Federico Demaria: croissance et environnement sont incompatibles

Nous publions la traduction de la tribune de Federico Demaria, économiste écologique à l'Institut des sciences et technologies de l'environnement de l'Université Autonome de Barcelone et premier signataire de l'appel «Demain il sera trop tard». Cette tribune a été publiée en anglais sur le site Metablog du Bureau Environnement Européen.

«La croissance au nom de la croissance» demeure le credo de l’ensemble des gouvernements et des institutions internationales, incluant la Commission Européenne.

La croissance est présentée comme une panacée pouvant résoudre tous les problèmes de l’humanité: pauvreté, inégalité, durabilité, pour ne nommer que ceux-là. Qu’il soit question de politique de droite ou de gauche, elles ne diffèrent que par la façon dont la croissance doit être atteinte. Toutefois, il y a une vérité scientifique, qui bien qu’inconfortable doit être affrontée: la croissance économique est environnementalement insoutenable. De plus, au-delà d’un certain seuil, déjà dépassé par les pays de l’UE, la croissance n’est socialement plus nécessaire. S’impose donc une question centrale: comment assurer la gestion d’une économie sans croissance?

C’est à l’économiste Kenneth Boulding que l’on doit la célèbre maxime: «Celui qui croit qu’une croissance exponentielle peut continuer indéfiniment dans un monde fini est soit fou, soit un économiste». En ce sens, les économistes écologiques affirment que l’économie est physique, alors que les économistes néoclassiques semblent plutôt croire qu’elle est métaphysique. Le métabolisme social est l’étude de l’ensemble des flux de matières et d’énergie qui se produit au sein de l’économie. Du côté des intrants de l'économie, les matières premières clés sont limitées et beaucoup atteignent un pic, dont notamment le pétrole et le phosphore. Quant à la production, l’humanité est en train d’outrepasser les frontières planétaires. Les changements climatiques sont la preuve de la capacité limitée des écosystèmes à assimiler cette charge. La planète nous dit: "Assez, c'est assez

Bien que tardivement convaincu de l’existence des limites biophysiques de la planète, les économistes néoclassiques prétendent qu’il est possible d’atteindre un découplage entre la croissance économique et la consommation de matière et d’énergie (ou les impacts environnementaux, ce qui revient au même). Une compilation de données historique (tel que le Comptabilité des Flux de Matières d’EUROSTAT) démontre que, jusqu’à présent, rien de tout cela ne s’est produit. Tout au plus, peut-on observer un découplage relatif, soit une diminution de l’utilisation des ressources par unité de PIB. Il n’est ainsi aucunement question d’un découplage absolu pourtant primordial afin d’assurer un avenir durable, avenir qui dépend d’une diminution totale de la consommation des ressources environnementales. Les seules périodes où nous avons connu une dématérialisation absolue correspondent aux phases de récession économique. Le commerce devrait alors être pris en compte afin d’éviter l’externalisation des secteurs d’activités les plus polluants hors de l’UE, souvent appelé l’hypothèse du havre de la pollution.

L’économie ne peut être circulaire. La principale raison étant que l’énergie ne peut être recyclée et que les matériaux ne peuvent l’être qu’à un certain degré. L’économie mondiale recycle moins de 10% de ses matériaux, environ 50% de ces matériaux transformés sont utilisés afin de fournir de l’énergie il devient donc impossible de les recycler (il s’agit essentiellement d’énergie fossile). C’est simple, la croissance économique n’est tout simplement pas compatible avec la viabilité environnementale. La liste des oxymores est longue, qu’il soit question de développement durable, ou de sa réincarnation à travers l’économie ou la croissance verte, il demeure que ces idées chimériques ne résolvent en rien le problème de fond. La croissance du PIB mène à un usage croissant de matières premières et d’énergie et condamne la viabilité environnementale.

Des solutions axées sur le marché et la technologie ne constituent pas pour autant des recettes miracles. La foi en la technologie est devenue dogmatique, les études scientifiques, appuyées sur les tendances antérieures, démontrent que l’amélioration technologique émerge beaucoup trop lentement pour éviter un changement climatique irréversible. Par exemple, dans le contexte de la croissance économique, les gains en efficacité entraînent des effets de rebond. Ainsi, plus vous êtes efficace, plus vous consommez (par exemple: les voitures et la consommation d’essence). L’énergie renouvelable produit moins d’énergie net parce que le taux de retour énergétique (EROI, Energy Return on Investment) est plus bas que celui de l’énergie fossile. Pour cette raison et bien d’autres, il est impossible de se contenter du niveau actuel de notre consommation énergétique, qui doit nécessairement être réduite. La plupart des réserves mondiales de combustibles fossiles doivent demeurer dans le sol, elles ne doivent pas être consumées, rendant ainsi possible de maintenir la température mondiale à une augmentation ne dépassant pas, au maximum, 2°C. En sommes, les combustibles fossiles devraient être évoqués comme des combustibles inconsumables.

