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Billet de blog 27 juil. 2022

Dire l’histoire ou la taire ? L’Affaire de Hienghène revisitée

La diffusion d’un remarquable documentaire, en Nouvelle-Calédonie, le 18 juillet 2022, à la télévision, sur l’embuscade de Hienghène qui se solda en 1984 par la mort de 10 militants Kanak a provoqué, dès le lendemain, la réponse outragée d’une journaliste de Radio RRB, fidèle soutien aux Loyalistes. Celle-ci révèle toute la difficulté pour certains à faire face à l’histoire et à ses témoins.

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On ne peut que s’interroger sur le sens qu’il faut donner au « billet d’humeur » d’Elisabeth Nouar, journaliste à la radio calédonienne, Radio Rythme Bleu (RRB), le 19 juillet 2022, à propos du documentaire produit par Dorothée Tromparent et Emmanuel Desbouiges, intitulé WAAN YAAT. Sur une terre de la République française. Passé à une heure de grande écoute, le 18 juillet 2022, dans l’émission Itinéraires de la chaine NC La 1ère, ce documentaire est consacré à la tristement célèbre « affaire de Hienghène ». Rappelons brièvement les faits.

Le 5 décembre 1984, alors qu’ils reviennent d’une réunion politique tenue au village, 10 militants du FLNKS dont deux frères de Jean-Marie Tjibaou, sont violemment assassinés et 5 autres grièvement blessés, dans une embuscade tendue par 7 hommes, petits propriétaires du voisinage, issus de vieilles familles de colons libres implantées depuis le début du 20e siècle sur la côte est : un membre de la famille Mitride, 5 membres de la famille Lapetite et un membre de la famille Sineiméné.

Qualifié par Elisabeth Nouar de « pseudo documentaire » ou de « documentaire à sens unique », le film qui a nécessité 4 années de travail, revient sur l’événement et ses suites judiciaires. Un non lieu est prononcé en 1985 concluant à la légitime défense en dépit de toutes les preuves apportées à la préméditation. Les inculpés, renvoyés en appel devant la cour d’assises sont finalement acquittés en 1987 sur la base de la même argumentation : légitime défense avec préméditation.

C’est bien là le point de départ de ce documentaire, l’explicitation du processus qui a conduit à un véritable déni de justice au regard des principes de droit international et du droit français ainsi que des accord fondamentaux des droits de l’homme dont la France se fait l’étendard comme le souligne François Roux, avocat des victimes à l’époque. Dénonçant ce point de départ, Elisabeth Nouar dresse à ce film un procès en partialité, fustigeant des contresens et approximations qu’elle se garde d’expliciter. Ayant couvert le procès d’assises en 1987, en tant que journaliste, elle admet que le verdict « a fait du bruit » sans donner plus d’éléments et se contente de reprendre, à trente ans de distance, l’argumentation retenue par la cours d’assises de l’époque : les inculpés auraient agi sous l’emprise de la terreur dans un contexte de violences exercées par les Kanak contre les familles de colons, marqué par l’érection de barrages routiers et l’incendie de maisons pour mieux les pousser à partir.

Alors qu’elle accuse le documentaire de manquer d’éléments de contextualisation, elle-même s’abstient de rappeler les héritages coloniaux qui pèsent alors encore très lourd dans le pays et les motifs profonds de la colère kanak.

Et force est de constater qu’elle n’a pas voulu non plus entendre ou comprendre ce qui est dit dans ce documentaire car sont évoquées non seulement les violences passées à l’encontre du peuple kanak mais aussi, par la bouche de Jess Lapetite, seul survivant parmi les 7 inculpés, le climat de peur et de ressentiment dans lequel vivaient les familles de colons retranchées en 1984.

Le psychologue Grégoire de Thibouville insiste dans son commentaire à l’issue du documentaire, sur « l’état de menace » ou encore « l’état d’urgence » qui peut expliquer l’engrenage psychologique qu’ont connu les Mitride, Lapetite ou Sineiméné générant le passage à l’acte.

