Pas de psychanalyste au tribunal !? Trop sectaire, pas assez scientifique

Une tribune signée par une soixante de psychiatres et de psychologues demandent que la justice se débarasse de toute référence à la psychanalyse. Cette tribune se fonde sur deux arguments : la psychanalyse n'est pas une science et la psychanalyse est dangereusement sectaire. Nous apportons une réponse sur ces deux points en soulevant qu'ils sont plus problématiques qu'il n'y paraît.

Une tribune, semble-t-il à l’initiative de la réalisatrice Sophie Robert, entend repousser la psychanalyse hors des institutions, et particulièrement hors des tribunaux (hors des expertises psychiatriques et psychologiques) et hors des universités (hors des formations des psychiatres et psychologues, hors des programmes de recherche). L’argument fort de cette tribune consiste à souligner le manque de scientificité de la psychanalyse sur fond d’accusation d’obscurantisme. Deux arguments secondaires sont avancés : l’inefficacité psychothérapique de la psychanalyse (mais paradoxalement, dans le même temps, les signataires veulent bien que la psychanalyse continue d’être pratiquée pourvu qu’elle n’ait pas d’effets psychiques) et le sectarisme des psychanalystes.

 

Est-ce au pas de « cette » science que la psychanalyse devrait se mettre ?

« Un lavage de cerveau réussira sans peine à rendre l'histoire de la science plus terne, plus simple, plus uniforme, plus "objective" et plus prête à se soumettre à des règles strictes et immuables. » (Feyerabend)

Voyons d’abord d’où vient cette demande de repousser la psychanalyse hors des murs des tribunaux. On nous dit que la psychologie et la médecine, c’est de la science sérieuse, basée sur des preuves (« evidence based »). Rappelons tout de même le récent commentaire signé par huit-cent statisticiens (publié dans Nature) qui dénonce que 96% des études biomédicales qui paraissent aujourd’hui feraient un usage peu rigoureux et non-scientifique, des statistiques et en particulier des seuils de significativité (avec généralement p = 5%). 96%, ça n’est pas marginal, c’est la norme : la recherche biomédicale aujourd’hui ne sait généralement pas tirer des conclusions de son traitement statistique des données. Comme citoyenne, je m’en inquiète car les financements publics vont préférentiellement à ces recherches et que c’est sur la base de ces recherches que s’inventent les traitements aux maladies que je développerai demain. Recours peu rigoureux aux statistiques également dans les sciences humaines (psychologie et économie comprises). Est-ce au pas de cette science que la psychanalyse devrait se mettre ? N’y a-t-il pas comme une pensée magique dans le maniement de ces données par ces chercheurs ? Ça n'est pas sérieux, leur dit un choeur de 800 statisticiens. Alors est-ce sur la base de « cette » science que des expertises psychiatriques et psychologiques sont mobilisées dans les tribunaux ? Est-ce cette science qui devrait avoir un si grand poids dans des décisions de justice dont les conséquences seront importantes pour les destinées de femmes et d’hommes ? Sont-ce là des "preuves scientifiques" ? On voit se dessiner le visage d’une science moins apodictique que maladroitement probabiliste. Espérons que les experts judiciaires signataires de la tribune ne fondent leur expertise que sur les 4% d’études biomédicales restantes ; espérons que les chercheurs signataires ne soient pas auteurs eux-mêmes de ces études si peu sérieuses aux dires des statisticiens. On signerait volontiers une pétition pour que médecins et psychologues soient mieux formés au maniement des statistiques, car visiblement, leur formation est encore insuffisante. Or, cette science biomédicale qui exige qu’on se soumette à ses procédures et ses méthodologies ne fait pas sourire uniquement les statisticiens, mais aussi les scientifiques eux-mêmes quand ils déplorent la « bulle spéculative » qu’est devenue la psychiatrie biologique, pourtant présentée auprès du public comme la plus scientifiquement sérieuse. On lira avec intérêt l’article du neurobiologiste François Gonon sur les avancées en réalité très modestes de la génétique des maladies mentales ou de la psychopharmacologie. Le chercheur décrit la mécanique d'un emballement enthousiaste exagéré des chercheurs et des médias. Est-ce au pas de cette science que la psychanalyse devrait se mettre ?

