Propos d'Annick Deshays.

Entendez A. Deshays qui « n’espère aucune amélioration au sujet de la prise en charge des autistes tant qu’on écoutera des gens qui parlent à leur place ». Elle partage ici quelques textes récents (et en ajoute régulièrement). Je la remercie de sa confiance et pour sa pertinence.

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                Pour qui s’intéresse à l’autisme et à sa prise en charge, on ne saurait trop conseiller les ouvrages d’Annick Deshays, non formatés par les préjugés aujourd’hui dominants.

 

 

Elle a écrit :

            Deshays A. Libres propos philosophique d’une autiste. Presses de la Renaissance. 2009.

            Deshays A. Je suis autiste et je pense le monde. Lemieux Editeur 2015.

Elle a collaboré à :

            Deshays-Delépine M. Avec toi jusqu’au bout du monde. Dialogue d’une mère avec sa fille autiste. Editions du Sarment. 2002.

 

Ci-dessous je donne volontiers un écho à quelques textes récents de sa main qu’elle a bien voulu confier à mon blog :

 

DÉBAT NATIONAL.  Avril 2019.

LE GOÛT DU RISQUE.  Juillet 2019.

LA MAïEUTIQUE DE SOCRATE. Juillet 2019.

SALUT PRÉSIDENT DE MON PAYS. 30 Novembre 2017.

CRACHER SES PEURS ET RIRE A LA VIE.

LA ROSE DES VENTS. Février 2020.

À PROPOS DE LA MÉTHODE ABA. Mars 2020.

LE COGITO DE SOCRATE ET LE "JE SUIS" DE JÉSUS. Juin 2020.

PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR. Octobre 2020.

L' OPINION ET LE SAVOIR. Mars 2021.

SILENCE ÇA PENSE. Mai 2021.

 

 

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DEBAT NATIONAL (document remis en mairie du 18ème, Avril 2019)

Je suis une femme autiste Asperger avec plusieurs handicaps invalidants. Cependant, quand je veux m’exprimer, je suis très ficelée à mon clavier et au soutien de mes proches. C’est ainsi que depuis 25 ans, j’ai pu faire des études, écrire 3 livres édités et un en gestation, alors que je suis mutique.

Mes parents avec qui je vis depuis ma naissance il y a 48 ans, sont totalement situés dans mon accompagnement au quotidien car je suis dépendante en tout, avec une acuité mentale solide et une liberté de pensée bien plus grande que bon nombre de personnes non-autistes.

 ° QUAND ECOUTERONS-NOUS LES AUTISTES au lieu de se faire illusion en parlant d’eux sans savoir ou de parler à leur place ? Ridiculiser notre comportement en nous réduisant à des sombres assistés, c’est sûrement plus facile et sécurisant !!!

° QUAND SERONS-NOUS ENTENDUS QUELLE QUE SOIT LA FORME DE COMMUNICATION, que nous soyons verbaux ou mutiques ?

° UNE PERSONNE AUTISTE FONCTIONNE AUTREMENT ET LE CODE EST DIFERENT pour chacune d’elles. C’est pourquoi il faut suivre au cas par cas leur éducation et les tourner vers des connaissances solides et non des miettes distribuées pour se donner bonne conscience.

° Je suis disponible pour livrer aux chercheurs de sens à notre fonctionnement des pistes réelles pour une meilleure compréhension.

° Enfin, il faut arrêter de tout vouloir rentabiliser. Aider les familles dans l’accompagnement n’est pas forcément créer des structures d’accueil onéreuses pour l’état mais créer des espaces de vie et d’échanges, des lieux de formation ouverts au parents comme aux accompagnements.

                                                                                                                                                           Annick Deshays.

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LE GOÛT DU RISQUE

 

Si je réalise tout l’enjeu que représente la vie sur cette terre, je vois une situation souvent déroutante et qui fragilise l’homme sans goût du risque. Il nous faut oser faire de notre passage terrestre une aventure qui fait notre histoire.

Déjà sortir de chez soi et affronter les regards est un risque. Nous sommes pleinement concernés, nous les personnes handicapés et ceux qui les accompagnent de très près.

Combien de fois ai-je souffert des regards de pitié ou des mots humiliants qui m’affectent un peu mais qui blessent mes parents ou mes frères au plus profond ; leur douleur me renvoie un sentiment de compassion. Risquer de paraître ce qu’on n’est pas intérieurement fait partie du jeu d’intégrer ou non une société qui catalogue trop vite et sans pitié tous les genres humains. Oser s’affirmer ou imposer son état est un risque et pour ma part c’est un risque délectable car il m’enseigne les vérités humaines dont j’ai besoin pour comprendre le monde des non autistes. Autrement dit dans toutes discussions, je prends parti dans ma tête et situe la vérité afin d’en tirer une réponse qui restera sourde mais pour laquelle j’aurai risqué une possibilité d’un accord ou d’un désaccord. C’est pourquoi je me délecte car personne ne demande mon avis et mon goût du risque demeure intact sans conséquences fâcheuses. C’est un goût plus virtuel que sensoriel.

