Petits bonheurs indiens

Entre 6 heures et 8 heures du matin, des scènes de vie incroyables se déroulent en bas de chez moi. Le bonheur à portée de main. Pour commencer, le niveau sonore est anormalement bas, les chiens de rue dorment, tout comme les excités du klaxon et aucun train ne passe dans la gare voisine... Je me promène au square. Ici, on se marre, on rigole, fous rires, éclats de rire, convulsion de rire... Le rire dans tous ses états et ça s’appelle du sport. Enfin presque. Je tombe en pleine séance de yoga du rire. Des Indiens de 40 à 90 ans, basket ou tongs aux pieds, font leurs petits tours de parc, en sautillant, s’étirant, priant... Ils finissant systématiquement par un grand éclat de rire qui dure au moins cinq minutes. « Le rire aère les poumons et apporte une bonne énergie pour la journée », m’explique-t-on très sérieusement. J’ai essayé, c’est fabuleux. (Ecoutez les rire : article publié sur le site Aujourd'hui l'Inde)

 

Je reviens chez moi de très bonne humeur, tout à fait disposée à m’attaquer à l’ actualité, au pire et au compliqué, surtout au compliqué. En ce moment, la presse se concentre sur un débat indo-indien qui peut cependant nous faire réfléchir. Il s’agit de la fameuse discrimination positive à l’indienne qui doit permettre d’ajuster les écarts de statut entre les castes (censées être abolies par la constitution de 1950). La Cour suprême vient de voter la mise en place d’un nouveau quota dans les Instituts d’éducation supérieure dont les fameux Instituts de technologie (IIT) : les OBC (other backward classes, que l’on par traduire par « autres classes arriérées ») auront 27 % des places réservées dans ces écoles. Cette dénomination OBC désigne un mélange de communautés et de basses castes qui ne sont pas toutes dans une situation de pauvreté mais reste discriminées du fait de leur statut social.

 

Cette loi a été applaudie par tous les défenseurs de la justice sociale. Seul bémol : la Cour suprême a dû fixer une limite, elle a donc exclu de ce quota la « crème » des basses castes, la classe supérieure des basses castes pourrait-on dire. Ces derniers sont en colère, forcément. Ils se battent donc pour que leur richesse relative ne vienne pas occulter leur statut social, qu’ils estiment toujours discriminant. Un débat semblable a vu le jour au cours de l’été 2007, lorsque la communauté des Gujjars s’est soulevée au Rajasthan (des émeutes qui ont fait 28 morts) afin d’avoir accès au statut de « tribus répertoriées » -initialement réservé aux aborigènes- et aux quotas qui l’accompagnent.

 

On se retrouve donc dans une situation où la discrimination positive censée tirer la population vers le haut –et vers l’égalité- produit l’effet inverse : des communautés militent pour obtenir un statut inférieur, mais qui leur donnera accès à des quotas dans l’éducation ou les administrations. Une situation plutôt inquiétante. L’un des juges de la Cour suprême l’a bien souligné lors de l’adoption de ce nouveau quota. « Lorsque de plus en plus de gens militent pour descendre dans l’échelle sociale afin de bénéficier de la politique des quotas, alors notre société ne progresse pas... », a analysé le juge R.V. Raveendraan. La Cour a ainsi demandé au gouvernement central d’étudier si la politique des quotas menée depuis l’Indépendance a bien produit les effets désirés, une société égalitaire.

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