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Billet de blog 25 avr. 2008

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"Affaire Betancourt": ignorance, désinformation et propagande Uribiste sur MédiaPart

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… LA REPONSE DE SERGIO CORONADO à l’article du journaliste Thomas Cantaloube, « Affaire Betancourt : six ans de

non-dits, de manipulations et d’échecs », mis en ligne le 22 avril 2008 sur Médiapart.

[-Source]

Mon ami Sergio Coronado me demande de publier son commentaire :

J’ai lu depuis Bogota, où je me rends régulièrement depuis six ans, l’article du journaliste Thomas Cantaloube, « Affaire Betancourt : six ans de non-dits, de manipulations et d'échecs », mis en ligne le 22 avril 2008, et je voudrais faire part des quelques remarques, fruits de mon étonnement et de mes désaccords quant au contenu.

Le journaliste affirme être sans a priori, ayant longtemps vécu à l’étranger, et s’étonne que sur ce dossier seulement la famille intervienne sur la scène publique et dans les media, sans que jamais les spécialistes du sujet ne soient mis à contribution. Pour connaître personnellement les personnes interrogées, je ne puis m’étonner qu’il tombe lui-même dans le même travers.

Aucune des personnes interrogées n’est un spécialiste reconnu de la Colombie. Ni Jacques Thomet, que je connais et qui m’a longuement interrogé pour son livre, à qui j’avais fait part d’une discussion où le successeur de Daniel Parfait, Camille Rohu, parlait déjà en 2005 de gestion affective de l’affaire Betancourt. Pour celles et ceux qui connaissent la Colombie, présenter Jacques Thomet comme un spécialiste de la Colombie est d’une très grande audace. Il a certes été correspondant de l’AFP sur place, il y a plusieurs années. Il n’y a depuis jamais remis les pieds. Ses sources ne sont que de seconde main (comme en témoigne le chapitre qu’il consacre à la discussion que je lui avais rapportée. Il aurait pu en effet chercher à interroger l’ambassadeur lui-même, ce qu’il n’a jamais fait.). Ses affirmations sont toujours à charge contre la famille Betancourt, qui n’est pas homogène quant au traitement du dossier, et souvent partiales, reprenant les thèses les plus dures des acteurs les plus opposés à une sortie négociée du conflit.


Jean-Jacques Kourliandsky, que je connais et apprécie, est un chercheur mais pas un spécialiste de la Colombie. Et la journaliste citée du journal « El Tiempo », elle n’est pas connue sur place comme une spécialiste du conflit armé, et le pays en compte quelques dizaines, universitaires, responsables politiques ou d’ONG…


Il eut été utile de chercher à joindre l’universitaire Daniel Pécaut, par exemple, ou si l’article exigeait d’aller vite, de joindre au mois un des correspondants de journaux français sur place, Marie Delcas par exemple.

Sur le fond, mes désaccords sont assez importants.


Cette affaire a démarré nous dit l’auteur à la conjonction du public et du privé. Certes. Mais en quoi cette conjonction explique le traitement médiatique ou politique de l’enlèvement d’Ingrid Betancourt ? Les faits rappelés sont à la fois connus et contestables. Ils reprennent pour l’essentiel les allégations de l’ancien correspondant de l'AFP, qui sont une reprise des critiques formulées par une partie de la classe politique et de la presse colombiennes au moment de l’enlèvement de Betancourt. L’époque était à un tournant. Après les négociations ouvertes par Pastrana, et leur enlisement, Alvaro Uribe, bénéficiant à la fois du contexte postérieur au 11 septembre et du soutien des secteurs les plus durs de l’armée et de l’oligarchie, se pose en s’opposant aux dialogues de paix, et ce avec soutien grandissant de l’opinion publique, qui l’élit dès le premier tour. La dénonciation des liens d’Ingrid avec la France, et de sa sœur avec l’ancien ambassadeur Daniel Parfait, a permis que cet enlèvement ne soulève pas de vagues en Colombie, et de passer sous silence l’inertie du pouvoir politique, qui ne se sent jamais responsable du sort des otages.


La gestion est affective. C’est en partie vrai, et notamment de la part des familles. Mais je crois me souvenir que l’affectif a joué un rôle immense dans les cas des otages au Liban, dans celui de Florence Aubenas. Cette critique est ancienne, connue et rabâchée. L’article reprend pour l’illustrer l’épisode de l’envoi d’un avion hôpital en Amazonie. Pour avoir suivi l’affaire de près, je ne puis que partager en effet le sentiment de légèreté dans la prise de décision politique de cet envoi. Mais remontons plus loin. Quelles étaient les sources ?


