Iran / Marianne: exploiter la misère des migrants avec un Fake news

Exploiter la misère des migrants pour en faire un scoop en fabriquant des fake news est trop gros pour tenter un journal. C’est pourtant l’exploit auquel Marianne s’est livré, sans doute avec le concours du ministère du Renseignement des mollahs iraniens.



Avec ses fake news, Marianne vise à jeter un voile sur la réalité cruelle qui sévit en Iran. Avec ses fake news, Marianne vise à jeter un voile sur la réalité cruelle qui sévit en Iran.

Dans son numéro daté du vendredi 1er février, Marianne publie un article signé Erwan Seznec, intitulé « Traversée de la Manche : l’étonnante filière iranienne ». On y découvre que le nombre d’Iraniens qui tentent dans le Pas-de-Calais de traverser la Manche au péril de leur vie a considérablement augmenté ces derniers temps.

« Les migrants qui ont volé l’Epervier ? Iraniens. Les dix autres récupérés en hypothermie sur des petits bateaux la nuit du 12 décembre, au large du cap Gris-Nez ? Iraniens. Les passeurs condamnés en correctionnelle en octobre 2018 et qui opéraient depuis Grigny (Essonne) ? Iraniens. Les deux hommes arrêtés à Manchester le 2 janvier et suspectés d’avoir monté une filière transmanche ? Un exécutant britannique de 24 ans et son chef, un Iranien de 33 ans. Le migrant sauvé in extremis dans le port de Calais le 19 janvier ? Iranien. ».

On peut lire aussi le témoignage de l’association Salam (Soutenons, aidons, luttons, agissons pour les migrants), basée à Calais : « Il y a toujours eu des Iraniens chez les réfugiés, mais c’est vrai qu’en ce moment ils sont très nombreux (…) Ce sont quasi exclusivement des jeunes hommes, cultivés, avec qui on peut parler, y compris de politique. Ils sont arrivés par les Balkans. ». Tout cela rien d’insolite.

Mais pour l’auteur de l’article de Marianne apprendre que les Iraniens sont cultivés et politisés est une découverte et surtout une chose étrange. Pour discerner les motivations de ces migrants et leur parcours rien de moins normal que d’aller les interroger sur place. Qui sont-ils, d’où viennent-ils ? Mais pour entretenir le mystère, le journaliste préfère les éviter sinon la fake news qu’il fabrique tombera à l’eau, à Calais.

Son intuition d’enquêteur se met à vibrer. Ayant surement de grosses lacunes en géographie, il s’étonne de ce que ces gens aient traversé les Balkans pour arriver à Calais ! Comme s’il ignorait que pour aller d’Iran vers l’Europe occidentale, il faut passer par les Balkans via l’Irak puis la Syrie, la Turquie ou la Grèce.

Récapitulons : ces migrants sont Iraniens, cultivés et politisés, ils viennent des Balkans, ça ne peut donc être de vrais migrants, les migrants son incultes, ignorants et viennent directement de leurs pays par avion. Eureka ! se dit-il, ils ne viennent donc pas d’Iran, « ils pourraient en fait venir de l’Albanie » - il n’est pas sûr parce qu’il n’a aucune preuve – mais tout le scoop de l’article va se fonder sur cette fake news. Il s’agirait donc de déserteurs de l’Organisation des Moudjahidine du peuple d’Iran (OMPI), opposants dont les membres se sont installés en Albanie après avoir été exfiltrés d’Irak où leurs vies étaient menacées.

Pour prouver son histoire invraisemblable Marianne laisse de côté la réalité qu’entre 150000 et 200000 Iraniens fuient le pays des dictateurs des mollahs chaque année. C’est pourquoi l’auteur de l’article qui à Calais a évité d’interroger les migrants en question pour découvrir les raisons de leur fuite d’Iran, tombe sur un obscur universitaire Albanais qui par le plus grand des hasards collabore avec l’ambassade d’Iran et ses services de renseignement, le Vevak. Se livrant à un calcul abracadabrant, cet individu douteux lui lance : « 4 500 membres de l’OMPI sont entrés en Albanie. L’organisation annonce 3 000 hommes sous ses ordres. Où sont les 1 500 manquants ? » avant de conclure : « Je suis sûr qu’ils cherchent à fuir vers d’autres pays, ce qui pourrait expliquer l’afflux de réfugiés sur les côtes de France ». La boucle est bouclée. Le mensonge presque parfait.

