Paul Ariès : faire de la politique, c'est imposer les bonnes questions

Jeudi dernier nous publiions l'appel Bientôt il sera trop tard… Que faire à court et long terme ? Nous proposons des tribunes ouvertes d'abord des initiateurs et signataires de cette appel. Voici la première contribution, écrite par Paul Ariès, qui pose la question du rôle politique que peut jouer cet appel en terme de convergences et d'impacts de transformation.

Découvrir et signer l'appel ici.


Dix ans déjà, coucou, nous revoilà !
Par Paul Ariès* 

Ce slogan post-soixante-huitard pourrait illustrer parfaitement le renouveau des courants antiproductivistes après une éclipse médiatique de quelques années qui a permis à tant de nos idées d’infuser dans la société. Non seulement je n’ai pas le fétichisme duvocabulaire (décroissance, antiproductivisme, écosocialisme) mais je suis beaucoup plus proche de nombreux antiproductivistes ou éco-socialistes qui refusent le terme de décroissance que de certains décroissants austéritaires et autoritaires, idiots utiles du système capitaliste/productiviste. Le revenu médian a baissé aux Etats-Unis de 7 % en dix ans ! Est-ce cela la décroissance, l’antiproductivisme ? Faut-il aller plus loin dans la même direction en opposant une austérité subie et une austérité choisie ? La série des taux moyens de croissance du PIB par décennie a été, depuis 1960, en France, de 6,9 % ; 3,7 % ; 2,2 % ; 1,9 % ; 1,5 % ; 0,7 %... Est-ce cela la décroissance et l’antiproductivisme dont nous rêvons ? Non, la décroissance comme l’antiproductivisme, c’est tout sauf de vouloir faire la même chose en moins ! C’est miser sur d’autres styles de vie, certes respectueux des limites, mais tellement plus jouissifs et émancipateurs ! L’éco-socialisme que j’aime est celui qui va permettre de construire une société des usagers maîtres de leurs usages, une société conviviale et non une société des durs-à-jouir et des pères et mères la rigueur. Faisons de la politique et non du moralisme bidon ! Faisons de l’antiproductivisme arc en ciel un instrument d’émancipation !

En ce début d’année 2018, les décroissants et autres objecteurs de croissance ont initié un Appel pour dire que nous avons entendu le cri d’alarme de plus de 15000 scientifiques de 184 pays paru le 13 novembre 2017, dans lequel ils alertent sur l’état désastreux de notre planète. Nous avons compris qu’il s’agit de la dernière mise en garde, car si nous ne prenons pas les mesures adaptées « bientôt il sera trop tard».

Cet Appel est déjà une réponse à la volonté de Macron d’inviter, à Versailles, les patrons des principales firmes économiques responsables de la destruction des écosystèmes, de l’enrichissement des riches et de l’appauvrissement des pauvres, de la montée des extrêmes-droite et des intégrismes politiques, religieux et économiques. Cet Appel est aussi une façon de dire que l’antiproductivisme et la décroissance se veulent les héritiers de l'an 01 né aux lendemains de 1968.Nous devons nous en souvenir alors que l’air du temps est à cracher sur ce formidable espoir que fut dans le monde entier l’année 1968 et ses rêves d'égalité. La décroissance, l’antiproductivisme, l’écosocialisme que j’aime sont autant d’enfants de Mai 68, du Mai étudiant et du Mai ouvrier.

Cet Appel a rencontré, dès la phase de recherche de ses « premiers signataires», un succès inespéré tant auprès des personnalités représentatives de la mouvance de l’écologie politique qu’au sein des autres mouvements sociaux, politiques, syndicalistes, français ou étrangers. Ce succès n’est pas le signe du ralliement de tant d’intellectuels et militants aux idées de la décroissance mais le symptôme que ces idées, que les décroissants contribuent à porter, sont d’ores et déjà partagées par de nombreuses personnes, parce qu’elles sont en phase avec une partie du réel qui s’invente dans les luttes, dans les alternatives, dans les rêves. D'autre courants portent en revanche bien mieux que nous d'autres combats tout aussi essentiels comme un féminisme antimachiste, antipatriarcal, égalitaire et émancipateur contre un pseudo féminisme réac.  

J’aimerai donc tirer quelques enseignements de cette expérience pour comprendre à quoi peut servir aujourd’hui la décroissance au sein de l’écologie politique et globalement des forces émancipatrices. 