Quant au goût du risque de l’aventurier, j’envisage surtout une sorte de défi à soi-même, une volonté de toucher ses limites et de s’écarter du banal quotidien. Pour moi qui suis limitée dans mes gestes, c’est une forme d’exploitation de ses talents qui ne me touche pas. Au contraire le quotidien est une prise de risque qui valide mon envie de vivre chaque jour un peu plus et un peu mieux. Cependant j’ai de l’estime pour ces chercheurs de sensations fortes car ils veulent faire avancer leur histoire et ça c’est propre au goût du risque.

Il y aussi ces formidables soldats du risque que sont ces hommes et ces femmes qui, au péril de leur vie dispensent des soins, des secours aux gens qui sont dans la détresse ; c’est le goût du risque dans sa plus noble fonction. Je crois que ces gens font de leur vie un acte d’amour qui situe une forme de sainteté qui les rapproche du cœur de Dieu, même s’ils ne sont pas désignés comme chrétiens. Vivre en se faisant le prochain de l’autre, voilà bien l’enseignement de Jésus au travers de la parabole du Bon Samaritain ; ce n’est pas un religieux, lévite ou prêtre mais un Samaritain, un étranger mal considéré par les juifs, qui reçoit dans son cœur ce blessé et qui le soigne. Il prend des risques car il est en terrain dangereux et sur sa monture il ne passe pas inaperçu ; il donne de son temps, de sa présence, de l’argent afin que le blessé retrouve sa dignité d’homme.

 Enfin je cicatrise des blessures de mon handicap grâce à des parents qui ont pris le risque de tourner la roue de la fortune à contre sens. Je conçois qu’il est difficile d’accepter le handicap de son enfant mais là où se situe le risque, c’est de l’intégrer dans une société féroce chaque jour de sa vie. Exiger et demeurer ferme avec moi fut surement une prise de risque car il ne s’agissait pas de me larguer dans une éducation laxiste, comme c’était le cas dans de nombreuses structures pour enfants autistes il y a quarante ans, ni me « placer » dans un hôpital sous camisole chimique et finalement prisonnière dans ma forteresse qu’on disait « vide ». Mes parents ont eu là un goût du risque démesuré à la dimension de leur amour : je demeure en permanence avec eux depuis que la société m’a jugée inapte aux critères d’adaptation. Encore aujourd’hui, sans ce goût qui les tient aux entrailles, une femme serait déjà morte ou assimilée à un zombie. Quelle belle prise de risques que jouent tous ces parents combattant la différence et l’indifférence !

                                                                                            Annick Deshays (Juillet 2019).

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LA MAïEUTIQUE DE SOCRATE

 

Si la sage-femme accouche des corps, la maïeutique de Socrate accouche des esprits, en faisant prendre conscience aux hommes qu’ils ont toutes les vérités, les connaissances en eux, mais qu’ils doivent pénétrer leur être intérieur pour délivrer les jeux de connexion mentale qui accouchera de ces savoirs.

Si je suis plus connectée aux savoirs au sens très large, c’est que l’autisme dont je suis atteinte booste mes neurones au maximum et fait de ma mémoire une sorte d’éponge qui absorbe tout et reste imprégnée en mon disque dur du cerveau. Comment expliquer ce phénomène étrange et carrément envahissant ? Car bien que situé dans un corps, mon esprit semble habiter toute l’entièreté du corps. Socrate à mon avis, était autiste et sa mère sage-femme vivait de manière forte sa profession. Je pense qu’il fonctionnait au gré de ses liens maternels et tournait son esprit vers la lumière intérieure de son être. C’est la raison pour laquelle je parle de seconde naissance quand mon esprit a décroché du corps pour exprimer mes pensées sur un clavier ; j’avais alors 25 ans et ne m’étais jamais tournée vers l’extérieur. Enfin je goûtais le bonheur d’être entendue sans filtre qui trahissait souvent ma pensée.

