QUELLES PROSPERITES POUR LE MOUVEMENT DES COMMUNS ?

Penser l’entreprise par delà l’idée de marché, est impensable dans une société de marché. Nos modes de vie et surtout notre langage incarnent ce que nous percevons comme la nature des choses. C'est contre ce que Dardot & Laval nomment la cage de fer ordolibérale, que des mouvements comme celui des communs s'emploient. Mais ces alternatives sont-elles condamnées aux marges de la société ?

Je voudrais esquisser ici les premières lignes d’un essai concernant la possibilité de nouvelles formes de prospérité. Et comme je m’exprime sous la forme assez libre que permet le Blog, je voudrai m’excuser par avance si mon billet se révélait trop long, trop court, ou mon style pas assez accrocheur. Je m’efforcerai simplement d’être aussi clair que possible, car il se trouve que je n’ai rien de particulier à vendre. Je dis cela car il y a quelques mois, aux Rencontres du Mont-Blanc, haut lieu de l’économie sociale et solidaire, un journaliste jovial qui voulait savoir quelle était mon activité, et qui de toute évidence intégrait mal ma réponse un peu concise, m’a demandé « oui mais qu’est-ce que vous vendez ! ». Rien de surprenant me direz-vous dans une « société de marché » … Quelle que soit votre activité, quelle que soit votre entreprise, rien ne semble de nos jours plus naturel que de poser le préalable de l’existence, ou de l’émergence d’un Marché auquel elle devra s’ajuster. C’est pourtant de cette fausse évidence qu’il faudrait se défaire, tâche titanesque, si l’on voulait concevoir des modes d’entreprendre véritablement alternatifs et non seulement palliatifs.

 

AU DELA DU MARCHE … LE PUBLIC

Mais se départir de la « grammaire » tacite de l’ordre marchand n’est pas chose facile, on le vit tous les jours. Penser l’entreprise par delà l’idée de marché reviendrait, par construction, à concevoir l’enjeu du nombre et de l’adhésion, à l’aide d’un autre concept. Un concept qui permette d’écarter la vulgate économiciste qui fait de « l’offre et la demande » l’alpha et l’oméga de toute forme réaliste d’activité pérenne. Or tous les instruments de nos institutions et, par association, les manières de penser de nos interlocuteurs, font systématiquement barrage à une telle conception. C’est précisément la force et le mode d’existence d’une institution que de rendre impensable ce qui pourrait pourtant l’enrichir en ouvrant de nouveaux possibles. Quels que soient les cercles ou l’idée d’entreprise a droit de cité, on entendra toujours l’inlassable crédo : « Mais pour parler sérieusement, y a-t-il une demande ? A quel marché votre offre est-elle destinée ? », ou bien si vous dialoguez avec un acteur de l’économie sociale et solidaire : « Je n’aime pas beaucoup ce terme, mais je ne vois pas comment dire autrement : est-ce qu’il y a une demande ? est-ce qu’il y a un marché ? ». La chose est entendue. Il faudrait être totalement irréaliste pour ne pas voir que la loi de l’offre et de la demande est en quelque sorte naturelle. Il suffit de regarder autour de soi et de lire les journaux pour le constater. C’est la condition même de notre vie moderne. A moins que vous vouliez construire une cabane au fond des bois et vous livrer au TROC ! En d’autres termes, tourner le dos à la modernité. Neuf fois sur dix, l’idée du troc est la première qui vient à ceux d’entre nous qui, par le hasard d’une lecture insolite, découvrent et tentent de cerner l’une des nombreuses pratiques iconoclastes qui fleurissent aux frontières de l’économie conventionnelle.

Prenons par exemple les monnaies complémentaires, les jardins partagés ou les supermarchés collaboratifs … Il est fort à parier que beaucoup se rassureront d’un sourire bonhomme : aussi rafraîchissantes soient-elles, ces expériences ne sont-elles pas en somme, les entreprises de doux rêveurs ? Loin d’une remise en cause de la vérité marchande, elles ne font que singer cette vérité en mode « bisounours » ! Bien sûr, si ces initiatives venaient à devoir prendre trop de place, les agents de l’ordre marchand sauraient sévir, racheter ou mettre au pas. Souvenons-nous de la méfiance et de l’incompréhension face aux premiers systèmes d’échange locaux, avant qu’on se rende compte qu’ils n’étaient pas une menace… Un exemple patent est le fameux procès de Foix qui opposa en 1997 les acteurs d’un système d’échange local (SEL) à la corporation des artisans du bâtiment. Si ce procès fit quelque bruit médiatique, il n’y a plus guère aujourd’hui d’opposition réelle à ce type d’initiatives. C’est qu’ils ne sont plus une menace pour l’institution marchande.