Nous réussissons chaque fois que nous admettons que la décroissance ne constitue en rien une nouvelle avant-garde éclairée mais bien davantage un symptôme de ce qui se cherche, de ce qui s’invente, sans avoir toujours les mots pour le penser et le dire. Nous ne sommes donc pas la petite grenouille qui aurait vocation à devenir aussi grosse que le bœuf, mais un trait d’union entre divers courants antiproductivistes et écosocialistes. La décroissance surfe sur ce que notre ami Juan Martinez-Alier nomme l’écologisme des pauvres mais un écologisme des pauvres qui ne concerne pas seulement les pays du Sud mais aussi ceux du Nord. Les signatures de nombreux animateurs de mouvements tiers-mondistes prouvent que ce constat est partagé, bien au-delà des objecteurs de croissance, bien au-delà des cercles de l’antiproductivisme militant. L’existence de ce déjà-là est, certes, une bonne nouvelle car elle prouve que nous ne partons pas de rien, mais notamment des styles de vie pré et post-capitalistes qui subsistent ou émergent au quotidien. La relocalisation, le ralentissement, l’idée coopérative, le partage, le sens des limites, le choix de la simplicité, la gratuité  sont donc indispensables au changement mais on ne fait pas de révolution sans projet, c’est-à-dire sans le savoir et sans le vouloir.  Ce déjà-là serait insuffisant s’il ne prenait pas conscience de lui-même, s’il ne nous permettait pas de passer de ces fragments de vie postcroissance à un antiproductivisme conséquent, de cette décroissance en soi à une décroissance pour soi, d’un écosocialisme et d’un convivialisme pour demain à un écosocialisme et à un convivialisme qui campent de plus en plus sur le versant positif de la critique.

C’est à ce niveau que la décroissance peut jouer un rôle que personne d’autres ne semble aujourd’hui tenir, car la force de son paradigme est de permettre de trouver non seulement les mots mais les fronts de mobilisation qui fassent sens, dans une direction radicalement antiproductiviste, anticonsumériste, écosocialiste, convivialiste. C’est pourquoi une fois ces mots prononcés, ils acquièrent la force de l’évidence pour beaucoup de personnes. Rôle modeste certes mais qui nous donne la responsabilité historique de prendre des initiatives clivantes mais ouvertes pour participer à la guerre idéologique. Nous camperons, par exemple, sur le front de la critique sociale, écologique et politique du sport, comme nous l’avons fait contre le Dakar et comme nous le ferons en lançant, en mai, le mois pour l’interdiction des sports mécaniques. Nous camperons aussi sur le front de la critique du nucléaire civil et militaire en proposant de relancer l’idée d’un tribunal de type Russell contre les crimes du nucléaire tant militaire que civil. Nous proposerons de ranimer en septembre prochain le Mouvement pour une rentrée sans marques dans les écoles et son slogan "Ni voiles, ni marques, ni blouse grise"… Nous sommes preneurs de tous les thèmes de mobilisations qui permettent de faire de la pédagogie montrant la nécessité de rompre avec les logiques dominantes… Nous sommes preneurs de tous les types de mobilisations montrant que la révolution c’est pas triste !

Cet Appel à la convergence n’a pu fonctionner que parce qu’il est à la fois clivant et ouvert, parce qu’il a permis à des personnalités aussi différentes que Christophe Aguiton, Gérard Filoche, Noel Mamère, à des dirigeants de la France Insoumise, d’EELV, de Génération.s, d’Ensemble!, d’ATTAC, du CADTM, à des personnalités issues des collectifs anti-GPII de se reconnaître dans un langage novateur et positif. Cette longue opération de cristallisation des idées fonctionne à la façon d’un révélateur et d’un fixateur en photographie en faisant apparaître progressivement les pans d’un nouveau continent qui émerge déjà dans la société.

C’est pourquoi notre combat se doit d’être d’abord métaculturel et métapolitique avant d’être culturel et politique, nous devons assumer ce détour nécessaire pour changer certains « invariants » caractéristiques d’une longue époque historique, comme a su le faire la contre-révolution conservatrice mondiale qui, constatant, au lendemain de la seconde guerre mondiale, que ses idées étaient minoritaires et décriées, est partie à la conquête des esprits avant de triompher dans les faits, comme ont su le faire les indépendantistes catalans ou corses, ayant d’abord investi le terrain métaculturel et métapolitique avant de traduire ce double succès au niveau institutionnel.