L’avocat François Roux témoigne quant à lui, de la haine anti kanak qui régnait à l’époque, non seulement chez les petits colons de brousse mais aussi parmi les Européens de Nouméa enragés par ceux qu’on appelait encore « indigènes » dans ces milieux et qui osaient « relever la tête ».

L’historienne que je suis témoigne de la longue histoire de la peur, des rumeurs et du racisme qui prend racine dans la communauté européenne dès les débuts de la colonisation et ne cessera d’être un élément de mobilisation et d’action. L’historienne témoigne aussi de ce très ancien réflexe d’appel aux forces de l’ordre françaises dès lors que la rumeur s’installe et la menace règne d’une « insurrection kanak ». L’appel à l’armée est vieux classique que connaissaient bien les colons pour « remettre les Kanak à leur place ». En 1984, cet appel à l’armée est renouvelé mais pour Jess Lapetite comme pour Elisabeth Nouar, en dépit des forces engagées, les colons de brousse se sentent « abandonnés et laissé sans protection ». L’un et l’autre reprennent ainsi une plainte très ancienne inscrite dans l’histoire des colons de Nouvelle-Calédonie, marquée par la peur de l’autre, la recherche de protection auprès des soldats français et par la volonté d’en découdre pour réaffirmer encore et toujours leur position de pouvoir sur les indigènes.

Dans une séquence remarquable, organisée à l’occasion de la réalisation du film, Emmanuel Tjibaou reçoit, au Centre Tjibaou dont il est le directeur, Joseph Sineiméné, frère de l’inculpé Robert Sineiméné qui, à 38 ans de distance, souhaite entamer une démarche de réconciliation avec son beau frère, Jess Lapetite, qui a accepté de l’accompagner.

Ce dernier commence en affirmant : « On ne s’est jamais posé la question pourquoi c’est arrivé tout ça » et rappelle encore une fois le contexte, la peur, les actions et les maisons qui brûlaient. Il conclut : « On savait c’était qui ? On disait mais après ca va arriver à nous ça ? » Ce à quoi Emmanuel Tjibaou répond calmement, presque ingénument : « Mais vous n’êtes pas allés les voir ? » en parlant des voisins kanak, ces mêmes voisins que les inculpés connaissaient bien, avec qui ils avaient joué au foot et dansé au bal. Car longtemps reclus dans leurs réserves, les jeunes Kanak ont pu dans les années 1970-1980 sortir et côtoyer les jeunes Caldoches du coin mais comme le dit Bernard Mateas, « pour faire la fête » mais pas pour faire des projets ensemble. Car le contentieux foncier et colonial est là de plus en plus ouvertement exprimé à mesure que monte la revendication d’indépendance. « C’était plus les mêmes mecs, ils avaient changé de visage. Y avait plus moyen de dialoguer » déclare Jess Lapetite. Et Emmanuel Tjibaou de reprendre toujours aussi calmement : « Tu veux dire qu’on les tue […] y a aucun endroit en Calédonie où on a tué 10 types comme ça ». Jess Lapetite allègue alors, avec des gestes d’impuissance : « C’était impensable ça mais on était arrivé à un stade que ce qui arrivera, arrivera. »

Mais Emmanuel Tjibaou lui rappelle la préparation minutieuse de l’embuscade qui exclut le mouvement spontané de colère.

