Contre l' islamophobie et les lois liberticides : De la nécessité de l’autonomie

Les manifestations du samedi 12 décembre 2020 contre l’islamophobie, contre la loi sur le « séparatisme » et contre les lois liberticides ont été un franc succès. A Paris, Marseille, Lyon, Lille, Grenoble, Saint-Étienne ou Bordeaux des collectifs se sont mobilisés pour dénoncer l’islamophobie d’État et les lois d’exception frappant les musulmanes et les musulmans.

« Sans indépendance il n'y a pas d'hommes libres »

Patrice Lumumba

Une mobilisation parisienne réussie malgré le contexte de répression

A Paris, la manifestation a réuni 15 000 personnes, soit autant que les manifestations des semaines précédentes alors que les partis de gauche – en dehors du NPA et de l’UCL –, les syndicats ou les associations de défense des droits, comme la Ligue des droits de l’homme, n’avaient pas appelé à manifester.

Malgré ces défections politiquement significatives, la mobilisation populaire n’a pas faibli ce qui fut une dimension essentielle du succès de cette mobilisation.

Nous, Front uni des immigrations et des quartiers populaires (FUIQP), sommes donc fiers d’avoir participé à la réussite de cette mobilisation dans un contexte particulièrement difficile en raison des contraintes sanitaires et surtout de la répression gouvernementale.

En effet, suite à la dissolution de BarakaCity et du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), aux multiples perquisitions de lieux de culte, d’associations ou de particuliers « pour faire passer des messages », selon le ministre de l’Intérieur, et aux fermetures ou menaces de fermeture de lieux de culte ou d’établissements scolaires musulmans, beaucoup de musulmanes et de musulmans, cibles de la loi sur le « séparatisme », sont tétanisé-e-s par la répression islamophobe mise en œuvre par le gouvernement. Nombreuses et nombreux sont celles et ceux qui craignent de finir perquisitionné-e-s, en garde à vue ou plus globalement fiché-e-s pour avoir simplement exprimé publiquement leur opposition à un projet de loi dans une manifestation.

Au-delà de cette politique spécifiquement islamophobe, la répression violente des manifestations s’étant déroulées les semaines précédentes a également été un facteur de craintes en rien favorable à une mobilisation de masse. Les nasses, les lacrymogènes et autres matraques ont certainement découragé plus d’une personne profondément convaincue de l’iniquité de ces lois liberticides et islamophobes.

L’occultation de la lutte contre le racisme islamophobe d’État

Toutefois, si nous sommes fiers d’avoir participé à la réussite de cette mobilisation, nous sommes tout autant révolté-e-s par l’invisibilisation dont elle a été l’objet dans les médias dominants mais également au sein d’une large partie des « chefferies » de la gauche sociale et politique.

En effet, après que ces « chefferies » aient appelé à ne pas manifester le 12 décembre contre l’islamophobie, contre la loi sur le « séparatisme » et pour la défense des libertés, cette mobilisation a été essentiellement présentée comme une nouvelle manifestation contre la loi « Sécurité Globale » ne différant en rien des cortèges des semaines précédentes.

Nous savons bien que la division, le clivage, et ce malgré nos tentatives d’articulation des oppressions, fait le jeu des politiques gouvernementales, notamment celui de la surenchère raciste et islamophobe. Cette surenchère autorise les passages à l’acte violent raciste, comme les agressions sur les femmes et les enfants musulmans réels ou supposés.

Si la manifestation du 12 décembre entendait bien dénoncer la loi « Sécurité Globale », elle était surtout organiser pour dénoncer la loi sur le « séparatisme » et l’islamophobie d’État. La manifestation était organisée par le Collectif du 10 novembre contre l’islamophobie dont l’objet est, comme son nom l’indique, la lutte contre l’islamophobie. La banderole de tête de la manifestation affichait clairement cet objectif de lutte contre l’islamophobie : « Séparatisme, Sécurité Globale : Stop aux lois liberticides, Stop islamophobie ».