Sauf qu’il y a un sérieux bémol. Le nombre de militants des Moudjahidine du peuple qui ont été transférés d’Irak en Albanie sous l’égide de l’ONU a été officiellement annoncé par l’ONU : 3000 personnes. Pour l’auteur de l’article, une simple aux instances habilitées aurait suffi. Mais la mauvaise foi lui a sûrement conseillé d’éviter cette démarche et de lui préférer des gens proches du Vevak. Tout comme il n’a pas jugé nécessaire de pratiquer la déontologie, en allant interroger les Moudjahidine du peuple dans l’un des centres de la Résistance iranienne dans toutes les capitales européennes et à Paris. Autre trace des services de renseignements des mollahs, la référence faite à un reportage diffusé par Channel 4, fabriqué à l’initiative du Vevak, et aux mensonges duquel la Résistance iranienne a répondu en détails.

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Le reste de l’article est une longue litanie de mensonges usés et rapiécés et de ragots que le Vevak propage depuis des décennies sur ses opposants et repris en chœur, sans même en changer une virgule, par les lobbies et les agents du régime. Par exemple, présenter l’OMPI comme une organisation marxiste et islamique, alors qu’il s’agit d’une organisation musulmane et démocrate qui milite en faveur de l’instauration d’une république laïque et pluraliste en Iran, et qui n’a rien à voir avec le marxisme. Du reste, marxisme et religion ne font pas bon ménage…

L’auteur tente aussi de faire croire que l’OMPI a été retiré des listes terroristes par un effort de lobbying, alors qu’elle a remporté des décisions de justice qui l’ont rayée des listes noires de tous les pays, notamment de celles de la Grande Bretagne, de l’Union européenne, et pas uniquement de celle des Etats-Unis comme le dit l’article. L’auteur attribue sans vergogne à l’OMPI des attentats contre « des diplomates et des hommes d'affaires occidentaux ». Encore un Fake news. Et pourtant le dossier judiciaire ouvert en France contre l’OMPI en 2001, suite à un deal du gouvernement français de l’époque avec les mollahs, a été clos au bout de dix ans d’enquête par un non-lieu en 2011. Les juges ont estimé que les opérations de l’OMPI, depuis le camp d’Achraf en Irak, se menaient dans le cadre d’une armée régulière, et à l’intérieur de l’Iran dans le cadre d’une résistance légitime, excluant tout terrorisme.

L’amateurisme de l’article de Marianne est à son comble quand l’auteur affirme que le Centre Zahra contre lequel le Raid a effectué une perquisition, est un centre « proche des Moudjahidins » ! Il suffisait de lires les grands médias pour découvrir que ce centre est ouvertement lié au régime des mollahs et chargé de diffuser la propagande de Téhéran et donc qu’il ne peut être qu’hostile à l’OMPI. L’opération policière contre ce centre a été effectuée suite à la découverte d’une tentative d’attentat contre le rassemblement de la Résistance iranienne à Villepinte, entraînant l’arrestation d’un diplomate de Téhéran en Allemagne et l’expulsion d’un autre par la France.

Dans ce sens l’article de Marianne est un service rendu à « la république islamique ». D’abord parce qu’il veut faire croire, comme le répètent à l’envi les mollahs, que leurs opposants, les Moudjahidine du peuple vont craquer sous la pression. Or cela fait 40 ans qu’ils ne craquent pas. Cette organisation est plus solide que jamais et c’est pourquoi la dictature religieuse la craint autant. C’est aussi pour cela que le régime a enclenché sa machine de terreur afin de lui porter des coups. Par contre, ce qui craque de partout, c’est bien le pouvoir des mollahs face aux manifestations quotidiennes d’un peuple qui réclame haut et fort son renversement.

Ensuite cet article sert à détourner l’attention sur les causes réelles de la fuite des Iraniens. L’exode grandissant de la jeunesse résulte de la montée des protestations populaires, de la répression et de la faillite économique d’une tyrannie qui a dilapidé les richesses du pays pour renforcer son appareil de répression, la poursuite d’une politique belligérante en finançant notamment des milices extrémistes dans la région et un programme nucléaire et balistique extrêmement couteux.

Avec ses fake news, cet article vise au fond à jeter un voile sur la réalité cruelle qui sévit en Iran. Un voile honteux sur la crédibilité de Marianne.

 

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