Les signataires invitent la justice à revoir ses listes d’experts… la justice devra-t-elle tenir compte du diagnostic sévère des statisticiens sur la qualité des recherches biomédicales contemporaines ? En bref, le reproche de manque de scientificité de la part des garants d’une démarche scientifique qui se réfère à la médecine « evidence based » ou aux grandes classifications internationales des maladies me fait l’effet de l’hôpital se moquant de la Charité.

Que les signataires de la tribune taxent d’obscurantiste la psychanalyse peut bien étonner de la part de personnes qui souhaitent donc que la psychanalyse disparaisse des universités comme programme d’enseignement et de recherche. Ce rôle de censeur de leur part peut bien inquiéter. Ce qui transparaît dans cette tribune, c’est une conception de la science largement idéalisée, propre et aseptisée, conception basée sur la croyance selon laquelle la science serait « une », basée sur « la » démarche scientifique. Ce que l’histoire et la philosophie des sciences ainsi que l’anthropologie des savoirs montrent, c’est que la science procède par tâtonnements, par essais, par hypothèses, par paradigmes… Les auteurs de la tribune diagnostiquent la fin de la psychanalyse dans le monde à l’exception de la France – admettons le diagnostic. L’épistémologie montre pourtant qu’« il n’y a pas de moyen rationnel de démontrer que les actions d’un scientifique qui reste attaché à un programme [de recherche] en dégénérescence sont déraisonnables » (Feyerabend, Contre la méthode, 1979, p. 203). Ça n’est pas parce que telle méthodologie ou tel paradigme tombe peu à peu en désuétude ou est supplanté par d’autres qu’il est déraisonnable de continuer à les mobiliser. Auriez-vous interdit la recherche mathématique sur les géométries non-euclidiennes au motif qu’elle ne serait pas evidence based ?, ou sur les espaces à n­-dimensions ?, ou les recherches sur la théorie des cordes ? Comme la plupart des médecins et chercheurs de l’époque, auriez-vous décrété que le médecin hongrois Semmelweis était fou d’affirmer qu’il fallait se laver les mains avant d’opérer si l’on voulait diminuer les risques de décès des parturientes ? Après tout, première moitié du XIXe siècle, Semmelweis ne disposait d’aucune théorie recevable pour démontrer ce qu’il avait pourtant raison d’avancer sans preuve visible : et pour cause, il n’avait aucun moyen à sa disposition pour observer les microbes que Pasteur mettrait au jour cinquante ans plus tard. N’est-ce pas pour coller aux « évidences empiriques » d’un univers statique qu’Albert Einstein avait malheureusement d’abord introduit dans sa théorie de la relativité générale une constante cosmologique ? (« La plus grande bêtise de [sa] vie », aurait-il dit à ce propos, une fois que l'on commence à comprendre que l'univers est en expansion.) Ce même Einstein, d’ailleurs, se faisait une conception bien plus souple et vivante de la science que celle qui transparaît dans la tribune : méfiant à l’égard des conceptions étroites de la science, il invite plutôt le scientifique à devenir « une sorte d’opportuniste sans scrupule » (Einstein, Philosopher Scientist, 1951, p. 683) au regard des épistémologies systématiques et trop étroites. Ne disons rien du travail de propagande, parfois malhonnête, que Galilée a dû mener pour que ses théories s’imposent. Aux scientifiques qui lui reprochaient de n’avoir pas réalisé la moindre expérience, ni la moindre observation sérieuse, Galilée rétorque : « je trafique si bien les cervelles que je vous le ferai avouer de force » (Galilée, Dialogue sur les deux grands systèmes du monde, 1632). Qui reprochera à Galilée d’avoir fait tant progresser notre conception du monde en mobilisant des moyens si éloignés de la démarche scientifique de son temps et du nôtre ?