Dans notre prise de parole, nous, FUIQP, avons dénoncé l’islamophobie, la loi sur le séparatisme et plus généralement le racisme systémique. Ainsi nous affirmions : « Leurs politiques continuent à vouloir nous faire baisser la tête avec leurs  humiliations, leurs violences policières, leur racisme islamophobe et tous les racismes ». Nous ajoutions que « la loi séparatisme est une mise en avant de l’agenda islamophobe totalement opportuniste : ce gouvernement veut imposer comme sujet central de la future présidentielle la question des musulmans et musulmanes comme un problème, ils usent encore une fois de cette surenchère électoraliste dramatique raciste sur le dos des Arabes, des Noir-e-s, des réfugié-e-s, des Rroms, ou encore des sans papiers sur exploité-e-s. Cette stratégie d’amalgame et de diversion a pour objectif de maintenir une domination raciste profonde et ancienne du système capitaliste ».

Nous poursuivions en insistant sur la dénonciation des politiques islamophobes mises en œuvre actuellement : « La construction des musulmans comme ennemi de l’intérieur fonctionne en particulier aujourd’hui pour renforcer l’autoritarisme […]. Le problème de fond c’est qu’il y a surtout une islamophobie institutionnalisée qui a un impact énorme sur le quotidien de  milliers de musulmans et de musulmanes et qui va être encore renforcé par cette loi. Sous couvert de lutte contre le terrorisme, on renforce les discriminations qui visent les musulmanes, les musulmans ou les personnes considérées comme tels : gardes à vue d'enfants, perquisitions abusives, dissolution et fermetures administratives d’associations, contrôle renforcé sur la pratique du culte, limitation des emplois accessibles aux femmes portant le voile. Tout cela s’accompagne de débats médiatiques et politiques qui autorisent les passages à l’acte violent. Parce qu’y en a marre des lois racistes, des lois injustes et de l’islamophobie d’État, mobilisons nous contre la hogra, organisons nous dans nos quartiers ».

Après cela comment peut-on sérieusement occulter la dimension anti-islamophobe qui était au cœur de cette mobilisation ?

En réalité, cette invisibilisation n’est nullement anodine. Il s’agit d’une prise de position politique. En effet, nombreuses et nombreux sont les personnes qui, à gauche, et particulièrement dans les états-majors, sont résolument opposé-e-s à la loi « Sécurité Globale », car elles pensent que cette loi attente directement à leurs libertés. Dans le même temps, les mêmes sont « partagé-e-s » sur la loi sur le « séparatisme », qui concerne uniquement les musulman-e-s et les personnes considérées comme tels.

Percevant les musulmanes et les musulmans, de manière explicite ou implicite, comme un problème, la plupart des états-majors des structures de la gauche sociale et politique sont incapables de se mobiliser contre le racisme islamophobe dont, certain-e-s dans leurs rangs ont fait la promotion durant des décennies. Alors plutôt que de reconnaître la réussite d’une mobilisation contre l’islamophobie à laquelle elles n’ont pris strictement aucune part, les directions de la gauche sociale et politique préfèrent occulter la dimension anti-islamophobe de la mobilisation pour ne retenir que la nécessaire dénonciation de la loi « Sécurité Globale ».

Mais au regard de notre héritage, près d’un siècle de luttes de l’immigration, nous sommes tout sauf étonnés par cette grossière manœuvre visant à occulter la dimension anti-islamophobe de la mobilisation du 12 décembre 2020.

Construire notre autonomie

Finalement, l’invisibilisation de la dimension anti-islamophobe de la mobilisation du 12 décembre nous rappelle, encore une fois, la nécessité de construire notre autonomie politique.

Dans les années 1920-1930, l’Étoile Nord-Africaine (ENA) construisit son autonomie politique vis-à-vis du Parti communiste français (PCF) car les militants nationalistes maghrébins refusaient déjà « d’être traités en instruments d’un appareil, mais aussi par le mépris qu’ils ne peuvent manquer d’apercevoir dans les propos des communistes français sur l’Algérie et sur l’Islam »[1]. L’autonomie de l’ENA fut donc construite sur deux problématiques qui restent toujours d’actualité : notre capacité à être des sujets politiques souverains décidant pour nous-mêmes et par nous-mêmes de notre agenda politique sans dépendre d’une puissance extérieure ; le refus catégorique des racismes en général et de l’islamophobie en particulier, consciente ou inconsciente, des secteurs majoritaires de la gauche française.