Cet Appel à la convergence ne peut réussir que dans la clarté, que s’il se souvient que faire de la politique c’est d’abord définir qui sont nos véritables amis et ennemis, que l’antiproductivisme pas plus que la décroissance ne s’écrivent avec une majuscule, car ces courants sont eux-mêmes divisés de façon irréconciliable, entre ceux qui se souviennent que l’antiproductivisme fut d’abord une idéologie d’extrême-droite et ceux qui prônent l’égalité, entre une décroissance austéritaire, celle des pères-la-rigueur qui prennent pour argent comptant ce que la société de consommation dit d’elle-même sur son rapport à la jouissance, et toutes les autres sensibilités de la décroissance qui prônent une décroissance émancipatoire qui se trouve du côté du « plus à jouir», comme le clame Raoul Vaneigem, car nous sommes convaincus que le capitalisme (productivisme et consumérisme) repose non pas sur la satisfaction des besoins humains mais sur le sacrifice du vivant et du désir. Serge Latouche rappelle, sans cesse, que le vrai concept serait davantage celui d’acroissance, ce qui signifie qu’il faut chercher les solutions en dehors du mythe de la croissance, ce qui nous rapproche aussi de Jean Gadrey. 

Le succès de notre Appel n’a été possible que parce que refusons de faire de l’existence des limites une machine à brider l’émancipation humaine (sociale, écologique, culturelle, psychique, sexuelle, politique) au nom d’une guerre fantasmée entre un principe de plaisir et un principe d’ascétisme. Parce que tout antiproductivisme, toute décroissance, tout écosocialisme, qui rimeraient avec un sacrifice serait voués à l’échec et donc à la tyrannie, comme l’a prouvé la tragédie du stalinisme au XXe siècle, parce que, surtout, la seule façon sérieuse d’intégrer les limites (tant physiques que psychiques), c’est d’avancer vers toujours plus d’émancipation. 

C’est bien pourquoi nous tenons avec cet Appel les deux termes de l’alternative en pensant, à la fois, les contraintes d’une société post-croissance et les potentialités d’une société libérée de l’accumulation de richesses économiques et de pouvoir. Cette décroissance-là, cet antiproductvisme-là, cet écosocialisme-là, ce convivialisme-là, ce Bien-vivre-là sont capables de féconder la société. Un exemple : toutes les expériences de gratuité prouvent que, loin de conduire au gaspillage, elles permettent, au contraire, de réduire les consommations, que lorsque les bibliothèques sont payantes, les consommateurs en veulent pour leur argent et empruntent le maximum de livres ou DVD possibles, mais lorsque la gratuité est instaurée, si le nombre d’usagers augmente, les emprunts diminuent, signe que nous passons d’une logique à une autre.   

Cet Appel se veut un instrument capable d’aider à rapprocher les différentes familles antiproductivistes, écologistes, antilibérales, objectrices de croissance... mais toutes amoureuses du bien vivre (buen vivir). Nous le ferons sur le plan théorique à travers des contributions, des colloques, nous le ferons aussi dans des mobilisations, en prenant, au maximum, la main sur l’agenda politique plutôt que de nous le laisser imposer par Macron. Faire de la politique du point de vue des dominés et/ou de l’antiproductivisme et de la décroissance, ce n’est pas, d’abord, répondre autrement aux questions dominantes mais imposer d’autres questions.

*Paul Ariès est rédacteur en chef de la revue Les Zindigné(e)s, Directeur de l’Observatoire Internationalde la Gratuité (OIG), auteur notamment de « Écologie et cultures populaires, les modes de vie populaires au secours de la planète » (Éditions Utopia, 2015) et de « Une histoire politique de l’alimentation de la préhistoire à nosjours » (Max Milo,Paris, 2016), « Désobéir et grandir, vers une société de la décroissance », Ecosociété, Québec, 2018)

____________

Appel Bientôt il sera trop tard… Que faire à court et long terme ?

Nous avons entendu l’appel de plus de 15000 scientifiques de 184 pays paru le 13 novembre 2017 dans lequel ils tirent la sonnette d’alarme sur l’état désastreux de notre planète. Nous avons compris qu’il s’agit de la dernière mise en garde, car si nous ne prenons pas les mesures adaptées « bientôt il sera trop tard ». Lire la suite et signer l'appel.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.