Quand Preciado interpelle la psychanalyse.

La diatribe de P.B. Preciado, accusant la psychanalyse d’obsolescence, prononcée aux 49èmes Journées de l’Ecole de la Cause Freudienne, méconnaît la spécificité de l’approche lacanienne de la sexuation ; elle soulève cependant des questions incitant à ce que la découverte freudienne rejoigne « la subjectivité de son époque ».

Preciado Preciado
           Un long propos critiquant la psychanalyse, accusée d’obsolescence, cela n’avait jamais résonné à la tribune d’un congrès d’une École de Lacan avant le 17 novembre 2019. On ne saurait dès lors douter que la diatribe de Paul B. Preciado témoigne d’une conjoncture historique nouvelle.

Il récuse la binarité des sexes, considérée comme patriarcale, au nom d’un constructivisme du genre, censé être plus en prise avec la modernité. Il méconnaît que l’approche lacanienne de la sexuation n’est pas essentialiste. Elle s’affirme tout aussi constructiviste que la sienne : nous ne considérons pas que le devenir sexué soit déterminé par la physiologie[1]. Il se rencontre de solides identifications contraires au sexe biologique chez des névrosés. Et il existe des suppléances qui passent par la transsexualisation.

Toutefois, selon Lacan, le choix du sexe n’est pas ouvert sur l’infinie diversité des genres. Il le conçoit comme déterminé par une fixation de jouissance dans un symptôme, ce à quoi il réduit au terme la fonction phallique : fixation toute effectuée pour ledit homme, pas-toute pour ladite femme. Est-ce une donnée historique ? Est-ce le patriarcat qui génère le primat de la référence phallique ? L’hypothèse de Lacan[2] le rapporte à un effet de langage sur le parlêtre. En mortifiant le vivant, le signifiant produit une limite qui s’impose à la jouissance de chacun – partiellement, totalement ou pas du tout (elle peut défaillir). La connexion de la jouissance au langage, qui fait tenir ensemble la perte traumatique de vivant (a) et son chiffrage signifiant (S1), constitue ce que Lacan désigne comme la fonction phallique dans son dernier enseignement[3]. Quoique différemment, elle vaut pour l’homme comme pour une femme. Elle est propre au parlêtre quelle que soit la conjoncture sociale dans laquelle il se construit[4]. Cependant, elle conduit à aborder la jouissance, souligne Jacques-Alain Miller, « par le côté où elle est interdite »[5] ; tandis que P. B. Preciado la voudrait illimitée.

En considérant que « la pornographie dit la vérité de la sexualité »[6], P. B. Preciado indique, écrit Sophie Marret-Maleval, qu’il postule un corps jouissant « capable de se dérober à l’emprise du signifiant », ce qui l’incite à « viser la corrélation de la vérité et de la jouissance », dans une quête de « désaliénation totale »[7]. L’existence d’un corps biologique naturel, non frappé par le langage, est au principe de ses hypothèses ; dès lors, il le conçoit comme ouvert à toutes les constructions possibles. Dans sa perspective, lui-même Paul aujourd’hui, Beatriz hier, la jouissance est à peine bornée par des choix identitaires volontaires, temporaires, réversibles et se déployant jusqu’à l’infini. En revanche, selon Lacan, il existe une limite avec laquelle il faut composer. Au temps de l’Autre qui n’existe pas, il apparaît manifeste que cette limite n’est pas déterminée par un ordre symbolique. Le mode de jouissance, pour la plupart des sujets, se trouve contraint et borné par une prise contingente et singulière à un signifiant. Un constat en résulte : un mode de jouissance propre à chacun. L’une des conclusions les plus assurées de la passe, déjà dégagée par Lacan, révèle la production « d’épars désassortis »[8] et détourne de l’illusion d’un franchissement commun.

La diatribe de P. B. Preciado reposait certes sur une lecture rapide de Lacan, qui tendait à figer son approche dans un binaire de la sexuation ; cependant son insertion en 2019, dans un congrès de psychanalyse, ne saurait être considérée comme un événement mineur. Les applaudissements qui ponctuèrent plusieurs fois positivement ses propos témoignent qu’ils ne furent pas sans écho sur un large public. Pour contestable que nous paraisse son discours, il n’en a pas moins des répercussions sur les sujets de plus en plus nombreux qui y adhèrent : il modifie certaines de leurs conduites et parfois même il conduit à des transformations volontaires de leur corps.