La maïeutique de Socrate permet de me faire une idée de l’ouverture nécessaire à la sortie des pensées qui tournaient en rond dans mon esprit. La démarche de cette seconde naissance fut l’adaptation des images virtuelles dans un monde concret. C’est le sens inverse de ce que propose Socrate : il me fallait quitter mon être intérieur, ma forteresse pleine à craquer pour épandre ma connaissance et prétendre à une reconnaissance. Je faisais la connexion entre mon esprit et mon corps, disposé à m’aider dans la communication : la main sur le clavier prenait toute la dynamique de mon esprit enfin libéré.

Aujourd’hui 25 ans après, je dispose de toutes mes facultés pour danser les mots que je dis et qui voyagent au gré de ma poésie. Je forme des tournures de phrases qui me font rire intérieurement et j’éprouve de la joie à partager toutes sortes de connaissances avec ceux qui acceptent de m’accueillir telle que je suis. Si toutes les apparences facilitent une facile approche des gens, il devient difficile de braver ses certitudes extérieures quand on est en face à un être mutique et surtout désemparant comme un autiste au regard infidèle ou à un comateux sans réaction corporelle.

C’est pourquoi il faut retourner en son être profond pour entendre les jeux de connexion possible pour entrer dans une vérité qui se libère et qui engendre les bonnes pensées. Si tout est disposé afin d’accueillir cette sortie de l’esprit intérieur, alors permettez-moi de dire qu’il s’agit d’une humanité en gestation qui va donner du fruit au centuple et accrocher des étoiles à sa véritable espérance.

                                                                                                    Annick Deshays (Juillet 2019).

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Paris, le 30/11/17

Salut Président de mon pays,

Sache que je crois dans les soucis de l’état, les personnes handicapées et spécialement les autistes n’ont aucune espérance quant à leur reconnaissance de citoyen à part entière.

Je suis autiste Asperger, handicapée de surplus par le syndrome de Rett et je ne communique qu’à l’aide du clavier. J’ai écrit à ta femme il y a plusieurs mois, je lui ai même joint un livre. Que fait-elle si déjà dans son engagement au service des autistes, elle ne répond pas aux intéressés eux-mêmes ? J’attends toujours une réponse.

Je n’espère aucune amélioration au sujet de la prise en charge des autistes tant qu’on écoutera des gens qui parlent à leur place et qu’on ignorera de les accompagner dans leur communication quelle qu’en soit la technique utilisée. Si c’est tendance de parler des autistes sans en connaître leur fonctionnement, si c’est la vraie dimension de la défense de notre cause, alors c’est totalement ridicule.

Je suis prête à te rencontrer ou à dialoguer avec ta femme si toutefois elle n’a pas peur de s’investir à mes côtés et aux côtés des « sans voix ». Je serais d’ailleurs heureuse de t’inviter ou d’être reçue en particulier. Caresse à toi,

 

                                                                                                                              Annick Deshays.

 

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CRACHER SES PEURS ET RIRE A LA VIE

 

Fermer ses soupapes de contrôle permanent afin d’ouvrir un circuit de réel bien-être où de vrais sens assureront une circulation de vie, voilà je crois, une sagesse toute empreinte de sérénité. Que sont ces peurs qui jalonnent sans cesse notre quotidien ? Des peurs qui garantissent une certaine idée de la vulnérabilité humaine ? Des peurs incontrôlables ou incontrôlées qui enferment notre mental au diapason des ondes parasitaires nous cernant de tous côtés ? Visiblement les peurs sont des furoncles accrochés à des images enfouies en nous et qui défigurent la réalité car le vrai visage disparaît sous des traits enlaidis. Si la vraie beauté était perçue derrière ces excroissances disgracieuses, le visage restituerait un autre reflet.

Donc la toute première peur est celle qui échappe à notre contrôle systématique des situations. Or dans mon cas précis, j’ai dû me forger une attitude d’abandon au fur et à mesure des événements. Et c’est en toute connaissance que je dois considérer l’inutilité des peurs extérieures, différentes des peurs internes liées à ma propre existence. Je vais donner un exemple précis et concret : une guêpe rôde autour de ma bouche souvent entrouverte. N’importe qui s’en débarrasserait sans danger. Pourquoi donc avoir peur des guêpes ? Mais dans mon cas, ça devient un réel danger car mes gestes merdiques me la feraient avaler.

Il m’arrive souvent, car je n’ai pas le choix, de m’abandonner au profit d’une plus grande confiance en mon entourage. Et là, je mesure à quel point l’abandon va de pair avec la confiance. Je veux formuler un désir que j’affectionne particulièrement, celui de faire confiance en toutes circonstances. L’absence ou le manque de confiance est en grande partie à l’origine des peurs. Si chacun faisait un effort pour démonter l’engrenage du contrôle systématique et absolu, fragilisant la démarche d’abandon, je crois que bon nombre de peurs tomberait dans un ridicule, déniant toutes raisons.

