Quand l'actualité du monde arabe se joue aussi en ligne

La sélection de liens de l'iReMMO (14).

L’actualité estivale dans le monde arabe a été riche et dure. S’il ne s’agit pas ici de revenir en détails sur la guerre à Gaza, sur l’effondrement de la Libye ou sur l’émergence de l’Etat islamique (ex-EEIL / EI), il nous paraît intéressant de regarder à quel point le web a pu être au cœur de ces événements, en être un outil essentiel de propagande comme un vecteur parfois exclusif de l’information.

EIIL
Les trois événements apparus sur Internet cet été et qui ont été les plus marquants sont, sans surprise, liés à l’EIIL / l’Etat islamique.

C’est d’abord ce reportage « embarqué » de Vice, qui a filmé de près et pendant trois semaines l’action de l’Etat islamique à Racca, en Syrie. Document rare et effrayant, il n’est donc pas sorti des studios de la BBC, mais d’un magazine underground, et n’a pas connu la lumière des festivals de documentaire, mais le succès des vidéos qui font parler sur Internet. Il est disponible depuis quelques jours en français sous-titré.

C’est ensuite ce mouvement d’ampleur de solidarité avec les chrétiens arabes. Il consiste à afficher son soutien aux chrétiens menacés d’Irak (et d’Orient), par l’affichage sur les réseaux sociaux (Facebook et Twitter principalement) de la lettre arabe noun (ن) dans son nom de profil. Phénomène largement suivi, il a saisi jusqu’aux élites françaises les plus variées.

C’est enfin la vidéo de la décapitation du journaliste américain James Foley, dont les images ont été postées sur Youtube avant de faire le tour du monde - et vers laquelle, évidemment, nous ne renverrons pas ici (la question s'est d'ailleurs posée, en Angleterre, de savoir s'il était même légal de simplement visionner cette vidéo).

 


Mais au-delà, les réseaux sociaux en particulier ont été plus que jamais au cœur de l’été et au cœur des événements.

I. Les réseaux sociaux comme nouveau champ de bataille.

Sans surprise, dans la guerre de Gaza de 2014, les belligérants se sont également affrontés sur le terrain des médias en ligne, et notamment à travers leurs comptes Twitter.

Ainsi, l’armée israélienne, via son compte Twitter @IDFSpokesperson :

  • multiplie les infographies, souvent épurées et directes : ici, le décompte des roquettes reçues pendant les combats,
  • montre les vidéos de ses frappes sur Gaza, comme ici,
  • répond aux campagnes menées contre elle : ici, elle justifie le choix de ses cibles.

Forte de ses 386 000 followers, l’armée israélienne sait pouvoir s’appuyer sur des relais actifs, et encourage donc au « retweet », c'est-à-dire au partage de ce qu'elle met en ligne : comme ici, pour une vidéo de "fact-checking" (vérification des faits) qu’elle juge importante. D’après le Wall Street Journal, le « social media staff » de l’armée compte 40 personnes, contre à peine 5 en 2010.

Du côté du Hamas, le suivi est plus difficile à effectuer puisque ses comptes Twitter sont régulièrement bloqués par le réseau social (cf. @qassamfeed, non disponible au moment où nous publions ces lignes), et de nouveaux comptes sont créés en permanence.

L’actuel compte en arabe (@qassam_arabic1) a été mis en ligne le 26 août dernier, et reste à ce jour toujours actif. On y trouve :

A cause de ses difficultés à opérer de manière durable à partir d’un compte unique, et malgré la mise en place de trois comptes distincts (un en arabe, un en anglais, un en hébreu), le Hamas a plus de mal à engranger followers (près de 92 000 pour son compte en arabe) et donc "retweets".

II. Les réseaux sociaux comme nouveaux réseaux de soutien.

Toujours lors du conflit à Gaza, les internautes se sont naturellement et spontanément saisis des réseaux sociaux pour affirmer leur soutien à un camp. Des hashtags (cf. billet précédent) ont été créés pour l’occasion, les deux les plus utilisés étant les opposés #GazaUnderAttack et #IsraelUnderAttack.

