Définitivement et malheureusement SLUT

Slut, ou salope en bon français. Vulgaire comme un crachat, l'insulte est très présente dans l'espace public nord-américain ces temps-ci. Ce « slut » en dit long sur le contexte actuel étrangement violent à l’égard des femmes. 

Slut, ou salope en bon français. Vulgaire comme un crachat, l'insulte est très présente dans l'espace public nord-américain ces temps-ci. Ce « slut » en dit long sur le contexte actuel étrangement violent à l’égard des femmes. 

En 2011, nous avons parlé des Slut Walks, les marches des salopes. Initiées à Toronto, ces manifestations féministes sont devenues un phénomène planétaire à partir de pas grand chose. La phrase d'un jeune policier lors d'une conférence sur le viol à l'université de Toronto : « Si elles ne s’habillaient comme des salopes, elles ne se feraient pas agresser. » Erreur de débutant mon garçon, tu t'es cru au pub avec tes amis, mais tu n'y étais pas. Ces mots sont relayés par le journal du campus. En quelques jours, ils arrivent aux oreilles de quatre jeunes femmes déjà passablement énervées par des attouchements, des insultes, des « slut » par ici, et des « salopes » par là. Ce « slut » de la part d'un policier, c'est la goutte d’eau.

 

Slut Walk à Toronto Slut Walk à Toronto

Elles organisent une manifestation devant le commissariat de Toronto en avril 2011. La suite, vous la connaissez peut-être : des milliers de personnes se rendent à cette marche. Des comités se créent au Canada, aux Etats-Unis en commençant par San Francisco, puis en Europe, en Afrique du Sud, en Inde... Des marches s'organisent, chacune et chacun mettant ce qu'il veut derrière l'appellation « slut walk » en fonction de ses préoccupations et de sa culture. Droit de porter une mini jupe sans être soupçonnée d'appeler au viol au Canada contre droit de porter un jean sans passer pour la salope de service en Inde. On passera sur les critiques nombreuses qui se sont abattues sur les Slut Walks en raison de leur nom mais aussi du discours un peu simpliste. La question restant : en revendiquant le droit de s'habiller comme une « salope », on admet que le lavage de cerveau de la publicité a finalement fort bien réussi, non ? Quid de la réflexion sur l'hypersexualisation des femmes dès l'adolescence ? Bref.


Nous revoilà Slut en 2012. Et cette fois l'homme de la situation n'est plus un policier canadien (qui a d'ailleurs seulement écopé d'un blâme), mais Rush Limbaugh. Rush est un animateur radio américain dans tout ce qu'il y a de plus conservateur, c’est surtout un amoureux de la polémique facile. Le fond de commerce de Rush, ce sont les mots-lance-flammes comme « race », « avortement », « Iran », « islam »...

L’animateur a bien senti qu'en ce moment, se moquer de la santé des femmes et de la contraception était un bon moyen de faire du buzz aux Etats-Unis. Pourquoi ? Parce que les Républicains ne se remettent toujours pas du projet de réforme de l’assurance maladie initié par le Président Obama qui devrait entre autres obliger tous les employeurs à assurer leurs employés. Leur dernière croisade ? Faire bloc derrière les représentants des instances religieuses du pays pour empêcher que cette loi permette le remboursement de la pilule. Plus précisément, ils refusent que la loi oblige les employeurs liés à des institutions religieuses, comme certains hôpitaux ou universités, à inclure dans leur couverture le remboursement de la contraception si c’est contraire à leur éthique. En gros que chacun fasse ce qu’il veut, surtout les chrétiens. Face à la pression, à la mi-février, Barack Obama opte une énième fois pour le compromis : il propose que l'assurance se charge du remboursement de la méthode contraceptive sans facturer l'employeur (lié à une institution religieuse) dans le cas où payer pour la contraception d'une employée poserait problème à ce dernier. Avec cette logique alambiquée, le président attend donc d’une assurance qu'elle prenne en charge gratuitement la contraception quand celle-ci dérange un employeur… Et le débat est loin d'être clos puisque cette proposition est encore insuffisante pour les élus du Grand Old Party !

A noter que les conséquences d’une telle opposition s’annoncent graves pour le parti lui-même. Face à ce refus de protéger la santé des femmes, une élue a déjà jeté l'éponge. Olympia Snowe, sénatrice républicaine modérée du Maine, a annoncé qu’elle ne se représenterait pas aux élections de novembre prochain. Ne se reconnaissant plus dans son parti, elle préfère prendre sa retraite.


C'est donc dans ce contexte charmant que le 23 février, une étudiante américaine du nom de Sandra Fluke vient témoigner devant une commission parlementaire pour insister sur l'importance du remboursement des méthodes contraceptives. Rush Limbaugh n’en perd pas une miette. Et il se lâche. Au cours de son émission, Rush traite Sandra Fluke de « salope » (slut) et de « prostituée », « parce qu'on ne va pas non plus payer pour qu'elle ait des relations sexuelles ».

 Si Rush dépasse systématiquement les limites, il faut croire que cette fois il les a dépassées de loin. Des annonceurs préfèrent fuire son émission. Le réalisateur Michael Moore se fend d'un élégant « Who's the prostitute now, bitch ? ». Les démocrates se frottent les mains devant tant de bêtise et lancent l'opération « Stand For Sandra » (Soutenez Sandra). Des abonnés Twitter ajoutent « Slut » à leur pseudo en signe de soutien. Rush Limbaugh s'excuse sur son site internet mais le mal est fait.

En Virginie, devant le Sénat. En Virginie, devant le Sénat.

 

On en est là. Un grand nombre d'Américaines et d'Américains sont tout simplement choqués et se demandent « Pourquoi tant de haine ? ». Car il n'y a pas que Limbaugh. Le 28 février dernier, le Sénat de l'Etat de Virginie votait une loi rendant l'échographie obligatoire avant une procédure d'avortement. Pas n’importe quelle échographie : une sonde introduite dans le vagin de la patiente histoire d’être sûr que la femme voit quelque chose avant d’avorter. Devant la mobilisation massive déclenchée par le vote de cette loi, dénoncée comme un viol d'Etat, le texte a été légèrement modifié et l'échographie intra-vaginale supprimée. Mais c’est une petite victoire car la loi existe bel et bien et son but annoncé reste de dissuader les femmes d'avorter en pratiquant une échographie et en leur proposant une « description du foetus ».

 

Il faut savoir que la loi votée en Virginie existe déjà dans sept Etats américains. Au Texas, après un an de bagarre juridique, une loi de ce genre des plus draconiennes va entrer en vigueur dans les semaines à venir. Cette loi oblige les médecins à faire une échographie avant l’avortement et de proposer à la patiente d’écouter les battements du cœur s’il existe. Le médecin doit décrire à haute voix ce qu’il voit et ce qu’il entend. Si la patiente peut décider de ne pas regarder, elle doit écouter.

A celles et ceux qui se demandent si le militantisme féministe a encore une utilité en 2012.

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