Parfois, la science est porteuse de mauvaise nouvelle. Un article récemment publié par le magazine Nature Sustainability affirme «qu’aucun pays dans le monde ne répond durablement aux besoins de ses citoyens à un niveau pouvant mondialement être soutenu quant à l’utilisation des ressources.» La question alors se pose : comment les conditions d’une vie meilleure pour tous, au sein des limites planétaires peuvent-elles être assurées?

L’inconfortable vérité à laquelle les décideurs politiques doivent faire face est la suivante :

La croissance économique est écologiquement insoutenable. La consommation totale en matière et en énergie doit être réduite, en commençant par les pays développés.

La croissance économique pourrait ne pas être socialement souhaitable. Les inégalités sont à la hausse, la pauvreté n’a pas été éliminée et la satisfaction des citoyens à l’égard de leur vie est stagnante.

La croissance économique se nourrit de la dette (par exemple, l’assouplissement quantitatif), ce qui correspond à une colonisation du future. Ces dettes ne peuvent être payées et le système financier est sujet aux instabilités (à l’exception de Bâle III).

En guise d’exemple, il est scientifiquement impossible d’expliquer comment l’Union européenne réalisera une économie sobre en carbone, et ce dans un contexte de croissance économique, puisque celle-ci implique une réduction d’ici 2050 des émissions de gaz à effet de serre de 80% en deçà des niveaux de 1990. Les climatologues Kevin Anderson et Alice Bows affirment de façon convaincante qu’ «une probabilité raisonnable afin d’éviter une caractérisation à 2°C d’un changement climatique dangereux, implique que les pays les plus riches (Annexe 1) devraient, temporairement, adopter une stratégie de décroissance».

Évidemment, la transition d’une société de la croissance à une de la décroissance (ou post croissance) implique certains défis. Néanmoins, le champ émergent de l’écologie macroéconomique a commencé à s’intéresser à ces défis de façon convaincante. La littérature sur le bonheur et l’économie démontre que la croissance du PIB n’est pas essentielle afin d’assurer le bien-être puisqu’il existe d’autres déterminants plus importants (voir le paradoxe d’Easterlin). Une espérance de vie élevée est compatible avec de faibles émissions de carbone, mais des revenus élevés ne le sont pas. De plus, l’absence de croissance peut augmenter les inégalités, à moins qu’il n’y ait redistribution.

Quoi qu’il en soit, la question n’est pas de savoir si nous devrions abandonner la croissance économique, mais plutôt comment. Les débats scientifiques sur cette question émergent de plus en plus, mais je crains que les décideurs politiques soient à la traine. Voici de bons signes: les critiques du PIB comme indicateurs du bien-être sont fréquentes, les propositions politiques en ce sens et la question de la décroissance ont fait leur entrée dans les parlements. Ça n’a pourtant rien de nouveau. En 1972 Sicco Mansholt, un Néerlandais social-démocrate qui était alors commissaire européen à l’agriculture avait adressé une lettre au président de la Commission européenne, Franco Maria Malfatti, lui demandant de sérieusement prendre en compte les limites de la politique économique de l’UE. Deux mois plus tard, Mansholt lui-même est devenu président de la Commission européenne, mais pour un trop court terme, ce qui l’empêcha de promouvoir un programme de croissance sous zéro. Le moment est non seulement venu pour un programme de recherche scientifique en ce sens, mais aussi pour un programme politique. En tant qu’économistes écologiques, Tim Jackson et Peter Victor ont soutenu dans le New York Times qu’«imaginer un monde sans croissance est l’une des tâches les plus vitales et les plus urgentes auxquelles la société doit s’atteler.»

AUTEUR

Federico Demaria est économiste écologique à l'Institut des sciences et technologies de l'environnement de l'Universitat Autònoma de Barcelona, qui appartient aux dix plus grands instituts de recherche en études environnementales. Il est coéditeur de Décroissance: Un vocabulaire pour une nouvelle ère (Le passager clandestin, 2015), un livre traduit en dix langues et du prochain «Pluriverse: A Post-Development Dictionary». Il est membre fondateur de Research & Degrowth. Actuellement, il coordonne le projet de recherche EnvJustice, financé par le Conseil européen de la recherche.

Publié en anglais ici : https://metamag.org/2018/02/21/opinion-economic-growth-is-not-compatible-with-environmental-sustainability/
TRADUCTION:  
Josée Provençal est doctorante en science politique à l’Université d’Ottawa.

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