Sans vouloir faire du dolorisme, comment feriez-vous pour dire vos souffrances si la parole ne vous était pas donnée, si votre voix n’émettait pas de mots ? Bien sûr que vous feriez confiance en des gens tout disposés à vous situer en pleine conscience des difficultés, au sein d’une solidaire démarche de vie. Tout le monde n’est pas du goût de chacun, alors qu’en est-il de cette situation de dépendance ? J’ai très vite appris à ne sentir que les belles et bonnes choses en tout individu, à relativiser les failles au profit des richesses que je perçois. Ce n’est pas sans souffrance et j’ai conscience de ma fragilité mais je n’ai aucun doute sur des vérités que me révèle mon espace de vie intérieure. Plus loin que la peur, j’ai accès à une radicale force d’emprise sur les tourmentes de la vie. Vraisemblablement j’ai vulgarisé une méthode de retrait du monde pour atténuer les souffrances atroces que m’imposent l’autisme et plus encore le Syndrôme de Rett. N’est-ce pas suivre son chemin que tracer des pas dans une terre accueillante et fertile, terre des hommes en devenir.

Après cette analyse des peurs dépendantes du contrôle absolu des choses, il y a lieu de considérer les peurs liées aux dangers réels des situations. Sous les bombes, au cœur d’actes de violence, dans une forte traversée du désert, dans la solitude du silence quelle qu’en soit la raison, tout relève de la menace plus que du danger en soi. Car l’imagination figure toutes les éventualités et décuple la peur. Et pourtant, ce serait plus réaliste de soupeser les dangers concrets avant de sortir son épée du fourreau. Craindre de perdre la vie sature les idées et empêche la vision positive des situations. Assurément j’entends par vision positive, une réelle approche des jeux de construction édifiant une vraie sortie de la peur, ce qui en soi, dote le jugement d’un éclairage. C’est un peu comme un édifice qu’on construit pierre par pierre pour délivrer une âme prisonnière de la peur. Sortir d’une grande et grave épreuve demande de garder la tête froide et de s’abstenir des délires qu’affecte l’imagination. Certes le danger est flippant et parfois vital.

Cependant il y a un moyen de transcender la peur en s’abandonnant aux liens spirituels, chrétiens ou pas, qui nous font accepter un projet divin qui nous dépasse. Ce projet peut être de l’ordre du surnaturel ou plus tacitement de l’ordre de la Nature qui nous gouverne. Je vide alors mon esprit de toutes les tentatives que l’imagination forge au gré des situations. Je tire mes idées, en toute liberté, vers une acceptation de l’instant présent aussi douloureux soit-il. C’est un peu comme si je tournais mon esprit dans un sens ouvert sur une hypnose volontaire. Tout le monde pourrait accéder à cet état dans la mesure où les abandons de contrôle et de peur ficelée à l’imaginaire dévieraient vers une totale connexion avec des forces intérieures toujours présentes.

Ma force n’est pas de résister mais de m’abandonner. Quand je parle de «  cracher ses peurs », c’est bien d’expectorer ces fols résidus crées par une mauvaise digestion des événements guidés en partie par un imaginaire trop fertile. «  Rire à la vie », c’est laisser entrer la lumière dans un esprit ténébreux, c’est transfigurer la souffrance en une humble participation à l’ordre du monde, à l’inévitable gestation humaine si chère au plan divin et à la véritable Rédemption.

 

                                                                                                                             Annick Deshays  

 

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LA ROSE DES VENTS

 

Quand je vois cette sorte d’étoile aux multiples aiguilles, je réalise combien de fois j’ai fixé des arrêts sur image dans ma tête afin de stabiliser tous mes membres et goûter au plaisir du vrai repos. Rien ne déstabilise autant les aiguilles qu’un autre aimant placé à leur côté. Autrement dit la rose est fiable à condition de faire le vide autour d’elle. C’est ainsi que je vois cette saloperie de Rett, aimant perturbateur et fort puissant qui agite tous mes organes selon son champ d’action du moment et compromet mon équilibre en tout point. Réussir à l’évincer de ma fragile carcasse n’est pas vraiment facile ; cependant faire le vide de remous intérieurs gratifie tous mes efforts pour fixer mon cap si vital pour moi : faire de ma fonction d’autiste sans voix une manifestation de vie riche et fertile même si des apparences font croire en une situation d’échec.    