Juan Carlos Lecompte, l’actuel mari d’Ingrid Betancourt, était à l’époque opposé à cette décision. Lorsque la famille avait été convoquée par Alvaro Uribe, en présence du haut-commissaire pour la paix, pour recevoir le témoignage d’un paysan affirmant qu’Ingrid serait libérée par la guérilla en raison de son mauvais état de santé, Juan Carlos Lecompte avait senti la manipulation. Il l’avait dit dans la presse colombienne, il le rappelle dans son libre, publié chez Denoël. A cette époque, la famille Betancourt, à l’exception de Juan Carlos Lecompte, était qualifiée « d’uribiste » par la plupart des observateurs sur place. Yolanda Pulecio était régulièrement reçue au Palais présidentiel, et ne formulait aucune critique à l’encontre du président, alors que l’article laisse penser que les déclarations actuelles parfois intempestives à l’encontre du Président Uribe, et qui sont récentes, ont dès le départ rendu cette affaire inextricable. Une bonne chronologie des comportements et des positions n’aurait pas nui à l’article.


Lors qu’Astrid Betancourt, la sœur, se rend à Leticia, elle est prise en charge par les autorités colombiennes. Le gouvernement colombien était informé et pour cause et a laissé faire. Pourquoi ?


L’autre critique dans les déclarations récentes sur l’état de santé d’ingrid qui a été à l’origine de l’envoi d’un nouvel avion hôpital à Bogota. Là encore, c’est approximatif. Les déclarations de Fabrice Delloye, alarmistes il est vrai, ont été renforcées par les déclarations d’une partie des membres du gouvernement colombien. Elles ont été, presque toujours, contredites, nuancées par Yalanda Pulecio et Astrid Betancourt. Il était simple de vérifier, de passer des coups de téléphone, comme je l’ai fait, pour apprendre que le curé à l’origine des rumeurs a une tendance fâcheuse à la mythomanie.


Par ailleurs, l’emballement de la presse n’est pas toujours de la seule responsabilité de la famille. Pourquoi ne jamais vérifier les sources, confronter les déclarations contradictoires, pointer du doigt l’invraisemblable ? En août dernier, les déclarations d’une journaliste vénézuelienne affirmant qu’Ingrid vivait au Venezuela, dans une maison de campagne, avaient fait le tour du monde sans que personne dans un premier temps ne conteste la véracité de telles déclarations.

La famille a bon dos dans cette affaire.


« Fabrice Delloye, l’idiot utile de FARC » dit l’article, en affirmant que contre toutes logiques, la famille Betancourt se fait le porte-parole des exigences des FARC.
Il eut été utile d’interroger la présidente de l’association de familles d’otages militaires, Marleny Orjuela, pour se rendre compte qu’en général les familles d’otages demandent que le gouvernement colombien accède aux exigences des FARC pour obtenir la libération de leurs proches, et pas seulement la famille Betancourt. C’est grâce à la pression des familles, que le gouvernement a décidé – pour combien de temps ? – de ne pas procéder à des tentatives de libération par les armes. La mort en juin dernier des 11 députés sur 12 (« les députés de la région de Valle ») est l’illustration dramatique du résultat de ce type d’opérations.


La médiatisation a assuré la survie d’Ingrid Betancourt. C’est un fait. Cela a aussi fait monter les enchères. C’est aussi vrai. Que fallait-il faire ? Ne rien faire. Il faudrait rappeler que l’anonymat d’un otage ne garantit pas non plus sa libération. Pablo Emilio Moncayo entame sa onzième année de captivité.


L’article pointe la méconnaissance de la Colombie par les autorités françaises, les journalistes, etc. Mais, il est une caricature de ce qu’il dénonce. Et la présentation des évolutions « dans les Andes » – comme l’expression est touristique, en est le meilleur exemple. Que peut-on lire ? Je cite : « Par ces déclarations imprécises ou à l'emporte-pièce, et par ses pressions sur le gouvernement de Colombie, les responsables politiques français entretiennent la confusion entre la responsabilité des FARC et celle d'Alvaro Uribe. «La France a une méconnaissance totale de la situation en Colombie et d'un confit qui dure depuis plus de cinquante ans. En plus, elle intervient en dictant ses conditions», commente la journaliste Maria Morales. «Pour la première fois de ma vie, je sens du mépris en Colombie à l'égard de la France.» Paris est accusé de se focaliser exclusivement sur le cas d'Ingrid Betancourt au mépris des milliers d'otages passés entre les mains des FARC (dont vingt-deux élus) et des centaines restants. Et surtout d'ignorer les évolutions récentes dans les Andes :


le fait que la Colombie est une démocratie parlementaire fonctionnant bien («L'élection présidentielle [de 2006] s'est tenue dans une atmosphère de liberté, de transparence et de normalité qui a permis aux citoyens de renouveler leur engagement en faveur de la démocratie», a jugé l'Organisation des États d'Amérique) ;