Bien qu’il s’agisse là de la marque assez typique de ce que Michel Foucault aurait pu nommer un dispositif, il faudrait pouvoir rassurer ceux d’entre nous qui ressentent le langage même de nos institutions comme une limitation de notre pouvoir d’agir. Aucun dispositif ne peut être absolu, ou totalisant ; il y aura toujours au sein d’une formation sociale, un dehors du dispositif. De fait, même dans notre « société de marché », tout le monde n’est pas rétribué pour vendre (ou produire ce qui est à vendre). Certains sont rétribués pour donner, et d’autres encore le sont pour transmettre. On pourrait sans doute allonger la liste, mais je m’arrête ici aux trois catégories que Maurice Godelier[1] avait distinguées, au terme de la recherche de toute une vie, comme étant au « fondement des sociétés humaines ». J’ai argumenté ailleurs[2] en quoi cette articulation entre les sphères du Profit, des Solidarités, et des Biens Communs, est une piste alternative à la fausse opposition entre l’État et le Marché que dénoncent Dardot & Laval[3]. Cette opposition factice nous empêche de voir que si aujourd’hui, le veau d’or est toujours à Wall Street, ça n’est pas pour autant une fatalité et qu’il pourrait en être autrement. Toute entreprise n’est pas par nature au service exclusif d’un marché. Ce qui est constant est l’existence ou la constitution d’un public, coextensif des pratiques de valorisation.

Je veux défendre l’idée qu’une grande variété d’actions collectives doivent être saisies comme des entreprises civiques attachées à la catégorie de valeur spécifique que constituent les biens communs. Que ces actions collectives que l’on nomme les communs se saisissent d’un enjeu civilisationnel que notre société de marché est bien en peine d’affronter, faute d’une refondation éthique. Que cette refondation nécessite la réappropriation citoyenne d’une forme de souveraineté monétaire et de son corollaire comptable. L’articulation entre éthique et morale que nous propose Paul Ricœur nous permettra de mieux saisir le rôle clé de la morale comptable que ces entreprises civiques se doivent de questionner, sous peine de rester marginales. Ainsi il me sera possible de conclure, en esquissant les nouvelles formes de prospérité dont est porteur le mouvement des communs.

 

LES COMMUNS SONT DES ENTREPRISES CIVIQUES

Admettre que le veau d’or est à Wall Street est en soi une étape difficile à plusieurs égards. Il faut tout d’abord admettre qu’il s’agit d’un choix social institué autour d’une conception de l’économie, nouée de par l’histoire dans un dispositif que chacun d’entre nous porte quotidiennement. Nos attachements concrets, nos modes de consommation, notre mode de vie incarnent ce que nous percevons tantôt comme la nature des choses, tantôt comme un choix social qui nous échappe. Ainsi, la perte de sens qui gagne la société civile, s’explique en partie du fait que l’institution Wall Street s’est établie comme ce que je suis tenté d’appeler un « mal public mondial », c’est à dire l’opposé formel d’un bien public mondial, tant ses effets dévastateurs sont aujourd’hui avérés. Il faut tout d’abord constater que selon les critères théoriques de non rivalité et de non exclusivité qui caractérisent un « bien collectif pur » (ou bien public), il ne manquerait pas grand chose à Wall Street pour prétendre au statut de bien public mondial. Rien n’empêche en principe, au citoyen libre de ses droits, de placer en bourse ses maigres économies. Mais ça n’est pas sans raisons que le citoyen lambda préfère jouer à la loterie. Et si les pratiques de cette institution étaient en phase avec des valeurs civiques partagées par la société civile, contribuant de surcroît à une prospérité « durable », ce sentiment d’absurdité (ou de non sens) s’évanouirait au profit de la légitimité reconnue d’un bien commun.