B. Preciado commença son intervention en formulant des questions que nous ne devrions pas négliger trop rapidement : combien d’analystes de l’École (AE)[9] homosexuels[10]? combien d’AE transsexuels[11] ou transgenres ? Certes, la passe implique une désidentification qui exclut de se présenter sous ces signifiants, mais est-elle compatible avec de tels modes de jouissance ? Comment un analyste qui sait son nouage subjectif non borroméen peut-il aujourd’hui aborder la passe ? Aucun AE ne s’étant jusqu’alors présenté ainsi, le choix se réduirait-il pour lui, soit à renoncer à s’engager dans l’expérience soit à donner forme névrotique à son témoignage ? Dans les deux cas, l’enquête de Lacan sur le devenir analyste en prend un coup. Nul doute pourtant qu’au XXIe siècle les jouissances qui déterminent le passage à l’analyste s’avèrent d’une diversité qui déborde largement celles du siècle passé. Pourquoi par exemple une suppléance ne pourrait-elle pas y conduire ?

La référence continuiste apporterait certes là une solution facile : il suffirait dans la passe de mettre en évidence le S1 du sinthome sans s’embarrasser des différences de fonctionnement subjectif. Toutefois, il s’agit de ne pas faire l’impasse sur la distinction entre le sinthome « désabonné à l’inconscient »[12] et celui qui au contraire s’y articule. Jusqu’ alors les passes ne semblent traiter que de ce dernier.

De surcroît, une discussion sur la pertinence du concept de sinthome dans l’autisme pourrait être là convoquée[13]. Que vient faire l’autisme dans la passe ? Souvenons-nous de Jacqueline Léger, invitée lors de la première Journée du Centre d’études et de recherches sur l’Autisme (CERA)[14]. Elle nous y a confié qu’après une longue analyse, elle a travaillé de nombreuses années en tant que psychologue clinicienne de formation analytique. Certes elle n’a pas franchi le pas du devenir analyste. Mais d’autres autistes Asperger le feront, si ce n’est déjà fait. Quant à savoir si la pratique d’analystes non névrotiques rencontrera des limites, la question mérite d’être soulevée. Il serait cependant bien illusoire de supposer que celle des analystes névrotiques n’en rencontrerait jamais – si bien analysés fussent-ils.

B. Preciado a attiré notre attention sur l’étroitesse du modèle sur lequel serait fondé la passe. Affirmerons-nous, contre l’expérience, que la pratique analytique est réservée aux névrotiques ? C’est peu probable, sauf à revenir sur l’acte de Lacan instituant une autorisation qui repose sur une décision de l’analysant. Dès lors, pourquoi borner l’enquête voulue par Lacan sur le devenir analyste. Ses modalités d’hier sont-elles encore celles d’aujourd’hui? N’est-il pas souvent affirmé que la passe ne saurait être la vérification d’une quelconque conformité ? Prendre Lacan au sérieux quand il invite celui qui s’oriente de la psychanalyse à « rejoindre à son horizon la subjectivité de son époque »[15] n’implique-t-il pas un renouvellement continu de la passe ? – à l’instar d’une prise de position accueillante au dit mariage pour tous. Certes, rien n’interdit à un homosexuel, à un transsexuel, à un transgenre ou à un autiste Asperger de se présenter à la passe, mais dans les faits ils ne la franchissent pas, ne s’y engagent pas, ou encore ne s’y déclarent pas. Dès lors l’AE n’est-il pas encore contraint dans des adhérences à un pan de l’ordre symbolique ?

Une difficulté cependant que P. B. Preciado n’a pas manqué de souligner : les intrications toujours persistantes de la théorie psychanalytique avec le discours de la psychiatrie. Comment se présenter à la passe en laissant entendre je suis psychotique, ou pervers, voire autiste ? À l’évidence la démarche est entravée par de tels signifiants. L’élargissement de la passe appelle-t-il alors le préalable d’une mutation de la dénomination des fonctionnements subjectifs ? Devrions-nous parler de structure refoulante ou suppléante ?[16] Mieux peut-être, afin de produire une rupture plus radicale, faudrait-il ne plus distinguer qu’entre nouage borroméen, nouage non borroméen et nouage par le bord ?

Toutes ces questions complexes concernant la passe et notre terminologie aujourd’hui se posent avec une force accrue. Est-il encore trop tôt pour les soulever ? Mais quand viendra le bon moment ? Faut-il craindre qu’elles ouvrent un gouffre ? ou bien chercher à mieux saisir une mutation déjà en cours ? Le choix qui s’offre à nous consiste soit à les étouffer, ce qui ne saurait les empêcher d’émerger, soit à accompagner leur cheminement en ne reculant pas à les considérer. Gardons-nous de ne pas entendre l’intervention de P. B. Preciado : il est venu rappeler la psychanalyse à la nécessité d’une permanente évolution. Les modes de jouissance sont tributaires de mutations sociales. Aussi Lacan ne cesse-t-il de souligner que « l’inconscient, c’est la politique »[17] !