Les aiguilles multiples reflètent toutes les forces vives de mes pensées. Elles font la vraie raison d’être de cette boussole qui va dresser le plan d’attaque du moment. Dans son orientation savante elle dispose les jeux de connexion en fonction du vent. Autrement dit quelle façon plus rassurante de s’orienter que cette girouette intelligente ! Toutes mes pensées se détachent et suivent une direction déterminée par mon cerveau. Valider toute vérité demande un branchement solide sur quoi s’appuyer ; et la rose des vents, présente en mon âme, oriente toutes mes décisions. Quand une information arrive, il me vient aussitôt à l’esprit une sorte de lumière qui dévoile une forme d’opacité due aux détails de l’information. J’entends par détails, ces informations parasites ou ces déclarations hors-contexte jetées en pâture et faisant ce qu’il y a lieu d’appeler de l’intox. C’est salutaire d’ignorer tous ces vents contraires au bon sens et visant à faire tourner les aiguilles de façon anarchique. Nous les autistes socialement handicapés, avons cette méfiance naturelle des ruses du monde et allons droit au but toujours quêtant la vérité. Le reste ne nous intéresse absolument pas.

Dois-je remercier ma rose des vents de m’épargner les dérives et toute forme d’hypocrisie ? Dans l’absolu je répondrais positivement ; dans la vie quotidienne, je dirais qu’il faut assumer une orientation autistique sans faire dans la dentelle : brut est notre état et rien ne peut l’adoucir.

 

                                                                                                                    Annick Deshays (Février 2020)  

 

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À PROPOS DE LA MÉTHODE ABA.

 

 Je suis fort dubitative sur la santé psychique et affective des enfants éduqués exclusivement dans les établissements ABA.  Ma position est celle-ci : toute personne autiste a son propre fonctionnement, ses objets-références comme les mots  en ce qui me concerne. Arriver à observer la direction de chacun est radicalement significative et atteste d’une forme de suivi que tout éducateur doit travailler et décoder. Pour ma part, toutes les approches éducatives, faire raisonner, dispenser un enseignement sérieux et complet furent mon seul atout pour rester en veille cérébrale vitale. Certes des répétitifs exercices pour comprendre la société non-autiste et assimiler les rites des règles de vie ensemble se sont avérés déterminants tout en m’amusant car c’était souvent cocasse pour moi. Situer la répétition et la créativité est un équilibre qu’il faut doser pour chaque enfant autiste et actualiser au fil de sa prise en charge ; sans cela il tombe dans une robotisation ou une confusion cérébrale.  Autrement dit lui ouvrir les portes de la connaissance en soulignant ses particularités, en adaptant ses intérêts au cursus éducatif, c’est comme cette méthode Montessori qui va dans le bon sens pour nous.

Assistée je suis et entièrement libre dans ma tête et dans mon cœur, c’est le fruit d’une éducation stricte et respectueuse de mon fonctionnement si déroutant. Ne pas, ne jamais trahir notre déroulement cérébral, voilà toute la garantie d’une éducation riche et d’une vie réussie au-delà des apparences. Arriver à sortir un enfant autiste de sa forteresse trop pleine c’est très exigeant et demande une abnégation de tous les instants. Que soient  remerciés tous ceux qui se forment et s’engagent dans cette voie.

 

                                                                                                                        Annick Deshays (Mars 2020) 

 

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 LE COGITO DE DESCARTES ET LE "JE SUIS" DE JÉSUS.

 

Quand j’analyse le cogito, je vois trois approches de l’existence humaine. D’abord l’attitude prudente d’un homme qui n’avale pas des couleuvres. Autrement dit le doute fait partie de l’esprit humain et nourrit une quête de vérité. Quand tout est clair c’est comme du ciel bleu sans nuages mais sans grand intérêt esthétique, c’est un sentier de montagne sans surprise. Douter c’est apporter du piment à la recherche, c’est trouver des pierres d‘achoppement pour contourner des réalités apparentes. C’est surement un moyen d’aborder une vérité trop évidente. J’autorise toujours mon esprit à vagabonder dans un flou relatif quand une information me parvient. Sans apriori j’aime cette promenade entre chien et loup qui dispose toutes mes facultés à la prudence. C’est comme des préliminaires à un acte d’amour, une énigme que je désire résoudre en toute lucidité. Rien ne me fera commencer un cheminement si du brouillard persiste dans mon esprit. A quoi sert de s’aventurer dans des incertitudes que je sens totalement négatives à une progression de ma quête de vérité ? Laissons donc tomber ces préliminaires infructueux. Si le doute va dans le sens d’une route possible et non dans une impasse, je ressens de la confiance en moi qui atteste de la véracité de mes idées.