La psychanalyse est-elle une science ? Son épistémologie particulière, sa méthodologie propre, empêche sans aucun doute de la considérer comme une science s'appuyant sur la démarche expérimentale. Pour autant, le savoir qu'elle met au jour, en procédant par la construction d'hypothèses et d'interprétations dont les effets au sein de la cure psychanalytique permettent de mesurer leur niveau de pertinence, ce savoir est-il a priori disqualifié de n'être pas produit par une observation répétable ?

  

« Dans l’intérêt de l’objectivité »… faut-il un philosophe au tribunal ?

« Quand quelqu’un a provoqué un malheur intentionnellement, et que la question est de savoir s’il est coupable, et de quelle culpabilité il s’agit, quand il faut donc décider s’il était fou ou non, le tribunal ne doit pas le renvoyer à la faculté de médecine mais à celle de philosophie (en déclarant la Cour incompétente) » (Kant, Anthropologie du point de vue pragmatique, 1798, §51)

Avec une certaine condescendance, les signataires concèdent que la psychanalyse, tant qu’elle resterait une affaire « existentielle » et « philosophique », n’est pas critiquable. À les lire, le tribunal – lieu où se disent et se jouent des existences – serait un lieu que l’on devrait épargner de toute « philo », démarche de la pensée perçue comme si peu scientifique. À ce titre, la tribune demande à la justice de « changer la procédure de listage de ses experts pour en exclure tout référentiel psychanalytique dans l’intérêt de l’objectivité ». Si une Cour de Justice est effectivement animée par la recherche de la matérialité des faits, quand il s’agit de s’interroger sur le sujet humain, sur la subjectivité… il est pour le moins paradoxal, sinon naïf, d’exiger l’objectivité. Il faudra sans doute, avec Kant, considérer que l’épistémologie biomédicale ne peut rendre compte (autrement que par ses effets rhétoriques) des questions hautement philosophiques que soulève la justice (responsabilité, agentivité, intentionnalité, morale, éthique, logique de l'acte ou du passage à l'acte, sens (et non-sens), conscience…). Pour le dire autrement, la démarche scientifique (qui procède par généralisation de ses résultats sur la base de la reproductibilité de ses expériences) n’est qu’assez peu pertinente pour rendre compte auprès du tribunal des problèmes philosophiques et anthropologiques soulevés par des situations toujours particulières et originales, c’est-à-dire non-reproductibles, faisant intervenir des acteurs aux existences toujours singulières. (A propos de la dimension rhétorique des expertises psychiatriques, je renvoie à la lecture de la thèse de notre collègue sociologue Sébastien Saetta, et notamment la partie intitulée "De l'injonction de laisser sa casquette de scientifique à l'entrée de la Cour d'assises")

La tribune propose une vision très caricaturale de la psychanalyse. Sans doute, se fonde-t-elle en partie et à raison sur la critique de « psychanalystes en roues libres » qui décrédibilisent effectivement le sérieux de la psychanalyse, et à ce titre, il m’arrive de participer à la critique. Et c’est peut-être par « confraternité » ou par pudeur que je me garderai de montrer que l’on trouvera facilement des psychiatres et psychologues (thérapeutes, chercheurs ou experts judiciaires) aux propos totalement farfelus puisant pourtant leur inspiration dans des théories biomédicales. Je ne dépenserai pas d’énergie à répondre point par point à des accusations diabolisantes et la plupart bien mal fondées - je ne doute pas que des psychanalystes le feront, de façon plus ou moins heureuse. Cependant, certains points de cette caricature méritent d’être discutés tant ils soulèvent de problèmes. Reconnaître qu’une victime d’agression, par exemple, ait pu prendre un « plaisir paradoxal » au moment de l’agression, voire qu’une victime ait pu secrètement désirer l’agression, cela change-t-il quelque chose au regard de la loi quant au caractère condamnable de l’acte ? Bien sûr que non. Le témoignage de Virginie Despentes éclaire à quel point les choses ne sont pas binaires. Elle raconte qu’avant d’être violée, préexistait chez elle le fantasme d’être violée. L’évènement du viol a donc rencontré un fantasme de viol préalable. Cela excuse-t-il d’une quelconque manière les violeurs ?, cela rend-il leur acte moins préjudiciable ? Cela les déresponsabilise-t-il ? Certainement pas. On pourrait d’ailleurs penser que ce fantasme précédant le viol en compliquera vraisemblablement l’élaboration psychique ultérieure. Virginie Despentes montre à quel point il lui a été difficile de faire entendre qu’elle ne souhaitait pas se soumettre à la pression sociale qui exige qu’elle se comporte bien comme une victime. « Post-viol, la seule attitude tolérée [par la société] consiste à retourner la violence contre soi », écrivait-elle dans King Kong Theory (2006). Les défenseurs des victimes s’assurent-ils bien toujours de ne pas participer à cette assignation sociale (op)pressante des victimes au statut de victimes ? Tolèrent-ils qu’une victime puisse se relever et dire, mobilisant sans doute bien des ressources psychiques, « ça va, même pas mal » ?... Ou bien sont-elles des victimes qui s'ignorent ?