Le site Electronic Intifada a fait le décompte des tweets échangés avec ces marqueurs, et il en ressort que sur un mois, entre le 22 juillet et le 21 août, plus de 4M de tweets #GazaUnderAttack étaient émis, contre un peu moins de 50 000 pour les tweets #IsraelUnderAttack.

EI

Au-delà des traditionnelles manifestations, pétitions, ou autres actions citoyennes collectives, l’expression d’un soutien par le biais des réseaux sociaux s’avère être de plus en plus une des modalités d’action et de mobilisation (mesurable !) de l’opinion publique mondiale.

 

Autre exemple de soutien politique, avec les tweets d’encouragement à l’EIIL / l’Etat islamique.

Ces soutiens en ligne sont devenus tellement importants dans la conquête de l’opinion et dans la bataille médiatique qui se joue que l’EI a mis en place une organisation structurée et efficace pour maintenir un réseau de comptes dédiés, systématiquement supprimés par Twitter quelques jours après leur création. Ils y diffusent leurs messages et relayent leurs annonces. Une étude du site INSITE ON TERRORISM décrit la manière dont les comptes partisans inondent le réseau de messages : une campagne autour du hashtag #ABillionMuslimsForTheVictoryOfTheIsis ("Un milliard de musulmans pour la victoire de l'EIIL") a ainsi généré plus de 22 000 tweets en 4 jours.

Dans un article relayé par Yves Gonzalez-Quijano, la journaliste Rachael Levy se demande si l’Arabie-Saoudite ne pourrait pas être la prochaine conquête du califat. Au-delà des affinités idéologiques entre wahhabites et islamistes de l’EI, elle s’appuie notamment pour étayer son propos sur l’analyse des tweets se réjouissant de l’avancée de l’EI et affichant leur soutien à ses combattants : elle a recensé que la grande majorité des tweets contenant les hashtags #TheAgeOfTheIsisConquest ("Le temps de la conquête de l’EIIL") et #ABillionMuslimsForTheVictoryOfTheIsis étaient émis depuis l’Arabie Saoudite (pour ce dernier, 95% des tweets publiés provenaient d'Arabie).

 

III. Les réseaux sociaux comme nouveaux réseaux de recrutement.

Enfin, dans un long article publié cette semaine, The Economist revient sur les jeunes Européens qui partent en Syrie et en Irak rejoindre l’Etat islamique. Et nous rappelle que les combattants déjà présents sur place utilisaient les réseaux sociaux pour promouvoir leur vie dans le califat à travers des photos et un hashtag accrocheur : #fivestarjihad ("djihad 5 étoiles"). Le magazine Vice s’était intéressé à ces britanniques avides de selfies, de bonbons Haribo et d’humour Internet (utilisation exagérée du LOL). A coups de photos de villas, d’armes automatiques et de pizzas, les recrues du jihad construisaient un discours réfléchi, selon lequel les plaisirs de la vie occidentale pouvaient être vécus dans le cadre exceptionnel d’un Etat islamique.

 

Pour aller plus loin :

- le compte Twitter de l'armée israélienne : https://twitter.com/IDFSpokesperson
- le compte Twitter en arabe du Hamas : https://twitter.com/qassam_arabic1
- le documentaire de Vice sur l'Etat islamique : http://www.vice.com/fr/vice-news/l-etat-islamique-version-integrale-125
- l'article de The Economist sur le départ d'Européens pour le djihad (en anglais) : www.economist.com/news/middle-east-and-africa/21614226-why-and-how-westerners-go-fight-syria-and-iraq-it-aint-half-hot-here-mum
- l'article de Rachael Levy sur l'Arabie-Saoudite et l'EI (en anglais) : www.vocativ.com/world/iraq-world/saudi-arabia-next-isis-conquest/

 

Mounir Corm et Tarek Daher


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