Il faut se réjouir des résultats du référendum

On entendait des esprits chagrins au lendemain du référendum sur l’indépendance de la Nouvelle Calédonie, le 5 novembre 2018, sur France Culture. Il faut, tout au contraire, se réjouir des résultats du référendum et de l’écart resserré entre le camp du Oui et le camp du Non.

On entendait au lendemain du référendum sur l’indépendance de la Nouvelle Calédonie, le 5 novembre 2018 sur France Culture (Les Matins de France Culture, 5 novembre 2018) des esprits chagrins.

Bertand Badie juge le résultat comme un « échec » du processus de décolonisation, renforçant « la chose la plus grave : la coupure totale et absolue de la Nouvelle-Calédonie en deux communautés », les Caldoches versus les Kanak. Le  « malheureux peuple kanak, selon lui,  est encore  parqué dans des réserves, dans des endroits qui ne correspondent absolument pas aux équipements dignes de la République française », sur représenté dans la prison de Nouméa,  sous représenté dans l’enseignement supérieur et finalement très peu intégré à la société calédonienne dans son ensemble. Si on ne peut qu’abonder dans le sens de Badie lorsqu’il souligne les inégalités que connait le pays et dont  les Kanak sont encore majoritairement les victimes, on est très étonné, en revanche,  de la vision datée et condescendante qu’il donne en dépit des évolutions très importantes qu’a connu le pays depuis 30 ans. On l’informera que les terres anciennement de réserve sont aujourd’hui appelées avec fierté terres coutumières où s’inventent des systèmes juridiques innovants et originaux pour ajuster le principe de « propriété collective » à l’initiative entrepreneuriale, individuelle, familiale ou clanique. Les « malheureux kanak » dont parle Badie ont réussi l’exploit de monter une usine de Nickel en Province nord dont ils contrôlent 51% des parts et entretiennent des partenariat avec la Chine et la Corée. Les équipements dignes de la République françaises et en particulier le réseau routier, l’électrification, la couverture réseau, la construction d’établissements scolaires, ont considérablement progressé. Badie refuse de reconnaitre l’intelligence politique à l’œuvre depuis la signature de Matignon en 1988  dans l’élaboration d’un processus de décolonisation qui, quelques soient les difficultés ou freins, a fait progresser pour tous, l’idée d’un destin commun.

Dans son billet politique énoncé ce même 5 novembre, Stephane Robert est encore plus négatif en prétendant que la « revendication indépendantiste n’a été jusqu’ici que présentée comme une revanche sur la colonisation. » Il n’y a pas, affirme-t-il de projet indépendantiste. « Au cours de la campagne électorale, personne n’a dit voilà ce qu’on va faire si on devient indépendant ». A croire que Stephane Robert a mal suivi la campagne et n’a pas voulu faire l’effort de se pencher sur les programmes politiques du Palika et de l'Union Calédonienne. Il ne voit dans le message porté par les indépendantistes qu’un message de revanche sur les colons et sur le pays colonisateur. L’attaque est profondément injuste alors même que le camp indépendantiste, soucieux de rassurer, d’élargir sa base et d’attirer à lui une partie de la population non kanak n’a cessé de faire appel à la refondation d’une société multiculturelle, plus solidaire et plus équitable sur la base d’un nouveau projet délié des dépendances antérieures sans pour autant rompre un partenariat avec la France tout en réfléchissant le choix de nouvelles interdépendances comme le voulait déjà Jean Marie Tjibaou. Pour le camp indépendantiste comme l’a affirmé Paul Neaoutyne, il s’agit maintenant de « continuer le travail ».

On s’étonnera d’ailleurs que certains journalistes et observateurs se contentent de concentrer leur attention sur le projet porté par le camp indépendantiste sans jamais interroger celui des non indépendantistes comme si le projet de ces derniers n’avait même pas besoin de s’énoncer puisqu’il s’agit surtout de perpétuer le statu quo, les intérêts bien compris et les avantages financiers protégés par la France sans se soucier plus que ça des inégalités et n’ayant d’autres réponses que répressives pour résoudre les difficultés de la jeunesse océanienne, kanak en particulier, en butte aux exclusions d’un appareil scolaire, au sous-emploi et au fléau des addictions.

Il faut, tout au contraire, se réjouir des résultats du référendum et de l’écart resserré entre le camp du Oui et le camp du Non. On a évité le sentiment d’humiliation et de désespérance qu’aurait entrainé 70% de Non dont rêvait le camp loyaliste. Ce résultat 57% / 43% a surtout garanti les conditions d’un débat dynamique et équilibré, les uns et les autres étant obligés de poursuivre la discussion et la négociation.

Il faut se réjouir de la mobilisation de la jeunesse kanak pour soutenir les actions et les engagements de leurs parents et grands parents et remercier les générations arrivées à l’âge adulte en 1970 et 1980 qui ont porté avec obstination et énergie, dans une adversité évidente, le projet de transformation du pays. Car ce sont bien les Kanak qui ont pensé, soutenu et imposé historiquement la dynamique d’un rééquilibrage que la France et les Calédoniens dans leur ensemble ont été finalement obligé d’admettre et d’accompagner et dont tous se prévalent aujourd’hui. 

Il faut se réjouir, enfin, du bon fonctionnement des institutions démocratiques dans un pays profondément marqué par une histoire coloniale particulièrement agressive et douloureuse. La Nouvelle-Calédonie suit, pas après pas le long chemin d’une construction post-coloniale sur les ruines d’un pacte ancien et illégitime. En dépit des difficultés, des embûches et des insuffisances, « le travail est en cours ». Et le résultat du référendum donne de l’espoir pour que l’ensemble des partenaires, y compris la France, fasse preuve d’inventivité et d’innovation au service d’un projet « pour le Pays et par le Pays » plus juste, plus équitable capable de rallier une majorité des Calédoniens.

 

Isabelle Merle, Historienne.

Directrice de recherche au CNRS. Directrice du Centre de recherche et de documentation sur l’Océanie (CREDO).

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