Le refus opposé au PCF par l’Étoile Nord-Africaine ne signifiait nullement un renoncement à l’idée d’émancipation humaine, bien au contraire. Ahmed Mahsas précisait ainsi que « lorsque l’ENA rejeta le rôle de satellite et marqua ses distances avec le PCF, elle ne remit pas pour autant en cause les liens de solidarité anticolonialiste et anti-impérialiste. Elle se tint toujours du côté des travailleurs et des peuples opprimés »[2]. En revanche, les militants nationalistes maghrébins rejetaient l’attitude des communistes français qui « s’arrogeaient la mission de diriger et d’éduquer les travailleurs des colonies »[3].

Aujourd’hui, si nous voulons mener une lutte efficace contre les racismes en général et contre l’islamophobie en particulier, et obtenir un accès au droit, à la dignité et à un traitement égalitaire devant la loi, il est nécessaire de construire notre autonomie vis-à-vis de celles et ceux qui souhaitent invisibiliser nos luttes et nous-mêmes afin de mieux nous imposer leur agenda politique. Et il est évident que dans cet agenda la lutte contre les racismes en général et contre l’islamophobie en particulier sera jetée dans les oubliettes de l’histoire.

Car il s’avère totalement illusoire de penser que les personnes qui ne font pas l’expérience du racisme au quotidien puissent avoir les mêmes priorités politiques que celles qui en sont victimes.

De ce fait, si les personnes vivant le racisme dépendent dans leur organisation politique de celles qui ne le subissent pas, les intérêts du premier groupe seront systématiquement considérés comme secondaires, accessoires et sans importance. Comme l’écrivait Charles V. Hamilton et Stokely Carmichael : « Une coalition entre les forts et les faibles ne sert, en définitive, qu’à perpétuer une hiérarchie de fait : domination et soumission »[4]. Concrètement, la gauche sociale et politique décide de son agenda et de ses objectifs et demande ensuite aux Noir-e-s, aux Arabes ou aux musulman-e-s de les rallier sans sourcilier. Par contre, les secteurs majoritaires de cette gauche opposeront quasi systématiquement une fin de non-recevoir lorsque des organisations autonomes les solliciteront pour lutter contre le racisme systémique. Cette attitude paternaliste est directement issue de la culture coloniale de la gauche française.

Un antiracisme qui hiérarchise les racismes est un antiracisme de pacotille. Laisser s’acclimater l’ensemble de la population française au traitement d’exception punitif d’une partie d’entre elle, c’est habituer l’ensemble à des régressions sociales et politiques mortifères pour tous.

Contre un paternalisme suranné, nous devrions commencer par nous occuper de ce qui nous touche directement dans notre vie quotidienne. Nous devrions lutter pour ce qui nous est profitable et pour avoir un pouvoir à nous. Nous devrions nous unir pour ne plus subir. « Si nous voulons vivre et vaincre, il faut qu’on s’organise », disait déjà Messali Hadj.

Après, et seulement après, nous verrons si une alliance est possible.

FUIQP Paris-Banlieue

Paris, 6 janvier 2021

 

[1] Mohammed Harbi, Le FLN, Mirage et réalité, Des origines à la prise du pouvoir, (1945-1962), Paris, Ed. Jeune Afrique, 1980, page 18.

[2] Ahmed Mahsas, Le mouvement révolutionnaire en Algérie, De la Première Guerre mondiale à 1954, Alger, Ed. el Maarifa, 2007, 67

[3] Ibid., page 68

[4] Charles V. Hamilton et Stokely Carmicheal, Le Black Power, Pour une politique de libération aux États-Unis, Paris, Ed. Payot, 1968, page 92

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