« Dites-vous que cet homme est un chien »

 Dans les couloirs du métro Charles-de-Gaulle-Étoile, l’affiche de l’Observatoire internationale des prisons (OIP) frappe mon regard. Elle continue d’occuper mon esprit alors, qu’après un rapide arrêt, je gagne ma correspondance vers la ligne 1.

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Dans les couloirs du métro Charles-de-Gaulle-Étoile, l’affiche de l’Observatoire internationale des prisons (OIP) frappe mon regard. Elle continue d’occuper mon esprit alors, qu’après un rapide arrêt, je gagne ma correspondance vers la ligne 1. D’autres passent sans la remarquer. Mais je verrai, dans les jours qui suivent, que je ne suis pas le seul à être ainsi saisi dans ma course entre deux métros par la photo et, surtout, le message.
Derrière les barreaux d’une prison, qui se démultiplient jusqu’aux grilles d’une fenêtre d’où perce la seule lumière naturelle, le visage émacié d’un jeune homme regarde celui qui passe « librement ». « Si ça peut vous aider à donner, dites-vous que cet homme est un chien », interpelle l’affiche qui est un appel aux dons.

 

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Sur son site, l’OIP, nouvellement présidé par la journaliste Florence Aubenas, précise qu’il n’est pas dans son habitude d’intervenir dans le débat public autrement que pour faire état de « situations concrètes ou de démarches législatives constitutives ou génératrices d’une violation des droits fondamentaux de la personne détenue ». Il y a néanmoins un précédent, un autre appel aux dons, en 1996. Cette première campagne, hébergée dans le quotidien Ouest-France, voulait dénoncer les idées reçues sur la récidive. Elle avait pour message : « Pour passer du vol au crime, il suffit parfois de passer par la prison. » Elle a suscité tant de lettres d’injures que cela a, semble-t-il, dissuader l’OIP de réitérer l’expérience. Jusqu’ici. Et peut-être poussé l’association à expliquer sa démarche cette fois-ci (à lire ici).

 

Il n’est pas sûr que cette nouvelle campagne choque moins.

Cela sera intéressant à suivre. S’il y a des suites. (Un début de réponse avec l'interview de Gabriel Mouesca, ex-président de l'OIP et membre du conseil d'administration dans Libération, le 14 janvier 2010.)

Car pourquoi choquerait-elle ?

 

L’annonce de chaque nouveau suicide derrière les barreaux (116 entre janvier et début décembre 2009, selon l’OIP) est accueillie avec de plus en plus d’inertie. De même que chaque nouveau reportage sur l’état des prisons. Ainsi que chaque décompte des chiffres de surpopulation (62.181 détenus pour 53.300 places, selon l’Institut national d’études démographiques (Ined)). Ou l’annonce d’une nouvelle loi sécuritaire supposée pourtant entraîner encore plus d’incarcérations.

 

Alors, pourquoi cette campagne choquerait-elle ?

Parce qu’elle sonne juste.

 

Non pas, bien sûr, que les Français ne donnent que pour les « bêtes » (le montant des dons aux associations ne cesse d’augmenter en France depuis trois ans, selon une étude du Centre d'étude et de recherche sur la philanthropie (Cerphi) qui s’arrête en 2008). Ni parce qu’ils sont indifférents au sort des personnes incarcérées (le sont-ils ? C’est en tout cas l’idée que l’OIP déclare vouloir mettre à mal).

 

Mais, peut-être, parce qu’à force de déshumanisation et de stigmatisation, les détenus sont considérés comme des chiens.

Et ils ne sont pas les seuls à être poussés ainsi à la frange de l’humanité.

 

 

(La vidéo de la campagne de l’OIP)

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