Homosexualité dans le monde arabe: une aspiration à la liberté

Dans l’empire de l’islam du VIIIe siècle de notre ère, l’amour des garçons y était autant chanté que celui des filles. Depuis, la répression des relations homosexuelles a suivi dans chacun des pays arabes son propre agenda. Mais aujourd'hui, une aspiration à la liberté individuelle existe dans ces pays, et hommes et femmes commencent à vouloir vivre leur homosexualité au grand jour. Par Gilles Gauthier.

Dans l’empire de l’islam qui s’étendait au huitième siècle de notre ère de Cordoue à Samarcande les élites parlaient, pensaient, écrivaient en arabe. L’amour des garçons y était autant chanté que celui des filles, les deux n’étant pas plus incompatibles que les faces d’une même monnaie. Les jeunes gens par leur grâce, leur souplesse, leurs facéties, ajoutaient à l’existence le charme de la poésie. Et les poètes s’en donnaient à cœur joie, jusqu’à la provocation. Ainsi ces vers d’Abou Nouas, mis en français par Vincent Monteil :

                                   C’est un persan chrétien, moulé dans sa tunique

                                   Qui laisse à découvert son cou plein de fraicheur

                                   Il est si élégant dans sa beauté unique

                                   Qu’on changerait de foi sinon de créateur

                                   Pour ses beaux yeux…

Le paradoxe est qu’aujourd’hui, dans une société devenue répressive, ces vers et des milliers d’autres plus licencieux se trouvent dans toutes les librairies du Caire.

Après les siècles d’or, ce vaste espace de l’islam traversa bien des vicissitudes : Turcs, Persans, Croisés, Mongols, Persans et Turcs encore, sans que rien ne change sur le front des amours.

À la fin du dix-huitième siècle, Volney, dans son voyage en Égypte et en Syrie s’offusquait des mœurs des Mamelouks dont, disait-il « on ne sait comment expliquer ce goût quand on sait qu’ils ont tous des femmes, à moins de supposer qu’ils recherchent dans un sexe le piquant des refus dont ils ont dépouillé l’autre. » Il constatait que « leur contagion avait dépravé les habitants du Caire »

Au début du dix-neuvième siècle, Rifa’a El Tahtawi, après un voyage d’étude en France, s’étonnait encore que « les Français n’aient pas de penchant pour l’amour des adolescents » et il considérait cela comme un trait de leur modernité.

À la suite du choc provoqué en Égypte et dans tout l’empire ottoman par l’expédition de Bonaparte de 1798, les sultans d’Istanbul, les vice-rois du Caire et les beys de Tunis avaient entrepris de moderniser leurs sociétés en appliquant les recettes qui avaient réussi en Europe et cette influence ne se limita pas aux techniques de production et de gouvernement. Dès lors l’amour des garçons cessa d’être un thème littéraire mais il ne disparut pas pour autant. Gustave Flaubert et son ami Maxime du Camp poussèrent assez loin leur curiosité pour témoigner du contraire. Désormais toutefois, à part quelques exceptions comme on en trouve dans les romans de Naguib Mahfouz la littérature se plia aux normes européennes. Vaste restait pourtant le champ des libertés laissées par une société bon enfant, religieuse mais tolérante.

À partir des années soixante-dix tout commença à changer. Les pays arabes, aux mains de régimes politiques sans assise populaire furent matraquées par le fondamentalisme musulman. L’Arabie saoudite finança sans compter la subversion des sociétés par les doctrines salafistes qui firent peser leur chape de plomb. Les femmes en furent les premières victimes. En une vingtaine d’années leurs corps qui avaient pris l’habitude de l’air et du soleil furent mis à l’ombre. En même temps, à coup de formules pieuses et de prêches alambiqués un épais brouillard recouvrit les esprits. Fidèles à la tradition de l’alliance du sabre et du goupillon, les dictatures à qui cela rendait service ne firent rien pour s’opposer à un mouvement que, dans certains domaines, elles accompagnèrent avec zèle.

La répression des relations sexuelles entre hommes, ou entre femmes suivit dans chacun des pays arabes son propre agenda. En Égypte l’affaire éclata le 11 mai 2001. Ce jour-là la police égyptienne procéda à l’arrestation de 52 hommes présents pour la plupart au Queen Boat, une boite de nuit au centre du Caire. Ces hommes furent torturés. Ils passèrent des mois en prison, furent jugés d’une façon inique et finalement libérés face aux protestations internationales. C’est ce drame qui se trouve au centre de La chambre de l’araignée, le roman de Mohamed Abdelnabi dont la traduction vient de paraître en français chez Actes-Sud. Le 13 avril, Mohamed Abdelnabi sera à l’Institut du monde arabe où il participera à une table ronde consacrée à l’homosexualité dans le cadre des rendez-vous de l’histoire de l’IMA dont le thème est cette année Le corps.

De moins en moins cachés, des hommes et des femmes commencent à vouloir vivre au grand jour. C’est sans doute cela qui parut insupportable aux responsables du déploiement de cruauté incompréhensible de l’affaire du Queen Boat. À partir de cette époque, commence à se développer en Égypte le concept nouveau d’homosexualité comme prise de conscience de soi, de ses goûts, de ses droits, et le livre de Mohamed Abdelnabi en est le symbole.

Le livre de Mohamed Abdelnabi a été écrit après la révolution de 2011. En 2011, les gay, les non gay, les femmes et tous ceux qui refusent de s’enfermer dans une catégorie se sont battus ensemble sur la place Tahrir. Pendant les années qui ont précédé ou qui ont suivi ils ont milité ensemble pour une Égypte nouvelle démocratique respectueuse des individus et de leur manière de vivre. Cette aspiration à la liberté individuelle qui traverse aujourd’hui toute les classes de la société ne pourra pas être durablement contrainte. La répression contre les homosexuels se poursuit comme elle se poursuit contre tous ceux dont la parole est libre, mais le génie est sorti de la lampe et n’y entrera plus. Pour paraphraser les derniers mots du roman de Mohamed Abdelnabi: Maintenant tout est possible.

  

Mohamed Abdelnabi et Gilles Gauthier interviendront le 13 avril à l'Institut du monde arabe dans le cadre des Rendez-vous de l'histoire du monde arabe 2019. Le thème de cette cinquième édition est "Le corps", du 11 au 14 avril à l'Institut du monde Arabe, en partenariat avec France Culture. 

Tout le programme est à consulter ici

Gilles Gauthier est l'auteur de Entre deux rives, JC Lattès, 2018.

Mohamed Abdelnabi est l'auteur de La chambre de l'araignée, Actes Sud, 2019, traduit de l'arabe par Gilles Gauthier. 

 

 

 

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