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Billet de blog 9 nov. 2021

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Lettre ouverte à Sébastien Lecornu, Ministre des Outre mer

La Nouvelle-Calédonie connaît depuis le 6 septembre une dissémination très rapide du virus qui a provoqué, à ce jour, plus de 270 décès dont une majorité océanienne et en particulier kanak. Dans ce contexte le FLNKS demande le report de la consultation référendaire sur l'accession à la pleine souveraineté, fixée par le gouvernement au 12 décembre 2021.

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Lettre ouverte à Sébastien Lecornu, Ministre des Outre Mer

Christian Belhôte

Magistrat honoraire.

Ancien expert auprès du gouvernement de Nouvelle-Calédonie

Isabelle Merle

Historienne, spécialiste de l’histoire coloniale de la Nouvelle-Calédonie.

Directrice de recherche au CNRS

Paris le 9 novembre 2021

Monsieur le Ministre,

La Nouvelle-Calédonie, jusqu’alors protégée de la Covid 19 au prix d’un contrôle strict de ses frontières, connaît depuis le 6 septembre une dissémination très rapide du virus qui a provoqué, à ce jour, près de 270 décès dont une majorité océanienne et en particulier kanak. Le choc est très rude et exige une attention particulière tant le deuil est d’une importance primordiale dans les cultures océaniennes.

C’est dans ce contexte que le FLNKS, regroupement des partis indépendantistes, a appelé le 21 octobre à une « non participation » de ses militants à la troisième et dernière consultation sur l’accession à la pleine souveraineté prévue par l’Accord de Nouméa.

Cet ultime scrutin constitue, non seulement pour les Kanak, peuple premier, mais aussi pour l’ensemble des citoyens calédoniens, un enjeu crucial. Il ponctue 30 années de recherche inlassable de consensus par tous les acteurs afin de garantir la paix civile, et progresser sur la voie de la décolonisation dans le respect des principes démocratiques. Il porte aussi la promesse d’un nouveau pacte politique, au terme d’une séquence historique encore plus longue commencée en 1853 avec l’acte de prise de possession de la Nouvelle-Calédonie par la France.

Le gouvernement dont vous êtes membre a fixé cette consultation référendaire au 12 décembre prochain pour éviter toute interférence avec l’échéance présidentielle. Pourtant, déjà en juillet dernier, une partie des indépendantistes (l’UNI), forte des propos d’Edouard Philippe en 2019, plaidait pour un renvoi à l’automne 2022. Cette demande de report est soutenue désormais par l’ensemble des forces indépendantistes convaincu par les effets délétères de la crise sanitaire sur une population endeuillée.

Comme le Premier ministre, vous avez considéré que rien ne pouvait modifier le calendrier du scrutin, à l’exception de mauvais indicateurs sanitaires, notamment un taux d’incidence trop élevé.

De leur côté, les forces loyalistes sont arcboutées sur le maintien de la date afin de « libérer l’horizon des calédoniens » et accusent le FLNKS « d’instrumentaliser » le scrutin. Il est vrai que la succession des consultations (4 novembre 2018 et 4 octobre 2020) et le ralentissement économique mondial ont lourdement pesé sur la croissance.

Toutefois, les loyalistes savent aussi qu’ils ne pourront construire l’avenir du pays sans la participation de près de la moitié des citoyens.

Quel serait le sens d’une consultation d’autodétermination à laquelle les Kanak, placés au centre de l’Accord de Nouméa, ne participeraient pas ?

Que pourrait valoir une victoire du non ainsi obtenue ?

Alors que l’Etat s’est attaché depuis 1988 à  respecter la lettre et l’esprit des accords, qu’il s’est volontiers plié à la présence des observateurs du comité spécial de la décolonisation, peut-il courir le risque de se disqualifier par ce qui pourra apparaître comme un passage en force ? Le précédent douloureux du référendum Pons en 1987 demeure dans les mémoires.

Depuis l’accord de Matignon (26 juin 1988), une expérience originale et exemplaire, faite d’efforts et de concessions, a été conduite conjointement par l’Etat et les partenaires politiques locaux. Un creuset démocratique sur mesure a été inventé pour répondre à la spécificité de l’archipel. Se priver de sa composante indépendantiste constituerait indéniablement un échec. 

Aussi, il est fort à parier que le dossier calédonien entaché par ce scrutin imparfait risque, ce que précisément le gouvernement voulait éviter, d'empoisonner la campagne présidentielle au printemps prochain et continuer à le faire bien au delà. 

Dès lors, face à un risque indéniable de blocage politique grave nourri de colère et de ressentiment, d’enjeux électoraux nationaux malsains et d’une disqualification internationale, l’intérêt de l’Etat plaide pour un report de la date.

Signe d’apaisement dont le pays à besoin pour laisser le temps au temps, il permettrait, sans que personne ne puisse s’y dérober en 2022, l’organisation d’une campagne référendaire dans un climat propice à des discussions approfondies et sereines, à la hauteur des enjeux du scrutin.

Une sortie « par le haut » d’une longue histoire coloniale réclame un travail politique approfondi tenant compte de toutes les options et des efforts accomplis, y compris par les conseillers antérieurs mandatés pour envisager de nouvelles formes de partenariat [1].

Voie de sortie de crise politique, le report de la consultation, fût-il décidé sur le seul fondement du taux d’incidence qui reste élevé (autour de 125), pourrait s’accompagner d’une convocation d’un comité des signataires, instance compétente pour suivre la bonne application de l’Accord de Nouméa, afin de relancer les discussions. Les indépendantistes ayant toujours affirmé leur ouverture au dialogue, l’Etat pourrait inviter toutes les parties prenantes à profiter du délai de report pour élaborer, en prolongement au document sur les conséquences du OUI et du NON qu’il a lui-même publié en juillet dernier[2], un document qui en serait le complément calédonien..

Les critiques sur ce texte pourraient ainsi s'exprimer en toute transparence et l’examen approfondi de toutes les options d’avenir pourrait alimenter positivement le débat démocratique.

C’est pour toutes ces raisons qu’il est manifestement raisonnable de reporter la consultation référendaire au second semestre 2022.

Veuillez croire, Monsieur le Ministre, en l’assurance de notre haute considération.

Christian Belhôte

Isabelle Merle

[1] Par exemple le rapport remis au Premier ministre par Jean Courtial et Felix Melin-Soucramanien en 2014. 

[2] https://www.nouvelle-caledonie.gouv.fr/Politiques-publiques/Elections/Elections-2021/REFERENDUM-2021/Les-consequences-du-oui-et-du-non/Le-document-sur-les-consequences-du-oui-et-du-non.

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