Dire comme l’affirme Elisabeth Nouar que le contexte de l’époque n’est pas rappelé dans ce documentaire, est faux et il est même évoqué de façon très fine par les paroles de Jess Lapetite qu’elle ne prend pas la peine d’écouter. Elle se garde, par ailleurs, de rappeler la préparation minutieuse de l’embuscade et son extrême violence, les hommes poursuivis, les chiens lâchés, les blessés achevés et les corps mutilés. Le contexte ne saurait en rien justifier l’acte, l’assassinat programmé de 17 personnes revenant d’une réunion politique parmi lesquelles devait se trouver Jean-Marie Tjibaou s’il n’avait pas été retenu à Nouméa. L’avocat général Lucazeau, interviewé par les réalisateurs, explique avoir requis 9 ans de prison pour introduire « une forme d’apaisement » et produire « un verdict apaisé ». Il a pourtant du se défendre auprès de sa hiérarchie et se justifier auprès du Haut Commissaire qui demandait seulement une peine couvrant la durée de la détention provisoire. Qui voulait-on apaiser en 1984 par un « verdict clément » ? Les Caldoches ou les Kanak ? Avait-on peur en haut lieu des barrages sur les routes ou d’une émeute européenne à Nouméa. N’est-on pas ici dans la continuité d’une crainte ancienne des autorités administratives locales envers la violence potentielle des Européens du pays face aux changements en cours risquant de modifier les rapports de force que l’on a vu s’exprimer dans d’autres circonstances, lors de l’abolition du régime de l’indigénat en 1946 par exemple.

La force du documentaire de Dorothée Tromparent et Emmanuel Desbouiges repose sur la puissance des témoignages recueillis, celle des victimes par la voix de Bernard Matéas, de Céline Tjibaou et d'Ernest Dahité en particulier, celle des inculpés par la voix de Jess Lapetite, celle aussi des praticiens du droit, l’avocat François Roux ou le procureur, Gilles Lucazeau. Ces témoignages restituent le climat d’une époque et plus encore les dérapages d’une justice qu’on a qualifiée à juste titre de « coloniale » organisant un jury d’assises composé exclusivement de membres d’une communauté européenne entièrement acquise à la cause anti-indépendantiste et capable de produire un concept de droit dévoyé « la légitime défense avec préméditation ». Dans le contexte du moment, n’était-on pas en droit d’attendre une décision de délocalisation juridictionnelle dans l’espoir d’une décision de justice respectueuse du droit.

Le plus stupéfiant est d’entendre une journaliste calédonienne collant en 2022 encore, complètement et sans distance, à l’argumentaire de l’époque, usant d’un vocabulaire daté comme le terme d’insurrection pour qualifier « les évènements » que la rédactrice en chef de l’émission Itinéraires, Nathalie Daly, assume courageusement d’appeler « guerre civile » comme de nombreux historiens et spécialistes aujourd’hui.

Alors qu’Elisabeth Nouar dénonce un « prisme malsain » et déplore le choix de la rédaction de la télévision publique NC la 1ère de divulguer à une heure de grande écoute un documentaire qui, selon elle,  jette l’huile sur le feu et réouvre les plaies « dans un territoire encore convalescent confronté à l’incertitude de son avenir institutionnel », on ne peut que féliciter, tout au contraire, la chaîne et les responsables de l’émission d’avoir soutenu ce documentaire remarquable qui, outre l’enquête appuyée sur des archives judiciaires méconnues, donne la parole à nouveau aux acteurs et témoins ; une parole essentielle et sans filtre qui, à 38 ans de distance, constitue un premier pas sur le long chemin de la réparation contre le silence, le tabou et le refoulement.

Comme le dit fort bien l’anthropologue Patrice Godin, les Kanak se sont heurtés depuis 38 ans au silence de l’Etat et des familles des coupables, avec le sentiment profond que justice n’a pas été faite. Il est temps que la parole se débloque dans un pays qui est bien plus prêt à l’entendre que ne veulent le croire certains. L’histoire et la mémoire peuvent avoir des vertus thérapeutiques pour réparer le lien social et particulièrement en Nouvelle-Calédonie où celui-ci est mis à mal aujourd’hui par les stratégies politiques post référendaires et les désaccords fondamentaux qui persistent. Les responsables politiques actuels ne peuvent ignorer les pesanteurs du passé colonial en Nouvelle-Calédonie et sa mémoire encore vive.

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