Good Bye my friends

Quitter les Etats-Unis après six ans.

La dernière en date s’appelait Paula. Dans son jardinet au sud d’Austin, Texas, le bourdonnement du trafic autoroutier en fond sonore, nous avons bavardé en clopant des American spirit (car selon elle, je ne pouvais décemment pas fumer des Malboro « bourrées d’agents toxiques »).  Elle m’a parlé du « petit empire Airbnb » qu’elle rêvait de bâtir en misant sur le nouvel attrait exercé par la ville d’Austin - afin de pouvoir elle-même fuir ailleurs. « Le Texas, ce n’est pas chez moi », m’a-t-elle dit en me racontant comment elle était arrivée là pour poursuivre une carrière musicale ne décollant jamais vraiment. Le Texas, elle le méprise un peu, son pays aussi, « un lieu où la seule culture qui vaille et qui résiste au changement, c’est la culture du business, de l’entreprenariat, petit ou grand, c’est tout. Ce n’est quand même pas beaucoup ». Nous discutons des troubles psychiatriques de Donald Trump, du « printemps états-uniens : ce cadeau de Bernie Sanders », de la qualité de notre cerveau pré-internet, de Janis Joplin. Le matin Paula faisait du Tai-chi en pyjama dans son salon, quelques minutes de méditation, et semblait en connaître un rayon en matière de médecines alternatives. Tout comme Leigh puis Christine, chez qui j’ai logé à Denver dans le Colorado, Leanna à Van Nuys, Los Angeles, Mary Ann à Ann Arbor dans le Michigan, Camille à Philadelphie… Ces femmes seules vivant dans des maisons souvent trop grandes, cinquantenaires ou plus âgées, finissant de payer leur crédit immobilier grâce à l’accueil de voyageurs et surtout de voyageuses pour une cinquantaine de dollars la nuit, ont été bien plus que mes hôtes. Elles sont devenues l’une des mes principales portes d’entrée sur les Etats-Unis, elles ont nourri mes reportages sur le pays, m’ont accompagnée, écoutée, aidée, protégée, enrichie.

Alors que je me prépare à quitter le pays après six ans, c’est d’abord à elles que je pense, elles que je ne veux surtout pas oublier. Leur générosité, leurs histoires, leurs obsessions new age sont venues combler le vide et la solitude des villes américaines. Leanna me recevant de nuit et en pleine séance de hula hoop. Mary Ann déposant matin et soir des tranches de banana bread au pied de mon lit. Leigh me racontant timidement avoir tenté le space cake seule sur son canapé puisqu’apparemment c’était le dernier aliment à la mode dans le Colorado. Toujours à Denver, dans une maison envahie par les bibelots, les plantes et un chien, Christine m’accueillant en pleine crise de nerfs après avoir viré un jeune homme -« le dernier qui mettra les pieds ici »- ayant entrepris de cuisiner de la méthamphétamine dans ses casseroles. « Cette saloperie est un fléau en milieu rural. » Mais elle en avait vu d’autres Christine, assistance sociale depuis plus de quarante ans. Sa spécialité ? La réinsertion des prostituées mineures, « enfin un tout petit pourcentage d’entre elles, celles qu’on arrive à sortir de cet enfer ».

C’est comme ça que mon enquête sur le sujet est née. Elle marqua un tournant d’ailleurs. Avant cela je ne cache pas que je préférais encore la tranquillité d’un bon vieux motel en périphérie plutôt que d’entrer dans l’intimité d’Américaines et de leurs puppies (ça fait six ans que je prétends aimer les chiots et chatons pour les besoins de mon intégration). Il n’y a rien de tel qu’un Super 8 ou Motel 6 pour apprécier la solitude, si possible en regardant Fox News ou tout simplement en observant les hectares de centres commerciaux et autoroutes environnants. Sauf que ces mêmes motels à 50 dollars la nuit se sont avérés être au cœur des trafics sordides que je découvrais au fur et à mesure de mes recherches sur les réseaux de prostitution de gamines. Alors tout en continuant de m’y rendre, j’ai commencé à me barricader, à observer avec méfiance les hommes errant dans les couloirs, à avoir peur. Cela peut paraître ridicule, le terrain américain n’a rien de comparable avec une zone de conflit. Mais il y a un moment donné où sans savoir pourquoi, ça bascule, on devient obnubilé par la violence diffuse, souvent sournoise, que recèle le pays. On ne voit plus qu’elle, sous des formes diverses. La fumée noire s’échappant d’un pick-up ; la salle d’attente constamment bondée du planning familial où l’on vient se faire soigner entre non-assurés et sous protection policière ; une tablée d’électeurs de Donald Trump en tee-shirt à l’effigie du président le doigt levé et menaçant ; un gigantesque élevage de bœufs surnommé « cowshwitz » au coeur de la Californie, celle  qui ne colle pas du tout au beau récit de la Silicon valley biberonnée au smoothie. La Californie qui nourrit le reste du pays et qui pue, littéralement. En passant, on ne peut pas ouvrir la fenêtre, c’est intenable.

