Touche pas à mon Obama

« They really buy the dream ! », « Ils achètent vraiment le rêve ! » ou plutôt, « Ils y croient à fond, n’est-ce pas ! ». Un ami américain me faisait cette remarque, en octobre dernier, au sujet des Français et du « rêve » Barack Obama, alors que je lui parlais d’une étude indiquant que les Européens –Français, surtout – l’éliraient à plus de 70% s’ils pouvaient voter.

« They really buy the dream ! », « Ils achètent vraiment le rêve ! » ou plutôt, « Ils y croient à fond, n’est-ce pas ! ». Un ami américain me faisait cette remarque, en octobre dernier, au sujet des Français et du « rêve » Barack Obama, alors que je lui parlais d’une étude indiquant que les Européens –Français, surtout – l’éliraient à plus de 70% s’ils pouvaient voter.

Notre conversation m’est revenue en tête après la publication de l’article intitulé « Barack Obama, président des blancs ? », provoquant des commentaires dénonçant une vision jugée biaisée de la réalité, la « négativité » de mon texte, cette soi-disant manie de voir le mauvais côté des choses aux Etats-Unis (enfin non, pas aux Etats-Unis, l’anti-américanisme ayant de beaux jours devant lui dans le fil des commentaires, mais chez Barack Obama).

Je me suis alors souvenue qu’à l’époque j’avais vivement réagi face à ce cynisme, et je m’étais lancée dans un monologue donnant quelque chose comme : « Mais tu ne te rends pas compte ! On peut l’attendre longtemps, nous, le jour où on aura un président ou ne serait-ce qu’un premier ministre qui n’est pas à l’image d’une France blanche, bourge, traditionnelle ; un président qui viendrait de Seine-St-Denis pourquoi pas, qui n’aurait pas qu’une connaissance théorique de la France cosmopolite, qui serait pote avec Kery James, tant qu’à faire… ». Et puis je me suis tue et souvenue que la trajectoire d’Obama, ce n’était pas exactement ça. Mais quand même, les symboles forts de ce genre, en France, on les attend encore (sans parler du charisme et des qualités d’orateurs de ce président, encore une autre histoire).

Quelques semaines plus tard, l’écrivain Ta-Nehisi Coates me permettait de nouveau de réfléchir à ces rêves et fantasmes politiques suscités par Barack Obama tant aux Etats-Unis qu’en Europe. Lors d’un long entretien, nous avons discuté de la discrimination et du racisme aux Etats-Unis et en France, lui n’hésitant pas à y mêler son expérience personnelle d’Afro-américain, fils d’un militant Black Panther de Baltimore, et à me questionner sur la mienne, liée à l’immigration, au métissage et à la Seine-St-Denis ; bon point de départ pour comparer les rapports blancs/non blancs et parler racisme des deux côtés de l’Atlantique.

Nous avons ensuite abordé le « mythe Obama » et cette propension à le voir comme l’incarnation d’un « tout est possible » américain, comme un président avec un statut particulier, qui va tout changer et qui, quels que soient les blocages actuels, a envie de tout changer ; puis dont l’élection signifie que les problèmes raciaux appartiennent au passé. Ta-Nehisi Coates se marrait presque pour ne pas pleurer : non, rien n’est fini.

Obama, c’est une chose, un parcours, insistait-il. Et le fait qu’il soit difficile pour un grand nombre d’observateurs d’envisager cette multitude de parcours au sein de la communauté dite « afro-américaine » ne l’étonne pas plus que ça. Cela illustre selon lui la rupture entre les mondes « blanc » et « noir » aux Etats-Unis, le fait que « la plupart des Blancs n’ont aucune idée de comment vivent les Afro-américains dans ce pays ».

Trop vivent mal, trop passent par la case prison, la liste des points négatifs est longue et il l’égrène. Mais il en vient doucement à autre chose, à admettre que, lui, cette histoire de « communauté » comme alpha et oméga de l’analyse de la société américaine commence à le fatiguer, que ce vocabulaire est réducteur, qu’il enferme. Il me demande de but en blanc si je me définis par mon métissage, et me fait cette remarque, « car moi, j’ai compris seulement très récemment que ma couleur de peau ne me définissait pas ».

Je raconte cet échange parce qu’il me revient régulièrement en tête. Quand j’observe Barack Obama, symbole de progrès et d’une certaine forme de beauté politique auquel il ne faudrait donc pas toucher au risque de perdre ses derniers espoirs. Puis quand je me promène à Harlem, autour de la 125ème rue, où l’on vend des tee-shirt à l’effigie de Malcom X ou d’Obama en face du QG de la Harlem Children's Zone, association qui tente tant bien que mal de sortir la zone de l’échec scolaire et du crime ; ou dans les Far Rockways, qui détiennent la plus grande concentration de HLM à New York et où l’expression « R.Z » -Rockaway Zombie- a vu le jour pour décrire cette population pauvre, Black, en fauteuils roulants, des gens qui boitent, qui errent, des problèmes mentaux en pagaille ; ou encore dans le centre de Baltimore, Philadelphie, Camden, à majorité afro-américaine, centres-villes déglingués s’il en est… Tout ça n’a pas beaucoup de sens. Tout ça met en colère.

Alors je ne peux m’empêcher de comparer, de penser à la Seine-St-Denis et aux « banlieues », à nos problèmes français, à nos frontières intérieures, à notre racisme. Je me dis, non, non et non, nous n’allons pas dans cette direction. Un président métissé, oui, bien sûr, ça ferait forcément avancer le schmilblick… Mais pas ça, pas de ce quart monde en direct-live, de cette pauvreté essentiellement noire, de cette discrimination que personne ne peut nier sauf à l’éviter soigneusement en restant dans sa voiture et en conduisant vite sur des six voies, pas de cet endormissement général. Que le président et son entourage soient blancs, noirs, rouges, mais qu’ils se bougent. Suis-je à mon tour en train d’idéaliser la France ?

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