En effet, comme nous l’avons défendu ailleurs[4], un bien commun peut être défini comme l’association d’un bien public et des valeurs civiques qui l’accompagnent (BC = BP x VC), car il n’existe ni de bien commun, ni de bien public par nature. Seules des règles d’usage peuvent instituer un bien public, et sans les valeurs portées par ses « usagers », aucun bien commun ne peut-être transmis aux générations futures. De ce point de vue, un bien public peut être défendu par la force du droit, mais aucun bien commun ne peut être transmis sans les valeurs civiques qui l’instituent. La complexité du cas de Wall Street, est que l’étendue du dispositif est telle qu’on aurait tendance à sous estimer la diversité de nos attachements à ce vaste réseau. Tout comme le poisson qui par construction n’a nul besoin du concept d’eau, puisqu’elle est omniprésente, il nous est difficile de concevoir à quel point nous respirons Wall Street, à quel point cette atmosphère à laquelle nous sommes tant habitués, est devenue un « mal public mondial ». Il faut saisir la portée des arguments en faveur d’une diversification de l’écologie monétaire portés par Bernard Lietaer entre autres, et admettre que de fait, l’émergence d’« Occupy Wall Street », de Podemos et plus généralement du mouvement altermondialiste dépassent les logiques de la dénonciation et de l’indignation. L’histoire qui se dessine ressemble davantage au maillage d’une variété de plaidoyers pour la réappropriation d’un pouvoir d’agir sur la chose publique.

Le « mouvement des communs » est le terme qui aujourd’hui s’est imposé jusqu’au plan international (« commons movement »), pour désigner l’une des voies citoyennes d’émancipation face à l’institution « Ordolibérale » que décrivent Dardot & Laval comme une cage de fer :

« Telle est la thèse qui est au cœur de l’ordolibéralisme (du latin ordo « ordre ») ou néolibéralisme allemand. L’ordre de marché, ou ordre de concurrence, loin d’être un « ordre spontané », comme le pensait Hayek, est l’effet d’une « politique d’ordre » (ordnungspolitik), expression qui est à entendre au sens fort de la mise en place d’un ordre. (…) L’Etat ordolibéral n’a rien d’un Etat minimal réduit aux fonctions régaliennes, il doit protéger l’économie de marché contre les abus de pouvoir de toutes sortes, tant publics que privés, en construisant un cadre institutionnel destiné à favoriser la concurrence. D’où l’importance de ce que le fondateur de l’ordolibéralisme, Walter Eucken, appelle une « constitution économique » »[5]

Protéger l’économie de marché, le terme est faible. Il faut préciser que la forme européenne de l’ordolibéralisme, imposée dans un traité constitutionnel autoritaire contre la volonté des peuples, est l’alliée objective des populismes d’extrême droite qui se nourrissent des politiques d’austérité. D’autant plus qu’ils sont présentés par les oligopoles médiatiques comme les seules alternatives à l’orthodoxie en place. Si Dardot & Laval déplorent par ailleurs que l’idéologie entrepreneuriale s’étend à tous les secteurs de la vie sociale, c’est pour mieux souligner la nécessité de prendre de la distance au regard d’une conception marchande de la valeur. Or à condition de bien vouloir dépasser cette vision partielle et partiale, selon laquelle toute valeur s’estime à l’aune d’un Marché, rien ne nous empêche de défendre une conception plus large de l’entreprise. D’où l’importance de l’ouvrage magistral d’Hélène Vérin sur l’histoire de l’idée d’entreprise. Car son analyse minutieuse lui permet de dégager, parmi toutes les significations du mot, un invariant très précieux :

« En effet, un point central ordonne ce jeu de significations et constitue l’unité de tous les sens possibles, les comprend tous, n’en exclut aucun : l’entreprise est en général l’action risquée. Mais entendons-nous bien, non pas l’action qui aurait pour attribut : « risquée », celle qui est le risque même, l’action en tant que risque » [6]

Une entreprise n’est donc pas marchande par définition. L’entreprise est une action (le plus souvent collective), qui ne vise pas toujours le Profit et la satisfaction de ses actionnaires. En tant qu’action collective, l’entreprise peut s’attacher à bien d’autres formes de valeurs, et ce de façons plus ou moins exclusives, selon des articulations variables. Partant, il est plus aisé de comprendre en quel sens on peut soutenir qu’un Commun, en tant qu’action collective, est une entreprise civique. La particularité de cette forme d’entreprise est qu’elle vise en premier lieu la définition, la gouvernance et la préservation d’un bien commun, que l’on veut transmettre aux générations futures.