le soutien relativement massif de la population à Alvaro Uribe et à sa politique «dure» à l'égard des FARC (élu avec 53 % des voix au premier tour en 2002, puis réélu avec 62% en 2006) ;


l'amélioration considérable des conditions de sécurité en Colombie depuis huit ans (d'un pic de 28 000 meurtres et 3 500 enlèvements annuels, on est passé respectivement à 18 000 et 300);


la démobilisation et les investigations, certes difficiles et limitées, des forces paramilitaires qui produisent leurs fruits après des années d'exactions ;


l'évolution notable d'Uribe qui est passé d'une position d'intransigeance à l'offre d'une libération massive des prisonniers des FARC en échange de leur renoncement à la violence ;


la reconnaissance que les quleques 140 000 habitants des localités de Florida et Pradera, ainsi que leurs élus, refusent de voir leur région transformée en Zone démilitarisée, comme le réclament les FARC et les associations pour la libération de Betancourt. »

Présenter la Colombie comme une démocratie parlementaire modèle relève de la mascarade. L’article cite OEA. Il aurait pu citer aussi Amnesty international, la FIDH, HRW, mais aussi les ONG colombiennes : Planeta Paz, Fondation Arco Iris, le collectif des avocats…Ou les récents travaux universitaires sur le paramilitarisme dont la presse colombienne se fait l’écho sur la transformation en profondeur du paysage politique, conséquence des liens entre les forces paramilitaires et la majorité gouvernementale. Pourquoi ne pas rappeler qu’il y a aujourd’hui 31 membres du congrès, partie prenante de la majorité d’Alavaro Uribe, derrière les barreaux accusés de liens avec le narcotrafic, les paramilitaires, soupçonnés de meurtres et de torture parfois, que 51 membres du congrès font l’objet d’une enquête du parquet général, qu’au sein même de la coalition au pouvoir (il suffit de relire les déclarations de Ginna Parody, jeune sénatrice « uribiste »), des voix de plus en plus nombreuses réclament une révocation du congrès ?


Que la plus prestigieuse commission du congrès (la première commission du Sénat), qui compte vingt membres, est dans l’impossibilité d’adopter la réforme politique proposée par le gouvernement faute de majorité puisque six sénateurs de la majorité sont en prison ?


Il me semble qu’on peut faire comme démocratie modèle. Et je ne ferai pas l’insulte à l’auteur de rappeler les milliers de meurtres par les forces paramilitaires et des secteurs de l’armée. A moins de considérer que les rapports des ONG sont des thèses gauchistes, il me semble étonnant ne pas en trouver trace dans l’article. Ces réalités-là sont aujourd’hui débattues même au congrès américain, principal allié du gouvernement colombien.

Présenter la « loi justice et paix » (sur la démobilisation des paramilitaires) comme un succès est une mascarade et un mensonge. Même les membres de la majorité gouvernementale en font une critique féroce. Lors du dernier débat organisé au congrès par le parlementaire Armando Benedetti, un « uribiste » intégral, il a été question du réarmement d’une partie importante des milices (notamment de « las Agilas Negras ») et de la responsabilité de l’état dans l’absence de réelle réparation des victimes?


L’auteur de l’article sait-il que d’après les calculs du congrès colombien, cités par le parlementaire, chaque victime est en droit de recevoir aujourd’hui 6 800 pesos en guise de réparation des crimes des paramilitaires, c’est-à-dire un peu moins de trois euros ?


Alvaro Uribe a le soutien d’une grande part de l’électorat (moins de 50 % des Colombiens votent, faut-il le rappeler ?). Cela le rend-il inattaquable, au-dessus des critiques ? S’interroger sur ce qu’est l‘uribisme eut été passionnant à lire. Davantage que l’affirmation erronée sur la volonté de négocier du gouvernement colombien, que rien ne démontre. Il a de ce point de vue avec les FARC les meilleurs ennemis du monde dans sa guerre contre le terrorisme.


Un peu d’analyse sur ce qu’est la politique de sécurité démocratique n’aurait pas fait de mal au contenu de l’article. Et une analyse des chiffres des meurtres non plus. La Colombie reste un pays où être syndicaliste est une activité périlleuse, souvent mortelle.

Rappeler l’opposition à la démilitarisation de Florida et Pradera est juste. Encore qu’il faudrait nuancer, car là encore les choses ont évolué à la fois de la part des FARC, qui réclamait au départ la démilitarisation d’une zone plus grande, et aussi dans l’opinion publique, et notamment dans les enquêtes de popularité où Ingrid Betancourt talonne Alvaro Uribe.

Je crois que la complexité de la situation colombienne mérite mieux que cet article. Il y a à la fois de l’ignorance, de la désinformation et des approximations regrettables et quelques éléments connus depuis très longue date. Il tombe à pic dans ce qu’il dénonce. Dommage.

Sergio Coronado

24/04/2008 01:15Par jf@paris

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