Voilà, c’est ça qui se passe en six ans. On passe par toutes les phases de l’arc-en-ciel, de l’extase au dégoût. Et puis au bout du compte, on ne sait plus parler des Etats-Unis simplement, on nuance, on se noie dans les couches de complexité, on pense en anglais alors qu’on écrit en français, on perd un peu ses mots. On ne sait même plus pourquoi on est venue.  Sur un coup de tête, il faut bien le dire. J’ai débarqué à New York en août 2010 en considérant à la fois la ville comme une version augmentée de ma Seine Saint Denis natale, la Mecque du hip hop mais aussi du yoga (puisque je revenais deux ans en Inde, ça avait toute son importance), un lieu où l’on ne fait que bosser ou prétendre bosser, où l’on flambe, où l’on s’abime, où l’on ne s’excuse pas d’exister. A l’époque à Paris je m’ennuyais et soyons clairs, le travail manquait. La crise de 2009 n’avait bien évidemment pas épargnée New York : je découvrais une ville peuplée de chantiers à l’arrêt, du système D à tous les étages, mais aussi des masses de free-lances et un élan de gauche incarné par Occupy, précisément ce qu’il fallait pour être un précaire heureux.

Point de grande claque intellectuelle ou artistique, non, New York m’aura mis une puissante gifle tout court. New York est physique. On transpire, on se sent vivant. On s’accroche, même quand ça n’a plus aucun sens économique. En quelques années à peine, les chantiers ont repris, les tours de verres n’en finissent plus de sortir de terre, les loyers s’envolent, il faut chercher bien profond dans les tunnels de la ville pour trouver un soupçon de culture underground (le Bronx, allez dans le Bronx). Quant à la gauche d’Occupy, elle est là, elle n’a pas disparu, vous l’avez bien vu avec Bernie, c’est l’élan de générations tentant d’assurer leur survie ou plutôt d’Américains tentant péniblement de sauver leur pays. C’est beau, en ce moment c’est triste.

Je dois bien l’avouer, je ne sais plus quoi raconter sur le pays, il est temps de laisser la place car je tourne en rond. Mon premier reportage (pour Mediapart) portait sur le mouvement Tea Party. Un week-end à Washington entourée de gens en colère, leur pin’s à l’effigie de Ronald Reagan bien en vue, cachant à peine leur haine de Barack Obama. Mon deuxième reportage (pour Causette) était à Los Angeles avec la bande à Annie Sprinkle, artiste déjantée, féministe pro-sexe, devenue militante écolo et organisant pour cette raison un « mariage à la lune ». Je n’ai depuis cessé d’osciller entre ces deux extrêmes, de naviguer entre ces deux mondes, dans une Amérique fracturée. Jusqu’à l’affrontement final, l’élection du 8 novembre. Je n’ai pas fini de méditer sur ce séisme. Et prendre de la distance m’y aidera sans doute. Me voilà en route vers la France. Oui, je déborde d’envie de remettre le nez dans nos conflits, de sentir les élans de gauche hexagonaux (puisqu’ils existent bien quelque part). Non, ne me dites pas que la France va mal, elle aussi. La France, c’est la maison, aussi étriquée soit-elle, c’est la base arrière. Et je rêve de faire le tour de ses motels. 

© Charlie Sorrow

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.