 

LE FARDEAU DE L’ÉTHIQUE ORDOLIBÉRALE

Le cœur du risque entrepreneurial civique est institutionnel. Par construction, on peut dire de l’entreprise civique qu’elle met en question les institutions établies. Elle interroge en leur cœur et à leurs frontières, les principes du droit et de l’économie, questionne les mœurs dans un mouvement qui participe à plus long terme du changement social. Il faut noter que le principe de désobéissance civile fut popularisé à propos des luttes indiennes et américaines pour les droits civiques. Dans un esprit similaire, les communs visent à construire de nouvelles normes sociales, selon des valeurs civiques, lorsque certaines lois et certains usages les dévoient aux dépens de l’intérêt commun.

Il faut dire que l’idée d’intérêt commun se trouve bien en peine d’un quelconque consensus au sein du débat public ! A l’ère de l’anthropocène que Donald Trump s’appliquera à nier, comme il niera tout ce qui peut faire obstacle à l’hubris qui tient lieu d’éthos à l’ordolibéralisme sous toutes ses formes, l’intérêt commun n’est plus qu’une aiguille fantôme dans un supermarché global en guise de botte de foin. Dans ce monde où culmine l’individualisme, il n’est guère plus question que de dominer, d’exploiter et de discriminer (pour mieux diviser), afin de s’approprier tout ce qui peut se traduire en signes monétaires de « richesse ». C’est ici qu’on en revient au totem qu’est redevenu Wall Street, depuis la reconquête des possédants des années 80.

On peut se demander pourquoi les multiples critiques du PNB, désastreux indicateur au plan écologique et social, la variété des propositions d’alternatives crédibles, les nombreux mouvements sociaux réclamant à corps et à cris l’adoption d’une autre vision du monde, n’ont que si peu d’effet sur les politiques publiques face aux crises écologiques sociales et politiques que l’on affronte… mais c’est le petit bout de la lorgnette. Le point aveugle consiste à ne percevoir l’éthique que comme un palliatif face à des institutions qui en seraient dénuées, ou face à des dirigeants ayant vendu leurs âmes au diable. C’est nier que l’idéologie productiviste et les institutions qui la répandent sur la planète défendent aussi une éthique, dramatiquement dépassée et inadaptée aux enjeux de notre temps, mais terriblement ancrée dans nos pratiques quotidiennes. Il y a bien trop peu de temps que l’idéologie du progrès (social et technologique) a lentement commencé à prendre ses distances avec le productivisme et la vision du travail qui l’accompagne.

Le moins que l’on puisse dire à ce sujet est que les débats sont loin d’être achevés, tellement les critères de dignité et de valeur humaines qui lui sont associés, sont ancrées dans les mœurs. Au fond et pour le dire de façon triviale, l’idée d’un revenu universel, c’est encore pour la majorité d’entre nous « être payé à rien foutre ! ». Non pas qu’au fond la liberté de ne pas avoir à travailler pour vivre serait pour nous indésirable, mais dans notre société de marché, mériter son revenu est la forme de reconnaissance sociale la plus centrale. Malgré la pression constante que le chômage de masse fait peser sur le contrat social, l’éthique du travail et la morale comptable qui l’accompagne sont au cœur de l’idéologie productiviste, et restent incontestés dans l’opinion majoritaire.

 

L’ETHIQUE ET LA MORALE SELON PAUL RICŒUR

A vrai dire, le citoyen n’a pas à l’esprit qu’il pratique quotidiennement une éthique et une morale dévoyées. Nous vivons à l’aune de ce qui nous apparaît comme le simple bon sens, selon les règles du jeu qui nous sont imposées comme naturelles, et qui façonnent notre conception populaire de l’économie. C’est toute la force d’une institution que de se rendre invisible et ainsi d’échapper à la critique sociale. Ainsi l’institution bancaire, si elle fait l’objet de critique dans ses dérives, n’est pas remise en cause dans ses fondements éthiques et moraux.