C’est la deuxième approche qui libère mon esprit des déviations psychologiques et donne à mon existence une saveur suave. Autrement dit les exigences de mon cerveau trouvent dans la confiance en mes avancées intellectuelles une réelle approche d’une vérité qui se veut parfaite dans son authenticité. Ce n’est plus un doute sceptique mais un doute confiant et raisonné, cet état d’esprit qui fait dire à l’homme qu’il existe car sa pensée devient féconde : «  je pense donc je suis », véritable source de vie.

Croire en soi facilite la recherche de « plus haut que soi ». Je crois que situer sa pensée vers un au-delà suscite une réflexion qui conceptualise la vérité. Si je ne suis pas dans la perfection, c’est que celle-ci existe et que mes recherches abondent dans cette direction. C’est une démarche désormais du « pas à pas »  qui va actionner mon esprit sur un mode spirituel. Je sens alors qu‘après le doute et la confiance, je rentre dans une sphère qui conditionne mes neurones sur du véritable abandon, je veux parler de cet état qui m’autorise à penser que je suis, que j’existe dans une dimension d’éternité. C’est d’ailleurs la démarche existentielle de la pensée de Descartes.

Quand Jésus dit « JE SUIS », c’est toute une perception existentielle de son humanité dans une divine projection. C’est une affirmation au sens où Jésus rend son identité de Fils de Dieu intimement liée à son existence humaine ; c’est le «  je suis » de Descartes sublimé par un « je suis » universellement situé au cœur d’une éternité. Jésus a donné des exemples pour sortir notre esprit d’une vision étroite de notre existence : Je suis le Berger, la Porte, le Cep… Mais en philosophe que je suis, je retiens cette affirmation qui fait toute ma raison de croire en Dieu : « Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie. » Le Chemin de toute recherche susceptible de m’éclairer, la Vérité que je sens toujours en puissance sans pouvoir l’appréhender ici-bas et la Vie qui dirige mon âme vers une radicale dimension divine.

Du Cogito de Descartes au « Je suis » de Jésus, c‘est toute l’ardeur de l’esprit du croyant qui détourne ses visions concrètes d’un monde imparfait vers une source d’espérance que l’existence de l’homme vaut la peine de quêter sans relâche la vérité.

 

                                                                                                                     Annick Deshays (Juin 2020)

 

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PASSÉ, PRÉSENT ET AVENIR.

 

Pour moi ma façon de percevoir ces trois entités se résume en une seule et unique gestion du temps : l’instant que je vis. Je tiens à en donner l’explication. Quand le passé ressurgit c’est que ma mémoire a imprimé des événements et qu’à un moment du présent ils ressuscitent dans mon esprit. Autrement dit l’instant où je les revois est bien dans le présent manifestement. Certes une certaine idée de répétition dépose en moi des impressions de déjà vu mais le dispositif rétrograde rend la chose actuelle, un peu comme le regard dans le rétroviseur qui joue avec l’arrière du décor pour mieux appréhender l’instant de vie. Pourquoi figer un passé qui ne demande qu’à se faire présent ? Quand on me fait part de faits historiques, c’est pour moi des histoires qui prennent place dans mon histoire ; je les intègre à ma vie comme on incorpore des épices aux plats pour les arranger au goût de l’instant. Sentir l’instant se transformer en une délicate fusion des événements suscite en moi de la force de vie. C’est toutes les connexions qui se branchent au seul désir de faire présent un vécu aussi bref soit-il. Ce n’est pas de la nostalgie mais des sentiments de joie, de peur, de souffrance remis au goût du jour ; c’est un plat « revisité » que je déguste et qui situe mon être dans le présent et que je savoure à sa juste valeur. Pourquoi me priverais-je de ces saveurs tout en parfum délicieux ?

Pour situer l’avenir je n’ai pas d’indices fiables comme les souvenirs ; au mieux j’entrevois l’image d’une situation annoncée qu’en référence à un vécu, c’est encore pour moi du présent. Autrement dit mon esprit ramène à l’instant vécu tout ce qui ne l’est pas. Quant à mes désirs ils se vivent dans mon imaginaire au fil de leur évocation. Vivre en harmonie avec soi-même au moment établi c’est pour moi la plénitude du temps. Savoir que demain apportera telle ou telle rencontre ou satisfaction ne rentre pas dans ma façon de déployer mes idées. Sans doute suis-je épargnée de certains soucis quotidiens mais aujourd’hui, à l’instant où j’écris, mon cerveau ne laisse aucune place à des repères fictifs. Les probabilités ne rentrent pas dans mes recherches de la vérité. Voilà toute ma quête qui donne un sens à chaque instant que je vis : où est la vérité dans ce moment ?

