Des nouvelles du front new-yorkais

A Harlem, au niveau de la 158ème rue, tout va bien; seuls des poteaux et panneaux de signalisation et des branches ont volé, sans trop de dégâts. Je vois peu, voire pas, d'agents de la ville, seulement des patrouilles de police (comme d'habitude) et des habitants passer « l'aspirateur à feuilles » devant leur porte et les déplacer vers la porte du voisin.

A Harlem, au niveau de la 158ème rue, tout va bien; seuls des poteaux et panneaux de signalisation et des branches ont volé, sans trop de dégâts. Je vois peu, voire pas, d'agents de la ville, seulement des patrouilles de police (comme d'habitude) et des habitants passer « l'aspirateur à feuilles » devant leur porte et les déplacer vers la porte du voisin. Une scène qui en rappelle une autre, lors de ma première tempête de neige new-yorkaise, à l'hiver 2010, quand je voyais les gens donner de grands coups de pelle devant leur porte et enneiger la porte d'à côté par la même occasion…

Pour autant, Sandy a quelque chose de traumatisant. Je refusais de l’admettre avant de découvrir des photos de la plage de Coney island, à Brooklyn (tout au sud), totalement bousillée ; et surtout –détail de l’histoire, mais symbole pour moi- l’état de dévastation de l’aquarium de Coney. Un bébé éléphant de mer a pu être sauvé. Oui les ouragans me rendent sentimentale. D’un coup, ma préoccupation est devenue cet éléphant de mer et puis la plage de Coney tout entière tant qu’à faire : y aller, à cheval ou à vélo qu’importe, pour offrir une pomme au bébé éléphant et enlever quelques branches…Bref.

Le sauvetage de l’éléphant de mer n’est pas pour tout de suite. Pour le moment, je suis bloquée au nord de la ville, ce qui équivaut un peu à être en zone 8 en banlieue parisienne sans train ni voiture. En marchant vite, il est possible de descendre en moins d’une heure de Harlem vers l’Upper West Side, vers la 80ème rue, le 16ème local, essentiellement composé de restaurants et d’épiceries fines. Cela permet de constater que ces jours de congés forcés donnent lieu à des espèces d’« orgies » familiales. La consommation habituelle, direz-vous, mais un peu plus nerveuse que d’habitude quand même. Les ouragans font manger (à New York).

Le trafic reprend à l’heure où j’écris ces lignes et devrait bientôt permettre de descendre facilement jusqu’à Times Square, au niveau de la 42ème rue. J’y suis d’ailleurs déjà descendu grâce à un taxi jamaïcain qui en avait vu d’autres, des branches cassées ; mais je ne suis pas descendue plus bas, dans ce qui a été nommée la dead zone, c'est-à-dire sous la 30ème rue, Times Square étant à la 42ème, toujours sans eau ni électricité, où l'armée est en place pour éviter que ça ne dégénère.  Ma curiosité journalistique me donne bien sûr très envie d'y faire un tour mais le moindre aller-retour en taxi me coûterait plus de cent dollars donc il ne faut pas pousser...

D’autres la quittent, la dead zone. Car la vie sans eau ni électricité, ça va deux minutes. Certains s’en amusent, testent leur résistance, certains craquent, d’autres vont même passer la barrière psychologique de la 125ème rue (encore une fois, l’équivalent de la quasi grande banlieue parisienne) et venir jusqu’à Harlem prendre une douche.

 © Richard Graveline © Richard Graveline

 

Les chercheurs biologistes (il y en toute une tripotée ici) font partie de ceux qui hallucinent pas mal, à raison : les centres de recherche du sud de la ville sont dans un état inimaginable. Même lorsque je vivais en Inde, je n'ai jamais vu une situation pareille. A la New York University, seul un building sur trois était équipé d'un générateur de secours ! C'est à dire que les frigos des autres buildings ne fonctionnent plus, les bactéries se meurent voire ne sont plus vraiment confinées, les recherches en cours tombent à l'eau (attention jeu de mots)... 

Tout ça va prendre des semaines avant d'être réparé. Et c’est fou de constater que même dans ce genre de situation, la moitié républicaine du pays s'apprête à voter pour « encore moins d'Etat », pour une FEMA (l'organisme fédéral de gestion des catastrophes) étatique et non fédérale, ce qui signifierait qu'un Etat bien plus pauvre que New York pourrait tranquillement ressembler au Bangladesh après une catastrophe de ce genre. Les élections sont mardi prochain. Et Sandy a un impact bien sûr. Ca n'a pas l'air de heurter Obama qui apparait comme un bon gestionnaire de crise. Mais en revanche, il y a au moins quatre Etats touchés où des électeurs sont donc sans maison et ont certainement en tête tout autre chose que de se rendre aux urnes. Il se trouve que c'est plutôt les plus pauvres et les habitants les projects (cités locales) ; des voix dont les démocrates ont besoin. Surtout dans un Swing state comme la Virginie.

La situation est encore étrange et confuse. Pour m’éclaircir les idées, je vais aller ramasser des branches avec mes concitoyens, puis tenter une randonnée du week-end jusqu’à Coney Island. L’éléphant de mer nous attend, c’est évident. Ce qui est tout aussi évident, c’est que nous ne vivons pas en Haïti, je crois que tout le monde a bien compris qu'on parlait plus de New York que des Caraïbes. Mais pour autant, ces événements restent impressionnants et qui sait, vous aviez peut-être même envie d’avoir des nouvelles du front.

Au sud de Manhattan. © Richard Graveline Au sud de Manhattan. © Richard Graveline

Au sud de Manhattan, de nuit. © Richard Graveline Au sud de Manhattan, de nuit. © Richard Graveline

 

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