Pour mieux saisir ce qui se joue de ce point de vue, à l’articulation de l’éthique et de la morale instituées, la pensée de Paul Ricœur nous est précieuse. Le texte dans lequel l’auteur s’exprime le plus clairement à ce sujet, est une sorte de mise au point rédigée à l'occasion d'une conférence au département de philosophie de l'université de Montréal[7]. L'argument principal est que : "…d'un côté on peut tenir la moralité pour le plan de référence par rapport auquel se définissent de part et d'autre une éthique fondamentale qui lui serait antérieure et des éthiques appliquées qui lui seraient postérieures. D'un autre côté, on peut dire que la morale, dans son déploiement de normes privées, juridiques, politiques, constitue la structure de transition qui guide le transfert de l'éthique fondamentale en direction des éthiques appliquées qui lui donnent visibilité et lisibilité au plan de la praxis.". Pour Ricœur, l'éthique enveloppe donc la morale par une antériorité et une postériorité nécessaires.

Il faut tenir le concept de morale pour le repère principal et le noyau dur de toute la problématique, au sens où d'une part, la morale comprend une référence nécessaire aux principes du permis et du défendu, et d'autre part désigne le sentiment d'obligation, en tant que face subjective du rapport d'un sujet à des normes. Cette double désignation est donc indispensable à une morale véritable, en tant que correspondant à un concept mixte d'"auto-nomie" qui associe la norme objective et l'imputabilité subjective : "la morale ne présuppose rien de plus qu'un sujet capable de se poser en posant la norme qui le pose comme sujet". Mais au delà, il faut préciser l'idée de norme, rattachée à la morale, par celle de formalisme grâce à laquelle les déontologies pourront être conçues comme l'expression formelle d'une morale. Dans cette optique, la morale se présente comme la forme du devoir imputable à partir de laquelle il faut penser en amont, les vertus d'une éthique antérieure et en aval, les prudences des éthiques postérieures. Ceci nous amène donc au schéma suivant :

 

Articulation de la morale et de l'éthique selon Paul Ricoeur

 

Articulation de la morale et de l'éthique selon Paul Ricoeur © Ismaël SENE Articulation de la morale et de l'éthique selon Paul Ricoeur © Ismaël SENE

 

 

 

LA MORALE COMPTABLE : UN ENJEU POUR LES COMMUNS

De ce point de vue, le fardeau de l’éthique ordolibérale, peut-être analysé et faire l’objet d’une critique articulée. Dès lors qu’il est concevable d’appréhender les normes comptables comme forme du devoir imputable, c’est à dire comme morale, on se doit d’interroger l’éthique fondamentale qui préside à cette morale. Car si l’on admet que l’éthique productiviste remet en cause la survie de l’humanité et son écosystème, alors l’enjeu pour les communs est bien de la remettre en cause.

La tâche est d’autant plus ardue, que comme nous l’indiquions plus haut, c’est dans le langage même que se loge la limitation de notre pouvoir d’agir. Or le couple monnaie-comptabilité est au cœur de la grammaire économique. L’institution qu’est la monnaie, est aujourd’hui comme un langage nous dit Michel Aglietta (2016, p.45) [8] Il précise notamment que : « De même que le rapport de communication par le langage mobilise la grammaire pour être compris, donc pour être valide pour tout interlocuteur, de même le rapport de valeur mobilise la grammaire du nombre appelée comptabilité pour être reconnu socialement  (…) La monnaie réunit ce qui est séparé. En permettant d’assouvir le désir d’autrui, elle valide l’activité du producteur de l’objet dans le paiement, lui donnant une reconnaissance sociale ».

Si nous sommes tous porteurs de l’institution monétaire, c’est par la confiance qu’on lui accorde collectivement comme bien public : « Puisque l’ordre monétaire considéré comme un tout est un bien public, il est de nature politique. Il s’agit donc d’une confiance vis-à-vis d’un collectif. C’est fondamentalement une norme éthique qui reconnaît la légitimité de l’institution émettrice et régulatrice de la liquidité ultime. »[9]

Ce point est crucial, car « pour que la monnaie n’apparaisse pas comme une convention arbitraire, donc versatile et susceptible de captation par des pouvoirs partisans, il faut que l’ordre monétaire soit d’essence éthique. C’est le jugement moral sur ce qui fait la cohésion de la société qui permet d’accéder au raisonnement partagé, bien au-dessus du calcul rationnel des coûts et des avantages »[10]. Et dans le monde moderne, il s’agit principalement du respect des droits humains auxquels on se doit d’ajouter la préservation de notre écosystème, par l’exercice d’une souveraineté au service du bien commun. Or aujourd’hui, non seulement la monnaie bancaire est détournée de son principal objet, à savoir financer l’économie réelle, mais les normes comptables ne sont en rien adaptées à la grammaire écologique et sociale qui devrait prévaloir dans l’ordre de la confiance éthique.