 

Publié dans Lacan Quotidien, n° 856, le 1er Décembre 2019. (Revu)

 

 

 

 

[1] Il est des psychanalystes qui disent se référer à Lacan tout en ayant une approche essentialiste de la sexuation, ce qui les conduit à considérer le transsexualisme comme « une folie » : selon Frignet, « impossible de ne pas être un homme ou une femme. De cette première impossibilité, ajoute-t-il, en découle une seconde : quels que soient la transformation extérieure et le vœu personnel du sujet, il est impossible de modifier cette appartenance. L’apparence seule sera changée, le sujet restant, qu’il le veuille ou non, pour lui-même et pour les autres, un homme ou une femme (Frignet H., Le transsexualisme, Paris, Desclée de Brouwer, 2000, p. 149 & 128).

[2] L’approche lacanienne de la sexuation, comme toute théorie, repose sur des hypothèses indémontrables ; bien entendu cela vaut tout autant pour la théorie des genres. Invoquer l’expérience analytique en faveur de l’une, voire de l’autre, serait recourir à ce que Lacan nommait « la carte forcée de la clinique » (Lacan J., « Subversion du sujet et dialectique du désir » Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 800). Reste à parier sur leurs conséquences.

[3] « Le phallus, c’est la conjonction de ce que j’ai appelé ce parasite, qui est le petit bout de queue en question, avec la fonction de la parole » (Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome (1975-1976), texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, coll. Champ Freudien, 2005, p. 15).

[4] Nous gagnerions au XXIe siècle à accentuer l’approche logique de la fonction phallique, qui la réduit à une barre sur la jouissance opérée par un chiffrage signifiant, afin de la détacher plus radicalement de toute image pénienne.

[5] Miller J-A., « L’orientation lacanienne. Le partenaire-symptôme » (1997-1998), enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 18 mars 1998, inédit.

[6] Preciado B., Testo Junkie. Sexe, drogue et biopolitique, Paris, Grasset, 2008, p. 218.

[7] Marret-Maleval S., « Sur Testo Junkie. Sexe, drogue et biopolitique de Beatriz Preciado », Ornicar ?, n° 52, 2018, p. 195-198.

[8] Lacan J., « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI » (1976), Autres écrits, Paris, Seuil, coll. Champ Freudien, 2001, p. 573.

[9] AE : titre décerné pour trois ans à ceux dont le parcours et la fin d’analyse ont valeur d’enseignement, à l’issue de la procédure de la « passe », instituée par Lacan ; ce sont des « passeurs », analysants encore en analyse, qui transmettent au « cartel de la passe » le témoignage du « passant ». L’AE est nommé quand le cartel de la passe s’estime satisfait de la construction proposée par le passant de son propre cas.

[10] Concernant le sujet homosexuel, affirme J.-A. Miller, la psychanalyse vise « essentiellement à obtenir que l'idéal cesse d'empêcher le sujet de pratiquer son mode de jouissance, […] à soulager le sujet d’un idéal qui l’opprime à l’occasion et de le mettre en mesure d’entretenir avec son plus-de-jouir, le plus-de-jouir dont il est capable, le plus-de-jouir qui est le sien, un rapport plus confortable. » (Miller J.-A., Laurent É., « L’orientation lacanienne. L’Autre qui n’existe pas et ses comités d’éthique », (1996-1997), leçon du 21 mai 1997, inédit). Nous ne partageons nullement les conceptions de psychanalystes qui se prétendent capables de sérier entre le normal et le pathologique, tel Charles Melman dans Le Monde du 4 octobre 2005 : « Posons une question simple, l’homosexualité relève-t-elle de la pathologie ? Ce que la psychiatrie américaine aujourd’hui récuse. Si on admet qu’elle est organisée par une défense contre la différence et l’altérité, en l’occurrence, il est incontestable qu’elle en relève ».

[11] Quand la psychose ordinaire est suppléée, par exemple par une transsexualisation bien assumée, elle constitue un des modes de la conformité sociale, et rien n’autorise à la considérer comme une pathologie. (Cf. Maleval J.-C., « Du fantasme de changement de sexe au sinthome transsexuel », Repères pour la psychose ordinaire. Paris, Navarin, 2019, p. 186-208).

[12] Lacan J., « Joyce le symptôme I », in Joyce avec Lacan, Paris, Navarin, 1987, p. 24

[13] Il semble que la cure de l’autiste permette parfois, non de dégager le S1 d’un sinthome, mais plutôt de construire un S1 de synthèse.

[14] Journée du Centre d’études et de recherches sur l’Autisme, Paris, 10 mars 2018.

[15] Lacan J., « Fonction et champ de la parole en psychanalyse » (1953), Écrits, Paris, Seuil, coll. Champ Freudien, 1966, p. 321.

[16] Cf. Maleval J.-C., Repères pour la psychose ordinaire, Paris, Navarin, 2019, p. 199-200.

[17] Lacan J., Le Séminaire, livre XIV, « La logique du fantasme », leçon du 10 mai 1967, inédit.

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