Entre le passé qui fait l’histoire du présent et l’avenir qui n’est qu’éventualité, je valide ma vie en faisant de chaque instant une minute d’éternité.

      

                                                                                                                       Annick Deshays (Octobre 2020)

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 L’OPINION ET LE SAVOIR

L’opinion et le savoir sont diamétralement opposés dans ma quête de vérité ; l’un s’adonne à la diffusion d’une vérité alors que l’autre s’interroge sur la vérité. Descartes lui-même oppose le doute à la source des raisons de savoir afin d’exclure les dangers de l’opinion. Situer son esprit au-delà des rumeurs, des aprioris, des corrosifs jugements sans fondement, c’est toute la démarche du philosophe en perpétuelle recherche de la vérité.

Concernant mon dispositif mental si particulier aux autistes, j’avoue ne tenir aucun compte de l’opinion ; l’écouter saturerait mon solide disque dur qui gère mon cerveau  déjà trop plein d’informations en attente d’analyse. Tanguer entre rumeur et connaissance vraie n’est pas la dynamique qui fonde ma quête de vérité. Je ne peux qu’entendre et supposer des opinions car les jeux d’échanges verbaux s’imposent à mes oreilles. Quand je décline mon attention sur ce fait de communication, c’est avec satisfaction que j’entre en moi-même afin de vérifier si une information vaut la peine de l’analyser. Ce n’est pas que ce qui est dit autour de moi est sans valeur ni que je désapprouve les gens relatant un fait, c’est que rien, vraiment rien ne trouble mon esprit quand je cherche la vérité. C’est peut-être cette discipline intellectuelle qui fait croire que je ne suis pas du regard ni de l’oreille ces mots jetés en l’air. En fait qu’est-ce que l’opinion ? Apporte-t-il du bien-fondé au savoir ? Et qu’entend-on par savoir ?  

Quand je suis la définition du dictionnaire, j’entrevois la vulnérabilité de celui qui engrange les opinions pour se faire une idée d’un événement et si, par malheur, toutes les données sont noircies de forces parasites, il ne sait plus distinguer la vraie connaissance des perturbations médiatiques. Il n’est plus dans la recherche d’un savoir mais sur une autre planète. Autrement dit si l’opinion attire les événements dans une sorte d’impasse, mieux vaut s’en  abstenir. Seule source de connaissance d’un fait, elle fragilise son analyse. Elle corrige parfois cependant des allégations détournées de leur source ; c’est l’occasion d’en savoir davantage et de tirer le vrai du faux. 

Si j’en réfère à la définition du savoir, il s’agit « d’un ensemble de connaissances acquises par l’étude ». Donc si l’opinion me fait connaître une chose, c’est plutôt engageant mais ce n’est qu’une amorce à la vraie connaissance de cette chose et toute ma vigilance mentale doit soutenir ma quête de vérité ; c’est la raison d’une étude approfondie et la mise en lumière  d’éléments susceptibles d’éclairer l’opinion, un juste retour de manivelle. Si le sujet gobe l’opinion, la vraie force intérieure libère de son emprise en cernant la dimension possible des critères de vérité ; c’est toute la dimension du savoir. 

                                                                                                                 

                                                                                                                          Annick Deshays (Mars 2021)

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  SILENCE ÇA PENSE.

« Les paroles ne restaient plus suspendues en l’air dans le temps : elles se fixaient dans l’espace sur le bois ou la pierre, plus tard sur le cuir ou les papyrus. » ( Jean d’Ormesson, « Et moi je vis toujours »)

Je comprends d’autant mieux cet état d’esprit des Egyptiens après la découverte de l’écriture, car avant d’écrire sur le clavier, que devenaient mes idées encombrant mon cerveau si ce n’est que du vent ? Quel désordre dans ma tête quand les mots doivent y rester sans s’envoler ! Quelle souffrance de vouloir partager des joies et des peines et de se savoir impuissant à sortir les mots ! Vivre ainsi familiarise mon cœur à se mettre à l’unisson des arbres de la forêt. Comme eux, j’entends la moindre feuille qui tremble, j’ouvre mes oreilles aux bruits des passants, je suis attentive aux chants des oiseaux mais je reste désespérément enfermée dans mon silence. Qui pourrait m’en extraire si ce n’est la parole partagée, la trace de mots sur un clavier ? Certes une infime quantité dénoue un fil d’Ariane et certaines pensées demeurent occultes par manque de vocabulaire suffisamment parlant. Comment exprimer les idées fortes qui émergent des fins fonds de mon esprit, des jeux de connexion résultats de mes analyses mentales ? Voilà des pensées qui demeurent suspendues dans le temps et c’est bien ainsi.

