager encore plus fortement pour l’accueil des réfugiés et en faveur d’un monde multiculturel.

Un autre monde est possible…

Les luttes du mouvement altermondialiste, rassemblées au sein du FSM, ont permis de résister à des politiques libérales et xénophobes, tout en montrant des chemins alternatifs. Les exemples de plusieurs pays d’Amérique latine illustrent cette montée d’alternatives politiques populaires, autochtones et démocratiques, menant même parfois à l’accession au pouvoir des leaders du mouvement altermondialiste. La contre-révolution de droite actuellement à l’œuvre dans une série de pays latino-américains nous force à analyser ces processus et montre que les luttes sociales et politiques doivent se poursuivre en permanence.

Le FSM s’est aussi inscrit dans le cadre du Printemps arabe en organisant deux éditions mondiales à Tunis, en 2013 et 2015. L’immense manifestation d’ouverture de l’édition 2015, une semaine après l’attentat du musée du Bardo à Tunis, fut un moment collectif mémorable par ses messages de solidarité, de justice sociale et l’opposition aux politiques liberticides des gouvernements face au terrorisme.

Un autre fait marquant du mouvement altermondialiste remonte à novembre 1999, lorsque des milliers de militantes et militants bloquèrent le sommet de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) dans les rues de Seattle. L’impact des manifestations d’alors ont montré comment une mobilisation bien organisée pouvait perturber un sommet mondial, malgré la présence de milliers de policiers et le déclenchement de l’état d’urgence. Par ces blocages de rue, et l’écho médiatique énorme qu’ils ont provoqué, la contestation de la «mondialisation» capitaliste apparaissait sur le devant de la scène. Le mouvement altermondialiste y aura marqué de précieux points.

Les défis actuels et à venir sont nombreux: accélération du changement climatique, accords de libre-échange planétaires aux dépens des populations, mise à mal des services publics, politiques d’austérité «justifiées» par le poids de la dette, emprise grandissante des multinationales, pillage des ressources naturelles et vol des terres agricoles, exclusion des migrants et fermeture des frontières aux réfugiés fuyant la guerre et la misère, dérives sécuritaires entravant les libertés et les mouvements sociaux.

Parmi ces défis, il en est un qui concerne tout particulièrement la Suisse: la toute-puissance étalée par les multinationales. En face, la démocratie directe et les nouveaux outils de mobilisation ont un rôle à jouer, en vue de l’émergence d’une société civile planétaire forte et déterminée.

De nombreuses multinationales exercent leurs activités dans les pays du Sud aux dépens de l’intégrité physique des travailleurs, de la santé des populations et de l’environnement naturel. La Suisse regorge de ces entreprises: Nestlé, Glencore, Novartis, Trafigura, Vale, UBS, Total, Crédit Suisse et tant d’autres. Un moyen d’action conséquent se dessine avec l’initiative «Pour des multinationales responsables», qui sera prochainement soumise au peuple. Elle demande l’instauration du devoir de diligence pour les multinationales, les forçant ainsi à analyser les risques dans leur secteur d’activités (filiales, sous-traitants), à prendre des mesures face aux violations des droits humains et de l’environnement et à rendre compte publiquement des mesures prises. La possibilité pour les victimes de porter plainte contre l’entreprise responsable de violations les concernant sera aussi mise en place. Une votation historique pour la Suisse!

Enfin, le système de démocratie semi-directe que connaît la Suisse depuis plus de 150 ans nous aide à imaginer des pistes pour une participation réelle des citoyen-ne-s aux décisions politiques. Un nouveau sujet s’ouvre en ce moment sous nos yeux: l’apparition d’une société civile planétaire. Grâce aux outils numériques, les résistances s’organisent, les populations se mobilisent et permettent d’entrevoir une alliance entre les mouvements sociaux, citoyens et paysans, les organisations non gouvernementales, féministes et syndicales.

Le mouvement altermondialiste doit continuer à encourager, relayer et fédérer l’ensemble de ces luttes. Seul moyen de résister face au capitalisme globalisé qui mène l’humanité à sa perte, le tenir en échec et construire des alternatives. Un autre monde est possible!

Jean Ziegler est vice-président du Comité consultatif du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, auteur de Chemins d’espérance (Seuil, 2016), ancien rapporteur spécial de l’ONU pour le droit à l’alimentation.
Ilias Panchard est conseiller communal Vert à Lausanne, militant altermondialiste, chargé de campagnes.
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Les luttes paysannes

Impossible d’évoquer l’altermondialisme sans mentionner le Mouvement des paysans sans terre (MST). Acteur incontournable des luttes sociales au Brésil et pilier du mouvement altermondialiste, le MST était particulièrement actif lors du premier Forum à Porto Alegre, en 2001. Apparu dans le sud du Brésil au début des années 1980, pendant la dictature militaire, le mouvement a commencé par organiser l’occupation des terres inexploitées. Le MST illustre brillamment la double capacité des mouvements sociaux à résister et à construire des alternatives. En effet, il défend une réforme agraire conséquente, participe à la formation politique des paysans, sensibilise la population et s’engage plus globalement pour l’égalité sociale et la répartition des richesses. Sans compter son engagement pour l’annulation de la dette des pays du Sud étranglés sous son poids – la dette permettant de cautionner l’ouverture totale des marchés et les politiques d’austérité.
Réunies au sein de la coordination internationale Via Campesina, des organisations paysannes comme MST luttent pour la survie de centaines de millions d’exploitations familiales frappées de plein fouet par les accords de libre-échange agricole et par l’action dévastatrice des groupes agro-industriels qui conduit à une dépendance des paysans et détruit les terres et l’environnement.

Enfin, la grande victoire du MST fut la création des assentamentos, des zones désignées par le gouvernement brésilien pour y installer des familles sans terres. Les paysans se répartissent un ensemble de lots à l’intérieur d’une parcelle de terres publique ou en partageant celles d’une grande propriété confisquée dans le cadre de la réforme agraire. La résistance et les victoires du MST aura inspiré et continue d’inspirer les paysans du Sud comme du Nord, à l’image d’Uniterre en Suisse ou de la Confédération paysanne en France. JZ/IP

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