Il faut donc oser dire que tant qu’on ne saura pas sérieusement prendre la mesure de ce qui compte, c’est à dire instituer une comptabilité intrinsèquement écologique et sociale, nos tentatives pour mettre en œuvre une praxis alternative à l’échelle de nos défis seront vaines.

C’est en ce sens qu’à l’éthique productiviste de la mondialisation, il faut opposer une éthique écologiste qui réfère au concept de mondialité, cher à Edouard Glissant. C’est à dire non pas l’intégration unifiée d’un impérialisme marchand, mais une écologie de la diversité comme richesse « pluriverselle ». On peut synthétiser dans le tableau suivant l’opposition entre les normes comptables productivistes (en tant qu’elles instrumentent la morale de l’institution ordolibérale), et les normes comptables écologistes qu’il revient aux mouvements émergents de faire advenir comme les pratiques porteuses de nouvelles formes de prospérité.

 

Ethique écologiste versus Ethique productiviste © Ismaël SENE Ethique écologiste versus Ethique productiviste © Ismaël SENE

 

 

 

VERS DES PROSPÉRITÉS « PLURIVERSELLES »

S’inscrivant dans une longue tradition, Patrick Viveret[11] avait en son temps appelé à reconsidérer la richesse, et depuis cette époque, les initiatives se sont multipliées, encourageant bien d’autres auteurs à plaider pour qu’une place légitime soit accordée aux pratiques alternatives au sein de nos économies de marché. D’un point de vue stratégique, l’urgence nous oblige à trouver des voies de conciliation face à l’ordre dominant, tout en sachant pertinemment que des centaines de « Notre-Dame des Landes » ne sauveront pas l’humanité. Mais d’un point de vue éthique, il nous faut garder à l’esprit que des doctrines nihilistes voire fascistes pourraient très bien se parer des atours du mouvement des communs, et le délégitimer.

Car tous comptes faits, les questions sur la viabilité des communs sont aussi celles de toute épistémologie de l’action[12] : comment hiérarchiser nos efforts pour que nos actions portent leurs fruits au delà du local, au delà de l’exception, au delà du singulier ? Or si les prospérités nouvelles ont pour éthiques fondamentales des philosophies de la diversité, il est peu probable qu’elles puissent en toute cohérence, ne pas s’appuyer sur des prudences intersectionnelles.

Si la diversité est le nouvel horizon de la richesse « pluriverselle », alors les nouvelles prospérités reposent par construction sur des praxis de l’intersectionnalité. C’est bien à la racine des pouvoirs d’agir et contre toutes les formes de domination, d’exploitation et d’exclusion propres au capitalisme ordolibéral que les communs trouveront les voies de leurs prospérités. Guidés par une éthique de la mondialité, ils sauront prendre la mesure de ce qui compte, privilégier les valeurs à transmettre et la diversité des richesses à préserver.

 

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[1] Maurice Godelier (2008), Au fondement des sociétés humaines. Ce que nous apprend l’anthropologie, Paris, Albin Michel

[2] Ismaël SENE (2011), L’action entrepreneuriale civique, CRECIS – Séminaire de recherche sur le Changement Entrepreneurial – Louvain la Neuve

[3] Pierre Dardot, Christian Laval (2014), Commun. Essai sur la révolution au XXe siècle. Paris, La Découverte

[4] Ismaël SENE (2011), Op. Cit.

[5] Pierre Dardot, Christian Laval (2014), Op. Cit.

[6] H. Verin (2011) Entrepreneurs, entreprises – Histoire d’une idée, Paris, ed. Garnier

[7] Ricoeur P. (2000), De la morale à l'éthique et aux éthiques, in "un siècle de phisophie 1900 – 2000" Folio Essais

[8] Aglietta M. et Al., (2016) La monnaie : entre dettes et souveraineté, Odile Jacob, Paris

[9] Aglietta M. et Al., (Op. cit.) p.68

[10] Aglietta M. et Al., (Op. cit.) p.71

[11] Viveret P. (2004). Reconsidérer la richesse. Paris : l'Aube

[12] Hatchuel A. (1998), Comment penser l'action collective ? : Théorie des mythes rationnels. L'action collective : coordination, conseil, planification / Ed. par Damien & Tosel, Besançon : Annales littéraires de Franche Comté.

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