Fixer des paroles sur un support ouvre grandes le portes de la liberté de s’exprimer et ferme aussi celles d’une réserve nécessaire à la précieuse analyse de la vérité. D’ailleurs Jean d’Ormesson poursuit : « Beaucoup faisaient la moue et regrettaient le bon vieux temps où régnaient la parole et notre seule mémoire. »  Ma façon de m’exprimer facilite l’intimité avec moi-même et engrange une solide mémoire qui n’appartient qu’à moi.  Serait-ce la force du silence qui nourrit mon âme et verse un baume sur les cicatrices béantes de mes douleurs ? Certes j’aime exprimer mes idées, mes désirs et mes sentiments sur le clavier ; tout devient limpide quand j’envoie les mots pour délier mon raisonnement du moment. Savoir faire écho verbalement libère mon cerveau et autorise ma mémoire à se reposer : ce qui est écrit est dit, je m’abstiens d’y revenir.  Pourquoi faut-il toujours parler sans s’astreindre au filtrage des mots, au choix du moment, à la véracité des paroles ?  Si toutes les conditions sont réunies, un échange verbal peut enrichir le déroulement de la pensée.  Vraisemblablement le monde des non autistes ignore ces conditions ; il suffirait pourtant de faire silence, d’user de la parole qu’après avoir imaginé l’écriture des mots et leur impact afin d’éliminer les parasites.

                                                                                                                                      Annick Deshays (Mai 2021)

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   Au sujet des ANGES chez Thomas d’Aquin.

Moi je crois que chaque homme est unique dans le projet de Dieu mais que les anges ont une mission particulière auprès des hommes ; sans hiérarchie ni rivalité chacun d’eux mérite sa place, sa protection sur ce monde matériel. Je sais combien les anges gardiens sont à l’œuvre et chacun y va de son aide en s’impliquant dans la vie des hommes qui les prient. Pour moi les anges militent pour un monde fraternel.  Ils se situent à distance des formes matérielles et leur unicité se comprend par le fait qu’ils appartiennent à l’abstrait des connexions divines.

Si l’on suit la philosophie de Thomas d’Aquin, il y a les formes matérielles puis les formes pures que sont les anges et entre les deux se situe l’âme humaine. Autrement dit les anges ont un rôle primordial pour mettre les formes matérielles en lévitation afin d’élever l’âme vers une spiritualité transcendante. Dans toutes les dimensions et sous protection des anges, chacun selon sa fonction, l’homme de forme corporelle va profiter de cette alchimie quelles que soient les croyances religieuses ou métaphysiques. J’adhère volontiers à cette pensée car pour moi qui élabore les choses spirituelles plus que les contingences matérielles, il m’est facile d’envisager l’existence des anges et leur importance dans notre vie terrestre. Mais encore faut-il comme dit Thomas se mettre en mouvement, se propulser dans une direction qui élève l’âme.

Comment prendre cette direction ? Pour moi je perçois deux facteurs de discernement propices à avancer plus verticalement qu’à ras de terre : d’abord le silence intérieur qui va fracturer les bruits du monde et engendrer une dépossession de soi ; la source d’énergie ne viendra plus de l’extérieur mais d’une lumière intérieure. Ainsi porté à la contemplation, l’esprit s’élève et ouvre des portes à la Révélation. Puis mon deuxième facteur est la disponibilité, cette façon de s’abandonner, de rester dans la confiance coûte que coûte. Les anges nous portent pour accueillir l’instant et jouent des coudes pour nous y aider, seulement ils sont dans le discret de notre quotidien ; on ne les oblige pas à nous épauler comme ils ne s’imposent pas si nous ne les acceptons pas. C’est pourquoi je désire inviter les gens qui me voient à situer leur histoire dans une humble démarche qui prend en compte ces êtres célestes présents que ce soit dans la contemplation de la nature, dans l’émerveillement ou dans la foi en l’homme. Chez Thomas, la continuité meut les principes de la raison. D’une étape de réflexion voire de méditation à la suivante, il y a une constante qui transporte notre être dans une dynamique verticale et c’est là que bossent les anges. C’est ce que je crois mais ma foi me fait aller plus loin car cette continuité ne peut que mener mon âme vers l’Absolu. Cependant pour merveilleuse que soit mon espérance, j’admets que chaque homme y va de son discernement pour avancer sur ce chemin, l’essentiel étant d’accueillir la présence des anges au quotidien et de s’élever chaque jour un peu plus et un peu mieux grâce à la raison.

                                                                                                                              Annick Deshays (Janvier 2021)           

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