Tous victimes. Les étudiants en psychiatrie et en psychologie sont « en danger d’emprise sectaire » selon les signataires de la tribune. C’est tenir pour peu de chose l’esprit critique des étudiants. Allons au bout du raisonnement : un(e) psychiatre ou un(e) psychologue qui serait devenu(e) psychanalyste du fait d’un embrigadement universitaire pernicieux, un(e) tel(le) psychanalyste doit être perçu(e) comme une victime et en danger. Psychanalyste malgré soi, puisque sous emprise. Je note que c’est d’ailleurs la ligne de défense de certains déçus du djihad militarisé de retour en France : « j’étais sous emprise, je suis une victime » (puisque le droit français reconnaît la mise en état de « sujétion psychologique »…). Quel statut donnerez-vous alors à la parole de ces manipulés, de ces victimes qui s’ignorent ? Question subsidiaire : comment établirez-vous qu’un psychiatre ou un psychologue ayant opté pour une orientation non-psychanalytique (phénoménologique, neurocognitive, etc.) n’a pas fait son choix sous l’effet sournois d’une influence semblable à celle que vous croyez voir œuvrer chez les psychanalystes ?

Emprise sectaire. Il est intéressant de faire un peu d’histoire. En 1953, à la fin de la guerre de Corée, une vingtaine de soldats américains préférèrent rester en pays communiste. Pour la première fois, des chercheurs fournirent une explication médicale à l’adhésion à une idéologie : ils sont brainwashed, on leur a lavé le cerveau quoi qu’ils en disent (l’implicite étant qu’on ne peut décemment pas être à la fois communiste et libre ou sain d’esprit). Le lavage de cerveau est l’ancêtre conceptuel de l’emprise sectaire et de la manipulation mentale (comme on dit aujourd'hui). Ces jeunes américains communistes, en signe de protestation, se donnèrent le nom de « The Unexplained », les Inexpliqués. L’implicite de la tribune contre la psychanalyse au tribunal n’est-il pas du même ordre : on ne peut décemment pas être à la fois psychanalyste et ne pas être sous emprise, on ne peut pas assister à un cours à l’université sur la psychanalyse sans être en danger. « Nous estimons que ces étudiants sont placés en danger d’emprise sectaire ». On imagine que les signataires savent de quoi ils parlent, qu’ils ont suffisamment étudié la psychanalyse, bravant tous les dangers, pour pouvoir en proposer une critique « objective ». Leur remède : censurer la psychanalyse des enseignements universitaires. Interdire la psychanalyse à l'université, n'est-ce pas au fond le meilleur moyen de soustraire l'invention de Freud à sa critique épistémologique et à son dialogue avec la science ?

Il est extrêmement préoccupant que des personnes se réclamant de la science disqualifient un paradigme concurrent moins sur la base d'arguments scientifiques ou épistémologiques que sur la base d'une supposée emprise mentale.  Une telle accusation, quand bien même elle serait fondée, ne relève pas du débat scientifique.

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